" La Rédaction n'est pas une société secrète (…) La Rédaction agit selon Ses Méthodes Elle surveille les productions langagières ; elle teste, vérifie, démonte tous les mécanismes discursifs ou narratifs. (…) La Rédaction évite l'écriture L'activité déclarée de La Rédaction consiste en ce qu'elle rédige. (…) Généralement, l'écriture n'intéresse La Rédaction que comme activité productrice d'indices… "TRONG>
Tel est le texte que l'on peut lire en introduction des Rapports de LA REDACTION. Le programme est clair : pas de ronron séduisant, pas d'exposition de la subjectivité, pas de petite jouissance du style.
Nous en avons rencontré l'agent privilégié, Christophe Hanna, auteur de Petits Poëmes en Prose. Dandy grammairien, le langage n'est pour lui ni outil de communication assagi ni verbe à esthétiser, mais objet de pensée. C'est pourquoi il s'attache tout particulièrement aux phénomènes discursifs, aux documents administratifs, aux expressions et représentations de l'information.
Diffusés via le livre mais aussi sous forme d'affiches, sur Internet, bande son, exposé multimédia… les Rapports de La Rédaction ne s'occupent ni des supports ni des poses, mais entendent constituer un dispositif analytique surgissant de façon inopinée.
Votre premier livre a pour titre Petits Poëmes en Prose ; quelle est la signification d'une référence baudelairienne aussi directe ?TRONG> 1- J'avais repéré dans les Petits Poëmes en Prose (les vrais) que Baudelaire établissait une relation entre la prose comme forme d'écriture (mêlée, bricolée, apparemment hétéroclite et issue de la diversité des écritures appartenant au paralittéraire), le prosaïque (réseau de thèmes socialement obligés : les trucs ou les trucages incroyables ou atroces de la misère, du sexe et du crime, les diverses folies faites etc.) et l'illusion (voire l'aspiration sincère à l'illusion collective) produite par surreprésentation et surmédiation (grâce à de petits dispositifs simples, par exemple : les vitres colorées du "Mauvais vitrier" qui font voir en rose le minable).
2- J'ai cherché à accuser cette relation. Dans les deux sens du terme : d'abord la pousser = produire diverses proses prosaïques (hétéroclites, bricolées mais dont la diversité était stratégique) où cette relation se trouvait tendue autant que faire se pouvait ; ensuite la dénoncer ou plutôt travailler en sorte que ces proses soient autocritiques, révélatrices d'elles-mêmes, du fonctionnement prosaïque de l'illusion - j'ai envie de dire de l'enillusionnement - par la prose. J'ai donc écrit une sorte de commentaire à la mode scolaire-linéaire : j'ai suivi l'ordre du livre reprenant en cela une certaine tradition didactique bien disciplinée mais qui m'a convenu.
Dans Petits Poëmes en Prose, on constate d'emblée une grande hétérogénéité de la présentation : cadres, images, renvois, séquençage à allure scientifique... est-ce à dire que vous envisagez la poésie comme un lieu de mixage et d'analyse froide ou refroidie - des énoncés ?TRONG> 1- La vérité est que je ne me sentais pas concerné par les questions liées à la poésie quand j'écrivais les PPP. Ce qui m'intéressait était la possibilité de construire des dispositifs de proses capables de rendre la prose auto-critique révélatrice de son fonctionnement, de ses "trucs à effets", lesquels me semblent toujours si efficaces sur moi comme sur l'ensemble de la population. C'est à partir de l'illusion réaliste que je définis la notion de prose pas du tout par rapport à une opposition traditionnelle, formelle prose/poésie sur quoi je n'ai rien à dire. La prose pour moi était l'instrument de l'illusion réaliste (dans le sens le plus large du terme) et la poésie alors peut-être ce qui empêcherait cette illusion ou invente des moyens de la critiquer (je suis un adepte de cette deuxième option bien sûr la première à la vérité n'a vraiment rien à voir avec mon travail). Pour moi par exemple l'ensemble des images+ textes ou des vidéos + commentaires de "l'affaire Kelkal" ou du "divorce de Stéphanie" était des exemples utiles, significatifs de proses.
