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UNE HISTOIRE DES GRANDS-PARENTS
D’après l’essai de Vincent Gourdon, spécialiste de démographie historique

12,5 millions de grands-parents en France aujourd'hui : cette forte présence suscite de nombreux écrits qui développent la thématique récurrente des "nouveaux grands parents", plus présents, plus à l'écoute, plus complices de l'enfant. Dans son essai, Vincent Gourdon nous invite à remettre en perspective l'image et le rôle des grands-parents, entre la fin de l'Ancien Régime et le début du 20ème siècle. Par la multiplication des approches (démographique, juridique, littéraire, autobiographique etc.), l'auteur met ainsi à jour un mouvement pluriséculaire de transformation sociale…

Normalien, diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris et agrégé d'histoire, Vincent Gourdon est aujourd'hui chargé de recherches au CNRS. Rédacteur en chef adjoint des Annales de démographie historique, son Histoire des grands-parents est issue de sa thèse, préparée à l'Université de Paris IV sous la direction de Jean-Pierre Bardet et soutenue en 1998.



"Des grands-parents bien vivants", actifs et présents…TRONG>
 
Autour de 1800, l'enfant à sa naissance possède en moyenne la moitié de ses grands-parents. En raison de la différence d'âge entre époux, on observe un décalage entre grands parents maternels et paternels mais au 18ème comme au 19ème siècle, les grands-parents ne sont certainement pas l'exception que notre époque imagine. Ces aïeuls, comme on les appelle souvent alors, participent largement à l'encadrement familial en cas de crise mais aussi dans le cadre d'une solidarité quotidienne intense et souvent négligée dont l'aspect le plus visible est la garde des petits-enfants. Membres actifs au sein de la parentèle, ils sont fréquemment au contact de leurs descendants, soit qu'ils habitent sous le même toit, soit qu'ils vivent à proximité de leurs enfants. Difficile dans les foyers modestes, on note une propension importante à la cohabitation intergénérationnelle au sein des classes supérieures, par exemple dans les "vastes maisons du faubourg Saint-Germain" où vit une partie de la noblesse.
Ainsi, en ville et à la campagne, les conditions d'une intense sociabilité entre petits-enfants et grand-parents sont donc remplies bien avant le 20ème siècle.



Des aïeuls aux grands-parents : l’émergence d’une spécificité grand-parentaleTRONG>
 
Si le grand-parent de l’âge classique suscite peu d’intérêt spécifique, assimilé qu’il est au vieillard qui doit préparer sa mort retiré du monde, les Lumières en présentent une image nouvelle : les édifiantes scènes familiales proposées par Greuze et Diderot idéalisent de tendres aïeux dispensateurs et récipiendaires d’une affection sans limite. Allant de pair avec le renouvellement d’un idéal de la paternité, cette nouvelle grand-parentalité moins obéie et crainte certes, mais heureuse et aimée, offre un contre-modèle de l’image traditionnelle du père vieillissant et despotique que le siècle suivant va approfondir.
 
De ‘figures’ hiératiques objets de respect, ils se transforment peu à peu en ‘personnes’ sujets d’affection. Au cours du 19ème siècle, on commence à parler davantage de ‘grands-parents’ que ‘d’aïeuls’, terme global de désignation des ascendants. Peu à peu, le grand-parent s’est individualisé et son image se précise et se complexifie, essentiellement au sein d’une bourgeoisie en plein essor qui utilise la grand-parentalité comme élément de définition d’aspirations et de valeurs.


Le triomphe du grand-parent 'gâteau' dans la bourgeoisie du 19ème siècleTRONG>
 
Le grand-père du 19ème siècle le plus connu, celui qui par son Art d'être grand-père a présenté au monde l'image d'un grand-père 'gâteau', vieux sage dont le rôle familial auprès de ses petits-enfants termine une vie en apothéose, c'est bien sûr Victor Hugo, l'"aïeul infini". Pour imposante qu'elle soit, cette image ne fait que coïncider avec celle d'autres aïeuls littéraires du temps. Qu'il s'agisse d'auteurs encore illustres comme la Comtesse de Ségur ou Hector Malot ou d'autres plus oubliés comme Zénaïde Fleuriot ou Nelly Lieutier, tous ou presque mettent en scène un aimable grand-parent 'gâteau' dont les caractéristiques, par leur répétition, relèvent du stéréotype.


