Il est interdit d’interdire badigeonnaient les étudiants sur les murs en mai 68. Dans la société démocratique contemporaine tout le monde prend la parole. Il n’existe pas de contrôle de la parole mais des mots. Les mots construisent le langage. Il s’agit de redonner du sens au mot.
Régine Azria s’intéresse à la notion de communauté. Son travail a donné lieu à une conférence au cercle Buber sur le thème "repenser le paradigme communautaire", dont les réflexions sont retranscrites dans un article encore inédit qu’elle a bien voulu nous confier. Alors qu’elle continue l’écriture de ce texte, les réponses de Régine Azria nous aident à préciser et définir ce que recouvre ce terme générique.
Martine Lemalet- La notion de communauté recouvre des univers différents selon les périodes de l’histoire. Il y a donc une historicité du mot. Jusqu’à un temps récent, le mot communauté recoupait des entités précises avec une spécificité unique, aujourd’hui il intègre plusieurs significations. Pouvez-vous expliquer en quoi cette polysémie est significative de notre modernité ?TRONG> Régine Azria- Cette polysémie est significative de la dévaluation des mots dont certains tendent à devenir de véritables fourre-tout. Elles est significative de l’extrême complexité de nos sociétés modernes.
Elle est significative enfin de notre difficulté à penser cette complexité, à en démêler les écheveaux, à en identifier les composantes, à en saisir les logiques, à mettre les mots et les choses que ces mots sont sensés nommer à leur place.
A quel phénomène répond-il dans la société contemporaine ?TRONG> Précisément, en raison de la polysémie, la communauté peut signifier tout et n’importe quoi, à la fois le meilleur et le pire. Le meilleur lorsqu’elle suggère l’être ensemble solidaire, la mise en commun des efforts et des volontés pour le bien commun et l’intérêt collectif - ainsi, on parle de plus en plus souvent ces temps-ci de "communauté scientifique".
Le pire lorsqu’elle suggère l’enfermement, le repli sur soi, le refus de l’autre, la peur du mélange. Dans ce cas, la communauté devient ghetto, secte. En raison de sa polysémie toujours, elle peut désigner l’infiniment petit : la communauté monastique, la communauté villageoise - ou de très grands ensembles : la communauté européenne, la communauté nationale.
De la communauté primitive à la communauté des corporations d’Ancien Régime et la communauté de vie de la jeunesse des années 70, peut-on tenter une typologie du mot communauté ?TRONG> Tout est affaire de critères. Tout dépend des critères que l’on se donne. Il est des communautés que l’on choisit, selon ses goûts, ses affinités, ses convictions (communauté artistique, communauté de pensée ou d’idée, communauté de citoyens) et d’autres auxquelles on est assigné, par la naissance, la couleur de la peau, la religion, le statut social. L’appartenance ou l’identification à certaines communautés est valorisante ; l’appartenance ou l’identification à d’autres est stigmatisante.
On peut opposer les communautés de voisinages - communauté de quartier, communauté urbaine - aux communautés à distance : communauté des auditeurs de France-culture, de radio-Beur ou de radio Notre-Dame, communauté des internautes, etc.
Certaines communautés sont durables, d’autres ne se mobilisent que ponctuellement -les communautés à éclipse- à la faveur d’un événement exceptionnel, d’un moment de haute intensité émotionnelle.
Dans la société contemporaine, la communauté rassemble par affinité. Elle permet aux minorités de s’identifier. Elle s’impose donc ses propres frontières. Ne porte-t-elle pas en son sein une contradiction structurelle générant les facteurs -même d’une exclusion implacable qui ne reconnaît pas la différence de l’autre (régions ou pays d’origine, religions…) ?TRONG> Cette analyse ne prend pas en compte la complexité du social. Même dans une démocratie parfaite, bien huilée, où chacun a sa place, il est légitime d’avoir des affinités, des préférences, des connivences, liées à l’histoire, à la mémoire, aux circonstances de la vie. L’essentiel est de ne pas les ériger en système. L’essentiel est d’accepter le fait que nous ne sommes pas faits d’un bloc. Nous sommes tous "multi-appartenant", riches de toutes nos appartenances : sexuelle, nationale, religieuse, politique ; trop heureux de pouvoir les partager avec d’autres sans en exclure personne.
