En 1943, quand il retrouve Naples, Curzio Malaparte a déjà vécu plusieurs vies. Né en 1898 à Prato, près de Florence, il n'a que 16 ans lorsqu'il s'engage en 1914 dans l'armée française. Devenu journaliste, il rejoint le parti fasciste en 1922. Son indépendance d'esprit l'en fait chasser et, en 1931, il publie à Paris Technique du coup d'état. Attaqué par Mussolini, Hitler, et Trotski, le livre est interdit en Italie puis en Allemagne. En 1933 Malaparte est condamné à cinq ans de déportation aux îles Lipari pour "activité antifasciste à l'étranger".
Mobilisé en 1940 comme capitaine - correspondant de guerre, ses articles lui valent d'être expulsé de Russie par les Allemands et de nouveau arrêté à son retour en Italie. A la chute de Mussolini il rejoint l'armée italienne de Libération et devint officier de liaison auprès du commandement allié, en même temps qu'il publie Kaputt tableau baroque et morbide de la guerre en Russie.
En 1943, il est à Naples avec l'armée américaine, vêtu de l'uniforme d'un mort et témoin de l'horreur et de la misère du monde. La Peau raconte l'immense pitié de Naples, putain et martyre. (On lira aussi le remarquable Naples 44 de Norman Lewis qui complète et confirme sur bien des points le livre de Malaparte.)
CONVERSATION MONDAINE A CHIAIATRONG>
"Et le pauvre sang italien Coule beaucoup et pour rien." Etienne Roda-Gil, Le Lac Majeur.
Les femmes assises sur les marches des Gradoni di Chiaia ouvrent les jambes au passage des soldats américains : "Ehi Joe ! Five dollars ! Five dollars ! Go, Joe, go !". C'est l'heure des morts, l'heure où les voitures qui avant la guerre collectaient les ordures, passent ramasser les cadavres. On meurt beaucoup et facilement à Naples en cette année 1943. Le plus souvent de misère et de faim. La mafia, dirigée par Don Calogero et Vito Genovese, conseiller du colonel Poletti, le gouverneur militaire américain, contrôle le marché noir qui représente les deux tiers du ravitaillement de la ville. Des restaurants hors de prix accueillent les officiers alliés et leurs fiancées temporaires.
Je remonte de Santa Lucia vers Chiaia, au milieu d'hommes et de femmes au visage pâle et décharné, d'enfants aux yeux immenses aveuglés par la faim. Dans un café maussade m'attendent une bouteille de Marsala et le visage hanté de Curzio Malaparte. Trois balles de mitrailleuse ont déchiré sa tunique. Le sang d'un mort noircit sa chemise. Les Britanniques ont donné à l'Armée Italienne de Libération les uniformes des soldats tués à Tobrouk ou El Alamein, teints en vert sombre pour dissimuler trous et taches de sang. Malaparte ouvre grand les bras : - Ne trouves-tu pas que nous sommes un merveilleux peuple de vaincus ? As-tu admiré comme nous avons héroïquement obéi aux ordres et patriotiquement jeté nos armes et nos drapeaux aux pieds de tous ceux qui, vainqueurs ou vaincus, amis ou ennemis, badauds ou passants, voulaient bien s'intéresser à nous ? - Les Italiens sont des clowns… - Jouer au héros, au lâche, au traître, au révolutionnaire, au sauveur de la patrie, au martyr de la liberté, c'est toujours faire le clown. L'Europe est un cirque et je me sens merveilleusement ridicule dans cet uniforme, prêt à marcher pour gagner avec les Alliés la guerre que nous venons de perdre avec les Allemands. Attention ! c'est un honneur d'avoir perdu la guerre contre des soldats aussi bons et généreux que les Américains. Jamais Naples n'a connu de vainqueurs si jeunes, si beaux, aux dents aussi blanches.