2- Il me fallait trouver donc une stratégie de révélation de la prose par elle-même : or il n'existait pas à ma disposition de techniques d'analyses associées à des formes discursives qui me satisfaisaient. Tout ce que je savais sur la prose, je l'avais appris par bricolages personnels, des opérations que j'avais commencées à faire presque par hasard : commutations, réinsertion, détournement, redistribution d'éléments de prose (ce que vous évoquez : cadres, système de légendages, etc.). Je dis presque par hasard pour la raison suivante que je veux un peu expliciter. L'illusion dans laquelle nous baignons (notre prose "intégrée") est un sentiment ou une sensation de vérité : c'est un savoir impressif inculqué. On ne sait pas trop pourquoi on l'éprouve mais il se trouve qu'on l'éprouve : certaines proses, pour certaines raisons, nous communiquent ce sentiment (par exemple les reportages "bien faits").
J'ai été amené, à l'époque des PPP, à comparer ce savoir impressif à ce qu'en linguistique on appelle "le sentiment de la langue" : cette sensation de la justesse langagière, cette impression que "oui ça se dit" ou au contraire que "non ça ne sonne pas français cette tournure-là" : une sorte de savoir-reflexe-conditionné. En linguistique on utilise beaucoup les permutations, les commutations les suppressions-remplacements de constituants pour observer le fonctionnement de la syntaxe d'une langue. Autrement dit ces opérations ont une fonction révélatrice : 1°) de ce qu'est la langue (son fonctionnement) ; 2° (assez peu utile en linguistique) de notre particulière et personnelle imprégnation sentimentale à la norme-langue (chacun peu se découvrir quelque absence, ou vide du coeur face à telle opération de langue). Pour moi le vraisemblable illusoire que la prose propageait est un savoir impressif du même ordre, je veux dire : normal (NORMATEUR) et toutes ces opérations s'avéraient révélatrices du fonctionnement de cette norme et de nos individuelles dispositions sentimentales vis-à-vis d'elle. J'ai donc réordonné et systématisé la pratique de ces opérations, j'en ai exemplifié certaines d'une manière synthétique en sorte de faire un livre qui alors pourrait valoir comme commentaire sur la prose de mon temps ou suite disciplinée de proses à pouvoir auto-commentant.
Après ce premier livre, votre nom disparaît au profit d'un label, La Rédaction. Fi du moi, fin du psychologisme, vous semblez vous situer encore plus clairement à l'opposée des poses littéraires. Vous vous "noyez dans votre aliment" au profit d'une écriture encore plus asséchée et analytique, rhizomique... TRONG> La Rédaction commence à apparaître très discrètement dans les PPP : elle signe certaines notes de bas de pages. Ce n'est pas une société registrée, un bureau d'étude ou encore moins une agence prestataire de services pour des plus que très éventuels payeurs particuliers. C'est, tout comme l'idée d'auteur, une fabrication fictionnelle mais dont le potentiel fonctionnel m'a semblé plus intéressant. Je me suis rendu compte que l'activité qui consistait à construire expérimentalement des dispositifs révélateurs était fort peu compatible avec l'idée que je me faisais du lien qui unit couramment un auteur à son oeuvre. Il m'a fallu donc être sinon honnête du moins logique : inventer une autre forme de relation, pour moi plus acceptable, mais aussi plus capable d'induire une lecture plus adaptée à ce que je fabrique : car je sais positivement que si l'on commence à considérer mes travaux comme le fruit d'un auteur, etc., qui s'exprime, etc., qui a un message à faire passer : c'est foutu. La Rédaction récupère sans cesse de tous côtés, utilise et réutilise des documents, des écrits diversement signés.
Je ne parle pas directement de mon petit moi (peut-être est-ce cela la sécheresse ?), je cherche juste à manigancer des effets révélateurs. Quand il m'arrive pourtant d'en parler (de ce petit moi) c'est toujours pour produire des effets révélateurs. La Rédaction, c'est l'origine rhétorique, bricoleuse, récupératrice, qui expérimente ces effets et cherche à les propager, du moins ceux qui l'ont persuadé. Comme mon but, en tant que personne physique membre de La Rédaction, reste d'être le plus efficace possible, il m'arrive (est-ce malheureux ?) de me prendre pour un truc = d'adopter certaines poses-à-effets à coup sûr sinistrement littéraires.