Toujours verts, les cheveux blancs comme neige, les grands-parents présentent l'image d'une vieillesse préservée de la décrépitude qui les amène vers une mort sereine. Attitudes morales et attitudes physiques se rejoignent pour composer ces archétypes de grands-mères vêtues de noir, chaussant leurs lunettes pour travailler ou conter, assises dans leurs fauteuils ou de grands-pères vigoureux, un peu voûtés parfois mais dont la canne sera davantage une forme de respectabilité et d'autorité masculine que de soutien à une éventuelle faiblesse. Vieille femme ou vieil homme, la manière de présenter les grands-parents s'insère dans la configuration des valeurs familiales bourgeoises : si la faiblesse de la vieillesse et celle des femmes se rejoignent, le grand-père, à la fois vieillard et digne patriarche, se situe entre autorité et déclin.


Bien différents des patriarches tyranniques de l'Ancien Régime, l'indulgence et l'amour total qui les unit à leurs petits-enfants caractérisent désormais les grands-parents 'gâteaux'. Cette relation réciproque doit constituer l'aspiration ultime du grand-parent, notamment pour les femmes qui trouvent dans la grand-maternité l'épanouissement d'une vie consacrée à la famille. Deux vers d'Albert Lambert nous en convaincront : "être grand-mère, c'est le rayon vainqueur / et la suprême joie à la femme donnée".


Grands-parents aimants, grands parents complices aussi, qui adoucissent les peines des petits-enfants, leur rôle socialisateur est évident et se retrouve chez plusieurs auteurs, Stendhal par exemple, ou Michelet. Cela dit, leur rôle éducatif reste ambigu puisqu'il se heurte à la préséance des parents mais aussi de plus en plus à l'autre instance éducative qu'est l'école. En fait, ils apparaissent avant tout comme un conservatoire des valeurs, l'image de la grand-mère comme conservatoire du savoir vivre et de la morale étant particulièrement montrée aux jeunes filles.


Le grand-parent idéal au sein de la famille idéale : au coeur des rituels familiaux bourgeoisTRONG>
 
Vincent Gourdon complète l'image littéraire des grands-parents par des sources normatives façonnant les relations des petits-enfants vis-à-vis de leurs grands-parents à la fois supérieurs en tant qu'ascendants et complices pourtant selon le nouveau modèle. En étudiant dans leurs détails la manière de se comporter (montée du tutoiement, prévenances systématiques, persistance d'une distance respectueuse etc.), il montre comment face au grand parent les petits-enfants intègrent l'humilité, le savoir-vivre et le sens de la famille, trois objectifs essentiels des stratégies éducatives des familles bourgeoises ou aristocrates.


La place des grands-parents au sein de la famille fait aussi l'objet d'une codification rigoureuse, énoncée par la pléiade de manuels de savoirs vivre, comme le célèbre manuel de la Baronne Staffe, très en vogue au 19ème siècle et dont les innombrables éditions sont une source essentielle de compréhension de l'évolution majeure du rapport entre vieillesse et autorité qui se joue alors.


Qu'il s'agisse du mariage, du jour de l'An, des fêtes calendaires, des noces d'argent ou d'or, la priorité de la relation d'ascendance directe est soulignée, ainsi que le désir de fusion familiale et la célébration d'un culte familial dont les grands-parents sont les prêtres. Le rôle des grands-parents dans les rituels est également symptomatique de la place centrale que commence à prendre l'enfant dans les fêtes de famille. Il est enfin intéressant de constater que c'est la marginalisation - relative - des grands parents qui va renforcer l'individualisation de l'enfant. On assiste en effet à la fin précoce de la transmission des prénoms suivie rapidement de l'exclusion du parrainage. Le choix des parrains n'est plus désormais la reconnaissance de la continuité intergénérationnelle. Cette dernière est d'ailleurs présentée de manières très diverses en fonction des auteurs.