- Nous avons libéré Naples, Malaparte… - Et Naples apprécie la chance qu'elle a d'être à la fois libérée et vaincue, de devoir s'humilier pour que vous puissiez vous sentir vainqueurs, de devoir vous vendre ses femmes et ses enfants pour que vous puissiez vous sentir conquérants. Il n'y a pas de spectacle plus triste, plus répugnant qu'un homme ou un peuple qui triomphe. Crois-moi, c'est une honte de gagner la guerre - Ce ne sont pas les Alliés qui ont corrompu Naples ! - Aucun peuple n'a autant souffert que mes pauvres napolitains. Ils souffrent la faim et l'esclavage depuis vingt siècles, sans se plaindre, sans maudire personne, sans même haïr leur misère. Regarde Naples : ce que les bombardements américains n'ont pas détruit, les sapeurs allemands l'ont fait sauter. Il n'y a plus ni eau, ni électricité, ni nourriture. On a mangé jusqu'aux poissons de l'Aquarium. Et pourtant, à l'annonce du débarquement américain à Salerne, Naples s'est soulevée. Les gamins, les petits voleurs, les petits cireurs, tuaient les soldats allemands en les attaquant à dix ou vingt, pour les jeter au sol et leur enfoncer dans le crâne, à coups de pierre, des clous d'acier. Les Allemands nous ont massacrés. Enfin, les Américains sont entrés à Naples. A la famine s'est ajoutée la syphilis. Et ce sont désormais les avions allemands qui écrasent la ville sous leurs bombes.
- C'est la guerre… - Bien sûr et nous devons nous montrer dignes des hontes de l'Italie. Mais la faim ? Crois-tu qu'il soit si facile de se laisser mourir de faim quand un beau et brave soldat américain est prêt à payer deux dollars pour un petit garçon, trois pour une petite fille ? Trois dollars, pour une gamine de vingt cinq kilos, c'est une affaire ! Un kilo de viande d'agneau ça coûte bien cinq dollars au marché noir. - Tu ne devrais pas parler comme ça. - Pourquoi ? Parce que les Américains sont riches et que nous sommes pauvres ? Un prisonnier allemand se vend aux Alliés pour vingt dollars. Et le prix augmente chaque jour. Non que le peuple napolitain spécule sur la viande allemande, mais il faut bien rentrer dans ses frais. Tu n'imagines pas ce que ça mange un Allemand! Et pour cinquante dollars, les gosses de Naples te vendent un Américain, un beau soldat noir que tu peux soûler et dépouiller de tout ce qu'il a sur lui, des souliers au calot, et abandonner tout nu sur le pavé de Chiaia. Mort, un soldat noir ne vaut rien. Ou presque. Disons le prix de vingt gosses napolitains crevés de faim. Et pourtant il fait un mort superbe : luisant, massif, immense.
- Tes pauvres Napolitains sont des voleurs. Les câbles téléphoniques, les roues des camions, les camions, les locomotives, tout y passe ! Un char d'assaut a été désossé par vos gamins des rues. - Le peuple napolitain serait mort depuis longtemps, de faim et de misère, s'il n'avait pour habitude de voler et de trahir tous les conquérants de passage. Normands, Angevins, Aragonais, Français, et Garibaldi, et Mussolini s'imaginaient nos maîtres alors qu'il n'étaient que des touristes, le gibier de nos scugnizzi. Fottuti ! voilà ce que sont nos vainqueurs, aujourd'hui comme hier. A peine moins ridicules que les cocus. Pourquoi Naples respecterait-elle ces Américains qui mangent du maïs, comme les poules ? Le général Clark n'aime que le poisson. Pour l'honorer, à un banquet officiel, nous lui avons servi, sur un lit de feuilles de laitue et de branches de corail, le lamantin, la fameuse sirène, orgueil de l'Aquarium de Naples. Le général n'a pas voulu y goûter. "Ce n'est pas un poisson, criait-il. C'est une petite fille!" Il est devenu blême et a ordonné à son aumônier de l'enterrer dans le jardin. Rien de plus humiliant pour un peuple esclave qu'un maître aux goûts grossiers et aux mauvaises manières." Rien de plus humiliant pour un peuple esclave qu'un maître aux goûts grossiers.
