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IVRESSE LITTÉRAIRE
Alexandre Lacroix dans les vapeurs des mots
 
Dans son roman Histoires de famille, l'écrivain allemand Mickaël Krüger fait l'inventaire des "Comportement apparaissant en concomitance avec la consommation d'alcool et de livres : manque de sociabilité, vantardise, exhibitionnisme, agressivité, vomissements, sentiment de culpabilité ou de supériorité - Je tiens mieux le roman que toi, etc." 
 

 
L'alcool tourne la tête. La littérature enivre aussi, parfois. Les points communs de la littérature et de l'alcool ? Faire oublier ce qui est là et accéder temporairement à un monde parallèle. L'homme est le seul animal à boire sans soif. De même, il est le seul à se créer un monde de mots d'artifices. Depuis l'Antiquité, les grands mythes (pensons notamment aux bacchanales) traitent de l'alcool et de se effets. L'alcool est une thématique. Il est aussi un style.

A l'occasion du colloque qui se tiendra à l'Université d'Artois à Arras les 22 et 23 novembre sur les représentations de l'ivresse dans la littérature, nous avons rencontré Alexandre Lacroix, buveur et auteur d'un essai Se noyer dans l'alcool. Cet écrivain de 26 ans fait le constat suivant : pour écrire, il faut choisir : s'abstenir de boire, boire sporadiquement, ou boire tout le temps…



Quels sont vos liens avec l'alcool ?TRONG>
Depuis tout petit, j'ai vécu entouré d'alcooliques. Il m'est très souvent arrivé de me retrouver dans des bars et d'assister à des scènes violentes. J'ai même été amené à fréquenter les Alcooliques Anonymes. Plus tard, sans être moi-même physiquement en danger, j'ai consommé de l'alcool et en ai eu une expérience assez commune. Ecrire ce livre, c'était un moyen pour moi de régler mes comptes avec la prise d'alcool qui mène parfois à l'autodestruction.


Quels sont les liens qui unissent l'alcool et la littérature ?TRONG>
L'alcool est un des thèmes dominants de la littérature de la seconde moitié du XXe siècle. De Baudelaire aux années 1970, les plus grandes oeuvres littéraires parlent d'alcool. Ce phénomène est d'ordre sociologique et esthétique. L'explication est tout d'abord sociologique marxiste. Avant le XIXe siècle, le statut de l'écrivain est bien défini dans la société. La question de sa survie matérielle n'existe pas puisqu'il est associé à l'aristocratie. A partir du XIXe siècle, l'écrivain doit vivre de sa plume. Il se retrouve alors dans les mêmes bars, les mêmes estaminets et les mêmes tavernes que les ouvriers. Le bar est un lieu de la convivialité où tout le monde se mêle.


A l'origine du terme "spiritueux", il y a l'esprit… Le recours au vin pour l'écriture est-il un moyen de chercher l'inspiration ? TRONG>
Il y a eu une évolution de la conception de l'art. Dans l'Antiquité, l'inspiration était due à l'arrivée d'une Muse qui vous soufflait les mots à l'oreille. Après les lumières, à la vision athée du monde correspond une perception moins mystique de l'art. A partir de ce moment-là, les états de création sont liés à un problème physiologique. L'extase artistique est en fait une extase des viscères.
L'alcool devient alors un moyen de création dans la mesure où il permet de modifier son propre métabolisme.



Y a-t-il des figures de style spécifiques à l'écriture "imbibée" ?TRONG>
Certains écrivains boivent pour écrire. L'alcool peut être dans ce cas un moyen d'exploration. Kerouac buvait puis improvisait, comme les joueurs de jazz, pendant tout une nuit d'écriture. De même Duras consomme-t-elle pendant l'écriture de chacun de ses romans un alcool particulier, ce qui leur donne une ambiance spécifique. Dans les Petits Chevaux de Tarquinia, même les personnages consomment tout le temps du Campari.
 
Dans les thématiques, l'alcool a donné une très grande vitalité au roman. Il a offert aux personnages des motifs intéressants. Le personnage de roman, c'est cet être de fiction qui pousse un peu plus loin sa propre logique. Ceci pouvant aller jusqu'à l'excès : meurtres, viols… Le romancier est un peu comme un chimiste qui expérimente en versant dans sa fiction quelques gouttes d'alcool. Le style en revanche dépend de chacun. Remarquer un style, c'est noter quelque chose qui revient avec récurrence. Ce n'est alors plus une originalité.



Dans votre essai, vous citez Baudelaire qui évoque "le goût de l'infini" suscité par l'alcool. L'alcool serait donc un moyen de caresser l'éternité. D'autre part, vous citez Guy Debord qui éprouve, dans la consommation d'alcool, "une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps". L'alcool en appelle-t-il à la quotidienneté ou à l'infini ?TRONG>
L'alcool est cette substance qui déclenche des modifications dans la perception du temps. Le temps perd sa direction. L'espace temporel se dilate. Le présent s'étale sur le passé et le futur. Le temps est suspendu. Lorsqu'on a bu, on ressent une certaine indifférence par rapport aux événements du passé et du futur. Dubord et Duras ont écrit de très belles pages sur cette perception amortie du temps. 


L'écriture peut-elle être une griserie ?TRONG>
Certains écrivains ont pour règle un certain ascétisme. Flaubert écrit dans une lettre à son amie George Sand : "Se griser avec de l'encre vaut mieux que se griser avec de l'eau-de-vie". Céline, de la même façon, ressent un certain mépris pour ceux qui veulent refaire le monde dans les bars. Le monde ne se transforme que dans la solitude des mots. 


Vous dites dans votre essai que le discours des gens ivres en appelle à un monde de la fantaisie, "un double nécessaire du monde des responsabilités". Est-ce que la littérature, dans sa réception et dans sa production, ne naît pas aussi d'un besoin d'accéder à un monde parallèle ?TRONG>
Quand on a bu, on est un peu dans une fiction. La réalité est moins pesante. Les possibles sont multiples. L'espace de l'ivresse ressemble en cela à celui de la fiction. Mais attention, boire seulement, ce n'est pas de la création ! 


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Propos recueillis par Severine Corson, octobre 2001.
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