Il est devenu banal de penser l’exclusion et la différence en termes de communauté ( la fameuse "différence nationale"). Or, de nos jours, l’exclusion la plus cruelle n’est-elle pas l’exclusion du savoir, du travail, de la jouissance de la prospérité dont nos sociétés regorgent, de l’accès à la culture ? Ce que l’état providence n’est plus capable d’apporter, les "communautés" le font parfois : redonner le sens de la dignité, l’estime de soi.
De l’intime à l’institution, de la communauté familiale ou religieuse à la communauté nationale voire européenne, peut-on définir les fonctions des communautés ?TRONG> Les communautés créent, activent, façonnent, renforcent, le lien social. Elles produisent du sens (qui peut-être bon ou mauvais) ; elles inscrivent les personnes et les groupes dans une histoire, une mémoire, une continuité, qui commence avant eux et qui leur survit ; elles leur donnent le sentiment d’être partie prenante d’une lignée, d’une famille, symbolique ou spirituelle ; d’être dans l’engendrement et la filiation.
A l’intérieur de la communauté, les institutionnels se substituent aux militants. N’est-ce pas - avec la professionnalisation, la fin des communautés auxquelles se substituent des groupes de pression ?TRONG> Le social est fait d’une matière fluide. Les communautés se forment et se défont, s’adaptent aux circonstances, aux conjonctures ; elles se recomposent et cherchent en permanence leur équilibre, les conditions de leur permanence dans un monde qui change et qui bouge. Le militantisme n’est qu’une des modalités possibles de la participation communautaire ; il correspond aux attentes d’un "moment", d’une époque, mais peut se trouver totalement dépassé par les évolutions.
La professionnalisation correspond à une recherche d’efficacité. Après le charisme du militant, vient le temps de la routinisation. Quant aux groupes de pression, pourquoi pas ? C’est une des formes de participation qu’offrent les démocraties modernes.
La communauté identitaire légitime la communauté de mémoire. Quelle évolution possible s’offre aux acteurs de cette communauté ?TRONG> La communauté identitaire peut aussi se présenter pour combler les apories de la mémoire. Il ne faut pas perdre de vue que toute communauté est une construction sociale qui comporte une large part de symbole, d’imaginaire, de représentations. On peut tout y mettre. Comme toute construction sociale, la communauté est un lieu d’instrumentalisation de la mémoire, un lieu de production des référents identitaires, un réservoir de symboles inépuisable.
Peut-on parler de communauté culturelle ? La toile n’a-t-elle pas développé un réseau qui favorise les initiatives en ce sens ?TRONG> On peut parler de communauté culturelle. Mais telle quelle, ça ne veut pas dire grand chose. Tout dépend de ce qu’on entend par culture. Voilà encore un mot fourre-tout.
Quand à la toile, je ne me prononcerai pas. Ce que j’observe, c’est qu’elle favorise toutes les initiatives. C’est bien là le problème. Lorsque tout est également accessible, où est la culture ?
La communauté virtuelle ne devient-elle pas le lieu du rêve exaucé du concept de communauté ?TRONG> Ne rêvons pas.
Le mot communauté est encore soumis au sens de la langue. A-t-il la même signification dans le monde latin, anglo-saxon, moyen-oriental, oriental ?TRONG> Chaque langue, chaque culture, chaque tradition dispose de ses mots propres pour dire "nous". Mais ce qui est important, c’est de savoir ce que l’on fait de l’Autre.
Régine Azria est sociologue, chargée de recherche au C.N.R.S., membre du Centre d’Etudes Interdisciplinaires des Faits Religieux - E.H.E.S.S. Elle dirige la revue "Archives de sciences sociales des religions". Son dernier livre paru, Le Judaïsme chez La Découverte-Repères.