Les grands-parents et la construction d'une mémoire
La plus ou moins grande évocation des aïeuls met en effet en jeu une conception spécifique du rapport à ses ancêtres. La mémoire noble par exemple, se prévaut d'un souci généalogique exprimé au prix d'une certaine froideur. Les aïeuls sont fondateurs de lignée avant d'être des personnes. Quant à l'absence des grands-parents dans les autobiographies d'auteurs populaires, le faible usage symbolique et pratique de cette mémoire familiale peut être une explication mais le silence est avant tout constitutif de l'identité de ces auteurs. Refusant le modèle bourgeois ou noble, ils s'affirment comme des personnes ne devant rien à personne.
Chez les auteurs bourgeois, la mémoire présente une diversité plus marquée : si l'idéologie lignagère reste très présente chez les familles de la vieille bourgeoisie (Ernest Legouvé, Stendhal), elle est parfois explicitement récusée au nom du refus du concept de "naissance".



De ces nombreuses évocations de grands-parents, mettant souvent en avant la nostalgie de l'enfance émerge une complexe mémoire bourgeoise, entre refus du modèle généalogique noble et amnésie populaire, caractéristique de la quête bourgeoise du progrès dans la continuité.


Les enjeux d'un modèle : le triomphe de la bourgeoisieTRONG>
 
Qu'elle se dégage de l'autobiographie, de la littérature enfantine, de romans ou de textes dramatiques, l'image que la bourgeoisie présente de ses grands-parents est celle de l'excellence. Contre la vieillesse dévoyée de l'aristocrate consacrant son âge mûr à la vie mondaine, et contre l'aïeul populaire déchu, vivant une triste vieillesse chez ses petits-enfants ingrats, les auteurs bourgeois se livrent à la promotion de la vieillesse bourgeoise, dont les femmes tirent un avantage ambigu. La vieillesse féminine idéale s'incarne en effet dans le personnage de la "bonne-maman", attentive à sa famille plus qu'à elle-même. Aïeuls modèles de la bonne conscience bourgeoise que de rares auteurs (Claude Berton ou Eugène Brieux par exemple) osent brocarder, les grands-parents bourgeois affirment leur supériorité dans tous les domaines : la famille bien sûr, mais aussi la culture. Le stéréotype du grand-parent conteur permet la promotion de la morale sur le merveilleux des contes et marquent la mise à distance définitive de la culture populaire.



Du grand-parent bourgeois du 19ème siècle au papy-boomer du 21ème siècleTRONG>

Ainsi, par la multiplication des approches (démographique, juridique, littéraire, autobiographique etc.), Vincent Gourdon met à jour un mouvement pluriséculaire de transformation sociale. L'émergence du grand parent gâteau marque le déclin de la vieillesse dépositaire de la tradition et de l'autorité au profit d'un modèle plus contractualiste et individualiste qui coïncide avec l'affirmation de la bourgeoisie conquérante convertie à la fois à l'idéal égalitaire de la révolution et à l'idéologie familialiste. Lire cet ouvrage, c'est découvrir, grâce à une écriture dense, claire et agréable, une image à la fois globale et extrêmement complexe des grands-parents, dont les diverses mythologisations sont à replacer dans la compréhension d'autres faits sociaux (la place des femmes, la place des vieux, le mythe paysan…) et leur signification sociale, culturelle et politique.


Certes, les grands parents ne sont pas une invention des Trente Glorieuses. Mais s'il conteste la nouveauté du modèle sous-jacent derrière le terme "nouveaux grands parents", Vincent Gourdon n'en reconnaît pas moins la spécificité actuelle du monde grand-parental. Toujours plus nombreux, toujours plus "jeunes", dignité, autonomie résidentielle et financières, hédonisme structurent l'image des grands parents d'aujourd'hui qui jouent au sein des familles de plus en plus recomposées, un rôle de plus en plus valorisé. Ce que l'on attend d'eux peut d'ailleurs se heurter aux aspirations de ces papy-boomers, qui ont désormais bien d'autres choses à faire pendant leurs loisirs que de conter des histoires et préparer des confitures… Leur place dans la lignée s'est également transformée : longtemps génération limite, l'allongement de la durée de vie permet de plus en plus aux grands-parents d'avoir encore leurs parents… l'étude des grands-parents est aujourd'hui bien commencée, celle des arrière-grands-parents ne fait que s'esquisser.

BibliographieTRONG>
V.Gourdon, Histoire des grands-parents, Paris, Perrin, 2001, 459 p.



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Claire Fredj, octobre 2001.
Copyright manuscrit.com 2001.TRONG>

 
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