Portraits-Robots, récits de meurtres, d'amateurs d'OVNIS, vies de Serial Killers... pourrait-on parler vous concernant d'une "écriture de l'enquête" ?TRONG>
Oui : pour moi l'écriture c'est l'enquête : l'activité "rédactionnelle" (mes bricolages, mes opérations) sont des recherches : 1- Je trouve en tâtonnant de petites techniques provisoires d'observation : mes opérations ; 2- et aussi des méthodes de synthèse pour les exemplifier efficacement : regroupement ou de mise en scène des observations dans le cadre d'une forme synthétique que j'ai toujours en tête quand je bricole : par exemple la forme synthétique livre pour les PPP. C'est cela que j'appelle écrire. Le choix des thèmes, que vous évoquez, m'est dicté, j'aime à le croire, par le goût dominant : ce sont des lieux où la prose est suractive.
On peut vous lire principalement en livres, mais est-ce un choix réellement signifiant ?TRONG> Oui au début des années 90. Non maintenant. La Rédaction pratique et exemplifie ses essais sur diverses "formes synthétiques". Toutes les formes courantes de l'illusion publique la touchent. Elle conduit donc ses recherches sur d'autres procédés techniques, d'autres effets que ceux permis par le livre. La Rédaction mène des campagnes d'affichages, s'immisce en sites, pratique des formes particulières de conférences voire de shows un tant soit peu spectaculaires, sous couvert d'apparaître en forme de professeur, elle se permet parfois de donner des cours dans des institutions publiques respectées.
Il vous arrive de présenter votre travail en public. Pourriez-vous nous décrire le protocole particulier que vous avez mis en place, en explicitant sa fonction ? TRONG> Ce sont des spectacles son et lumière dans la plus pure tradition spectaculaire-technique. Ce qui est visé est la même chose qu'avec le reste, seuls les moyens changent : il faut que l'effet des opérations se fasse sentir dans la circonstance : je suis alors conduit à des adaptations selon les lieux d'invitation. C'est donc la même chose (les mêmes finalités politiques) mais les moyens opératoires et les processus d'exemplification synthétiques sont ceux que permettent une salle, des écrans, un public, des machinistes, du son et une durée d'action relativement brève.
Lire un extrait On peut voir les affiches de LA REDACTION à la Galerie du Jour, rue Quincampoix, à Paris.
Bio-biblio Christophe Hanna (écrivain généraliste) né à Dakar, en 70 Publications Règles et commentaires (Collodion, 1995) Petits poëmes en prose (Al Dante, 1998) Une vérité qui soit verte (à paraître : Al Dante, février 2002)
La Rédaction (groupe d'information)
Rapports fournis par La Rédaction - n°1a [Dürer : la perspective/les modèles] in "D.B.T.23" (Genève, novembre 1995) et (partiellement) in Règles et commentaires, collodion, avril 1996 ; - n°IXxxi [La semaine tragique = pornographie/fiction/reportage] in "Vivid Video Review", Los Angeles, juin 1995 et de façon incomplète et diffuse (trad D. Krankle) in C. Hanna, Petits Poëmes en prose, Al Dante, Romainville, janvier 1998 ; - n° 15a [Brenda = traits / ressemblance / expression] in L'art dégénéré, Al Dante, Romainville, juin, 1998 ; - Manifeste-page in "Centon", Axolotl/Contre-pied, Martigues, octobre 1998 - n°15b [Portraits-robots = traits/ressemblance/expression/perspective] in La gueule de l'emploi, ERBA, Valence, mars 1999 ; - n° x [Sans-papiers = identité/vraisemblable/crédibilité/preuves] in Ouvriers vivants, Al Dante, Romainville, mai 1999 ;
- n°15b'u [Série Hall = série/ressemblance/identification], affichage Decaux, Aix-en-provence, "La Galerie urbaine", juin 1999 ; - n°X 1' bis ext [Missing children = temps/saississment/identification] in "Musica Falsa", décembre 1999 ; -n°28/29d/u [Série urbaine : Le Livre bleu = espace cohéré/intervalle/orientation], Galerie du Jour Agnès B. Paris, sept 2000 et Lyon ENS. - n° X 2' [Cut me off a slice = série/cohérence/vraisemblable/mémorisation] in "Nioques 1.7", décembre 2000 ; - n° 8 a [translated love songs by Regina Russell = [translation/permutation/circulation/ traduction], décembre 2000.