Né en 1885, Kosztolanyi a révolutionné la littérature hongroise du 20e siècle en inventant le "croquis" littéraire.
"L'immense discordance de la vie, j'en donnais à quelqu'un l'illustration suivante : - Le matin encore, il était avec moi au café. A force d'y mordre, il s'est fait une plaie à la racine d'un ongle, ça saignait un peu, il prend peur, il court jusqu'à la pharmacie d'en face, il n'avait même pas mis son chapeau par ce froid d'hiver, il achète du sparadrap, il le colle sur la plaie pour arrêter le saignement et pour se préserver de toute infection.Et puis l'après-midi, d'un coup de rasoir il s'est tranché la gorge."
Cette très brève nouvelle de KOSZTOLANYI se trouve dans CINEMA MUET AVEC BATTEMENTS DE COEUR publié par Ibolya VIRAG, éditrice hongroise installée en France depuis une vingtaine d'années : "Lorsque je suis arrivée en France, la littérature de l'Est traduite en France était essentiellement de la littérature politique. Les grands auteurs hongrois des années 20/30, par exemple KARINTHY, KRUDY, MORICZ, ou KOSZTOLANYI étaient inconnus."
Ibolya VIRAG a dirigé une collection de littérature des pays de l'est chez Albin Michel sans parvenir à faire reconnaître son travail. Elle a créé sa propre maison d'édition, qui porte son nom et l'on trouve dans son catalogue de remarquables textes de CAPEK, GRENDEL, KRUDY, MORICZ, SZERB. Dezsö KOSZTOLANYI y tient une place de choix.
KOSZTOLANYI est né à Subotica en Voïvodine. Danilo KIS décrivait Subotica de la façon suivante : "Des maisons baroques, le multilinguisme, des synagogues et KOSZTOLANYI !" Venu de Province comme la plupart des écrivains hongrois de son temps, il est attiré par le formidable développement économique et culturel de Budapest au début du 20e siècle. Dès 1925, il est un écrivain reconnu par la critique et de nombreux lecteurs. Il a un peu plus de 40 ans, il a écrit quatre romans, des nouvelles, de la poésie, des essais, des articles.
CINEMA MUET AVEC BATTEMENTS DE COEUR est un recueil composé avec un choix de nouvelles que KOSZTOLANYI a fait paraître dans la presse, dans une rubrique qu'il a lui-même intitulé "griffonnages". Grâce au journal auquel il collabore, il crée des formes brèves, de très courtes fictions dans lesquelles il peut exprimer toute la diversité, toutes les facettes du monde qu'il observe à Budapest, dans les rues, dans les cafés. Ses nouvelles constituent une sorte de mosaïque, il procède par une série de "croquis" vifs et rapides teintés d'humour. De chacun de ses récits se dégage une force universelle subtile et troublante. Kaléïdoscope de la vie quotidienne, l'oeuvre de nouvelles de KOSZTOLANYI est en rupture avec tout ce qui s'est fait jusqu'alors. Il parvient ainsi à briser toute linéarité en offrant une vision multiple du monde.
L'auteur d'ALOUETTE ou d'ANNA LA DOUCE prouve par ses thématiques qu'il éprouve une grande empathie pour les défavorisés. Il n'est pas un écrivain engagé, politique. Humaniste et populaire, il ressent intensément la misère, en montre les absurdités, et dénonce tous les conservatismes. Peter ESTERHAZY, grand écrivain hongrois d'aujourd'hui dit de KOSZTOLANYI : "Il est notre ami à tous".
Mort en 1936, il est ensuite considéré par les soviétiques comme un "individualiste décadent". Pour la jeune génération hongroise, il est un modèle. En effet, la fin du communisme permet aux écrivains de dire les choses clairement, sans détours, sans prudence, sans dissimulation. KOSZTOLANYI considérait lui-même que toute phrase d'un texte doit être comprise instantanément par ses lecteurs. La syntaxe ne doit en aucun cas être un obstacle. Sa langue est donc très claire, très simple, proche de la langue courante.
"QUELQU'UN "Quelqu'un"- entends-je - "personne" - entends-je. Rien d'autre qu'un homme. C'est vite dit. de cette espèce, il y en a beaucoup, c'est vrai. Mais regarde-les de plus près. Chacun est un chef-d'oeuvre. Dans ses yeux la souffrance et le désir d'être aimé. Dans son âme expérience et souvenir, comme dans la tienne. Et sur la tête le crâne, telle une couronne royale. Tout homme est roi."
"L'amour du métier Je n'oublierai jamais. On enterrait la petite fille âgée de trois jours, d'un menuisier. Le père était debout devant le catafalque, hébété, indifférent à tout. J'étais près de lui. Sur le cercueil, dont les bords étaient recouverts d'une dentelle de papier au pourtour argenté, les croque-morts avaient déjà posé le couvercle en bois et commençaient à clouer, mais maladroitement. Un clou s'est tordu. Ils ont passé dessus un temps infini. Du fond de sa douleur, alors, le menuisier a levé les yeux. Il a regardé avec mépris ces bricoleurs qui ne comprenaient rien ni au clou ni au bois. Son regard s'est mis à briller. En lui se réveillait, machinal, ridicule, mais toujours émouvant, l'amour du métier. Il aurait presque voulu arracher de leurs mains le marteau. Nous sommes tous ainsi. Un écrivain qui entendrait sur la tombe des siens une oraison médiocre aurait sûrement le même sursaut. A quel point il aurait pu mieux faire, lui."
(Pages 111 et page 181 de Cinéma muet avec battements de coeur)
Titres parus chez Ibolya Virag : TRONG>Kornel Esti (roman) Les aventures de Kornel Esti (nouvelles) Cinéma muet avec battements de coeur (nouvelles)
Editions Ibolya Virag TRONG> 21, rue du Grand-Prieuré 75001 Paris contact : ibolya_virag@hotmail.com
Chez Viviane Hamy : TRONG>Le Cerf-volant d'or (roman) à paraître Anna La Douce (roman) Alouette (roman)