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LA CHEVAUCHÉE FANTASTIQUE
Sur les traces des grands écrivains-voyageurs d’Asie Centrale

Partis du Kazakhstan sur les routes de la soie, avec un étalon et deux hongres, Priscilla Telmon et Sylvain Tesson, 21 et 27 ans, ont affronté durant six mois, trois mille kilomètres de steppes, de montagnes et de désert : vallées arides du Tadjikitan, oasis de Samarkande et de Boukhara, Sables rouges d’Ouzbékistan, marais de la Karakalpakie…. Ils nous reviennent avec La chevauchée des steppes. 3000 kilomètres à cheval à travers l’Asie centrale parue aux Editions Robert Laffont. De son appartement parisien perché sous les toits, Sylvain Tesson nous conte son grand voyage et son rapport à la lecture et à l’écriture.


3000 kilomètres à cheval à travers les steppes d’Asie Centrale… Pourquoi un tel périple ?TRONG>
ST- En 1997, j’ai suivi une expédition en Himalaya. Le but était de marcher tout le long de la chaîne himalayenne. J’ai eu l’occasion de passer quelques jours au Tadjikistan et en Ouzbékistan. Ces paysages m’ont fortement marqués et je me suis juré d’y revenir. A l’époque, je montais un peu à cheval. Priscilla aussi. Nous n’étions pas de vrais cavaliers mais l’idée de faire un grand voyage à cheval était très forte chez Priscilla.


La volonté de coller au plus près au rythme de vie des populations locales est fortement inscrite dans votre démarche…TRONG>
Si on veut voyager dans ces régions, il n’y a pas de meilleur moyen que d’y aller à cheval. La culture cavalière y est fortement présente. Et c’est un mode de vie. En arrivant, nous étions avant tout des étrangers. Dès que nous sommes montés en selle, nous sommes devenus des cavaliers. Et des voyageurs.


Comment avez-vous préparé votre voyage ?TRONG>
La préparation technique s’est faite en une quinzaine de jours. Elle consiste surtout à prendre du très bon matériel car le but de ce genre de voyage est de durer dans un milieu hostile, précaire, avec des chevaux que l’on ne connaît pas. La préparation "psychologique et intellectuelle" a demandé beaucoup de temps. Nous avons passé un an à lire et à nous documenter énormément.


Quels ouvrages avez-vous lus avant votre départ ?TRONG>
L’Asie centrale est l’une des régions du monde, avec l’Himalaya et l’Amazonie par exemple, les plus intensément explorées. Marchands, missionnaires, pèlerins, explorateurs…. Nous disposons d’une masse de documents considérables, de récits de voyage. Ella Maillart (Oasis interdites, Des Monts Célestes aux Sables Rouges), Joseph Kessel (Les Cavaliers), Marco Polo (Le dévissement du monde), Ibn Battuta (Voyages II) mais aussi Michel Jan (Le réveil des Tartares et surtout son Anthologie du voyage en Asie Centrale et au Tibet notre bible de voyage)… C’est là un merveilleux moyen de bâtir un itinéraire.


Votre principale motivation était-elle de retourner sur les traces de ces voyageurs ?TRONG>
Oui, mais plus exactement sur les traces de l’histoire des explorations. Souvent, les populations locales nous prenaient pour des géologues russes. On nous suspectait, on nous prenait pour des espions, sans doute parce que nous possédions des cartes d’état major. Ceux qui ont les cartes, ce sont ceux qui ont le pouvoir.


Dans vos descriptions de paysage, comme de certaines situations, on ressent un certain regret de ne pas retrouver ce que les explorateurs ont décrit ou vécu…TRONG>
Quand on se sert de ces récits comme de guides, on ne peut s’empêcher de partir à la recherche de ce que ces hommes ont décrit et de remarquer les différences. Oui, mais parfois, ce que l’on lit est complètement confirmé par ce que l’on voit. Chez les Kazakhs par exemple, sous la yourte, on ressent les mêmes émotions que celle décrites par Guillaume de Rubrouck à la cour du Grand Khan.


Par ces lectures, vous étiez-vous forgé une idée précise de ce que vous alliez trouver ?TRONG>
Avant notre départ, nous avions une idée précise de ce que nous voulions faire : partir d’Almaty et arriver jusqu’à la mer d’Aral. Entre les deux, on ne savait rien. On ne prépare pas les étapes. On sait juste pourquoi on veut partir, ce que l’on veut trouver : les traces des anciens manuscrits, la liberté d’être à cheval pendant 6 mois. L’idée est de construire des itinéraires. Et on s’aperçoit bien vite que ces cheminements sont en fait des raccourcis de la vie.
 
Au début d’un voyage, on est tout neuf, comme un enfant, tout a une saveur nouvelle et puis au fur et à mesure, on s’habitue aux choses, on s’endurcie. A la fin du voyage, on est très efficace en matière technique, on s’améliore. La vie est tellement dense quand on voyage. Six mois dans la steppe paraissent une année. L’idée est d’avoir le canevas du voyage et ensuite, on se laisse complètement porter par l’imprévu et c’est aussi ça que l’on va chercher…



L’idée du défi est permanente dans votre ouvrage. Tout se passe comme si vous recherchiez l’épreuve en permanence…TRONG>
On aime avant tout l’effort physique. On aime "mériter". Il y a plus de saveur à rencontrer quelqu’un ou à découvrir un paysage magnifique quand on l’a mérité parce qu’il y a eu un effort difficile pour l’atteindre. De plus, quand on marche énormément et qu’on se déplace tel un nomade, les sens se décuplent, le regard s’aiguise. On est comme un loup, on sent les choses. L’effort devient un outil de perfection des sens.