Naples n'a conservé un bon souvenir que de deux Français, Robert d'Anjou et Joachim Murat. Le premier savait choisir un vin et le second tombait de cheval avec beaucoup d'élégance. "Quelle belle rouille !" , disaient les gens de Naples en voyant défiler vos chars. - Tu n'aimes pas les Américains ? - J'aime les Américains. Parce qu'ils me donnent l'illusion que les hommes haïssent le mal. Parce qu'ils croient qu'eux seuls sont de braves gens et qu'un peuple de vaincus est un peuple de coupables. Parce qu'ils pensent que la défaite est un acte de la justice divine. J'aime les Américains parce qu'ils ne savent pas que le mal est inguérissable. J'aime les Américains parce qu'ils ont envoyé leurs avions mitrailler le Vésuve en éruption.
- Les Napolitains ont bien promené la statue de San Gennaro... - Quand Naples était une des plus célèbres capitales du monde, il y avait toute l'Europe tout à Naples : il y avait Londres, Paris, Madrid, Vienne… Aujourd'hui, Naples est déchue et il n'y reste que... Naples. Mais qu'espères-tu trouver à Londres, à Paris, à Vienne ? Tu y trouveras Naples. Naples est le destin de l'Europe. Ce qui nous brûle les entrailles, à nous peuples d'Europe, c'est le besoin de haïr quelque chose de semblable à nous, quelque chose en quoi nous puissions nous reconnaître et nous haïr. - Les Américains apportent la liberté. - Les Américains apportent la peste. Il fallait nous laisser pourrir dans l'esclavage. L'Europe libre pue aussi fort que l'Europe esclave. Ses souffrances ne l'ont pas purifiée mais corrompue. Il ne reste rien à délivrer, que des chairs pourries. La vraie, la seule patrie de l'homme c'est sa peau. Et il est prêt à tout pour la sauver, pour vivre. Prêt à ramper, à lécher les bottes de celui qui lui crache au visage mais lui jette un os. La liberté, nous ne la payons pas de notre sang, de notre sacrifice, nous l'achetons avec la lâcheté, la prostitution, la trahison, et toute la pourriture de l'âme humaine. Les hommes ne peuvent pas, ne savent pas être libres. L'homme libre est celui qui a conscience de son esclavage. Alors buvons, buvons à tous les braves, les bons, les honnêtes soldats américains, nos compagnons d'armes, qui vont mourir inutilement pour la liberté de l'Europe. Inutilement car il ne reste plus rien à délivrer qu'un tas de chairs pourries.
- Pourquoi te bats-tu alors ? - En Russie j'ai vu des Juifs crucifiés par les Allemands, leurs yeux hagards, leurs bouches béantes. La lumière était morte, l'odeur de l'herbe, la couleur de feuilles, tout était mort. Un immense silence, vide et glacé. Je n'ai pas envie de rester assis, comme un juge ou un spectateur, à regarder les hommes descendre les derniers degrés de l'abjection. J'ai peur qu'il y en ait un qui se retourne pour me sourire. Je suis las de leurs souffrances, de leurs stupides et inutiles souffrances, de leurs terreurs, de leur agonie interminable. Je suis las de voir souffrir les hommes, les animaux, les arbres, la ciel, la terre, la mer. Je suis las d'avoir horreur, las d'avoir pitié. Et j'ai honte d'avoir pitié. J'ai retiré le chargeur de ma mitraillette pour ne pas risquer de devenir un assassin. - Tu te feras tuer, Malaparte, tuer comme un chien. - C'est une très belle mort. J'ai toujours rêvé d'être tué comme un chien.
J'ignore ce qu'est devenu Malaparte et s'il avait raison. Je ne sais pas si la guerre est finie, si une autre a commencé. Je n'ai jamais revu Cracovie. Je suis mort trois jours après cette conversation devant le Monte Cassino, dans la boue italienne.
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