Et de découverte de soi ?TRONG>
On a le sentiment d’être merveilleusement intégré à l’espace… D’autant plus que lorsque l’on voyage avec des bêtes. On ne contrôle plus rien et le rythme de vie est imposé par le pas de l’animal.


Vous écrivez, "on ne peut d’ailleurs pas aborder ces limes perdues et ces horizons vides sans avoir l’âme nomade". Vous pourriez définir cette "âme nomade" ?TRONG>
C’est l’envie de sans cesse progresser, de s’approprier le paysage. Avancer, dans une lenteur absolue, emmener sa bête d’une pâture à l’autre, c’est le meilleur moyen de parfaitement s’imprégner de la région. On est content chaque matin de prendre la route. C’est peut-être ça avoir "l’âme nomade". Au bout d’un moment, le cerveau sécrète des endorphines, le corps retrouve, alors qu’il était au bord de l’épuisement, un second souffle. Vous avez des ailes. Et là, c’est vraiment merveilleux ! Le voyage devient enivrant…


On apprend à relativiser énormément quand on voyage…TRONG>
C’est une bonne école. On sait où on est. On est un petit point sur la carte. Au delà du périphérique parisien, c’est déjà la barbarie pour certains…


Cet "état second" est sans doute le plus difficile à retranscrire dans l’écriture ?TRONG>
Priscilla et moi écrivions tous les soirs, sauf les soirs de bivouac ou nous ne pouvions pas monter la tente. Et c’était loin d’être une corvée. On ne s’obligeait jamais à le faire. C’était d’abord un refuge, un moment d’apaisement.


C’est prendre un recul par rapport à ce que vous vivez au quotidien…TRONG>
On sait très bien que si on ne le fait pas, on ne se souviendra de rien. Il y a une telle accumulation d’événements ! Dans cet état de transport, l’inspiration vient d’elle-même. De retour à Paris, la matière est là. On reprend nos notes. Ce livre est une écriture à deux voix.


Quels sont les auteurs qui vous ont le plus inspirés ?TRONG>
J’ai une affection toute particulière pour le suédois, Zvenhedin, géographe, cartographe de l’Académie de Stockholm  qui est allé à Lhassa à pied. Il a réussi à concilier ses études cartographiques avec des aventures extraordinaires. Il y a eu ainsi toute une vague de géographes à la fin du 19ème , tels Zalevski, Prjevalski. Et puis toute l’épopée portugaise du 15ème. Incroyable ce que ce petit peuple a réalisé ! Dans les récits de Vasco de Gama, la terreur est omniprésente, il ne sait pas ce qu’il allait trouver de l’autre côté de l’Océan. Et il y allait quand même.


Mais peut-être n’avaient-ils pas vraiment le choix…TRONG>
C’est vrai pour les matelots. Se porter volontaires pour parcourir les mers vers l’inconnu était un moyen pour les condamnés de raccourcir leur peine. Mais les capitaines, eux, c’étaient des aventuriers ! Ces hommes étaient dans un tel état psychologique, dans une telle solitude. Ils vivaient non seulement une exploration géographique mais aussi une réelle exploration mystique. Le Contre-Amiral François Bellec dans son ouvrage édité aux Editions du Chêne, Le livre des Terres Inconnues, consacre une grande part de son ouvrage aux journaux de bord, et décrit l’univers mental de ces grands voyageurs.


Et en plus, ils écrivaient bien !TRONG>
Ce qui est le plus dur dans l’écriture de voyage, c’est que vous êtes obligé de dire la vérité. Il y a des moments où on aimerait modifier un peu la réalité pour que le récit devienne vraiment romanesque !


Le récit de voyage, c’est aussi un exercice de style…TRONG>
Exactement. La restitution est très difficile. Et dans cet exercice, l’éditeur est indispensable. Nous sommes arrivés avec notre manuscrit ; l’éditeur nous a demandé de retravailler certains passages et d’enrichir le texte d’extraits littéraires empruntés aux récits qui nous ont inspirés. L’harmonisation des noms de pays et de villes étrangères a été fastidieuse. L’éditeur s’est chargé de choisir les photos.


Quels sont les éditeurs de récits de voyages que vous préférez ?TRONG>
Les Editions TransBoréales, Acte Sud, Payot, et j’ai une grande admiration pour Phébus qui réédite des récits de voyages anciens, Bêtes, hommes et dieux de Ferdynand Ossendowski par exemple. L’engouement actuel pour le récit de voyage est incroyable ! Il y a en ce moment une vogue de publications d’auteurs anglo-saxons. Ils ont ce sens du détachement et de la dérision que les Français n’ont pas. Ils sont capables d’affronter les pires situations en gardant leur calme, riant beaucoup d’eux-mêmes, comme Redmon O’Hallon (Help !, éditions Payot) à Bornéo qui, dévoré par la vermine, prend son corps comme fabuleux terrain d’études !


Est-ce important pour vous de formuler en mots votre aventure ?TRONG>
Le voyage ne s’arrête pas quand on revient. L’écriture nous permet de poursuivre notre voyage, même à Paris entre quatre murs. Et aussi la joie de transmettre ce que j’ai pu vivre. Je ne serais jamais parti si je n’avais pas lu autant de récits de voyage. Peut-être cela donnera quelques conseils à ceux qui veulent voyager dans la steppe...


BibliographieTRONG>
Sylvain Tesson a publié - avec Alexandre Poussin - On a roulé sur le terre (Robert Laffont, 1996, prix spécial jeunes de l'IGN) 
La marche dans le ciel (Robert Laffont, 1998, prix des explorateurs de la Société de géographie).

 





Propos recueillis par Virginie Fortin et Sophie Zénon, Mars 2001.TRONG>

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