Adela Turin, co-fondatrice de l'association européenne "Du côté des filles", nous répond sur la question des enjeux de la représentation des genres en littérature jeunesse.
Pouvez-vous vous présenter brièvement et présenter en quelques mots l'association Du côté des filles ?TRONG> Adela Turin- Je suis historienne d'art et designer. Dans les années 70 j'ai fondé à Milan une maison d'édition "Dalla parte delle bambine" (du côté des petites filles) qui, pendant presque dix ans, a créé et publié de nombreux albums illustrés féministes (co-édités en France par les éditions des femmes et dans neuf autres pays). Malgré les dénonciations des années 70, le sexisme était toujours aussi important en 1994 lorsque, avec Sylvie Cromer, nous avons fondé l'association "Du côté des filles" dans le but de continuer à le dénoncer.
Pouvez-vous dresser un état des lieux de la représentation des genres masculin et féminin dans la littérature pour la jeunesse, aujourd'hui, en France et en Europe ?TRONG> Oui, en citant quelques chiffres : en France, dans la production d'albums illustrés d'une année entière (537 albums) la prédominance masculine dans les titres et les images de couverture arrive à 77,7 % et elle va jusqu'à 70 % dans les personnages (chez les animaux habillés). 32 % des albums montrent au moins un personnage masculin au travail contre 15 % qui montrent un personnage féminin au travail et à la disparité s'ajoute l'inégalité : les personnages féminins sont cantonnés dans les métiers du commerce et de l'enseignement. Sur 455 personnages d'adultes féminins, 202 sont des mères au foyer. 3 personnages féminins exercent des professions (une dans la justice, une scientifique, une politique) et ce ne sont pas des mères. Les résultats de l'Espagne et de l'Italie sont comparables.
Que pensez-vous des livres pour la jeunesse explicitement conçus pour s'adresser à l'un ou l'autre des genres ?TRONG> Le plus grand mal. Le but à atteindre est une vraie mixité culturelle, une littérature qui donne aux garçons le droit à la sensibilité et aux sentiments, aux filles le droit à l'aventure, à la science, à la technologie...Mais les livres dont vous parlez, qui proposent aux filles des niaiseries et des rêves de danseuse étoile et aux garçons des aventures qui exaltent les qualités "viriles" sont, me semble-t-il, toujours plus rares !
Quels sont les enjeux fondamentaux de cette représentation des genres dans le matériel éducatif ?TRONG> La conséquence de l'androcentrisme des livres est un manque de modèles auxquels les filles puissent s'identifier, puisque tout ce que la culture dominante valorise (l'art, la science, la technique, le pouvoir économique et politique...) est présenté avec des traits masculins et implicitement réservé aux garçons. Martelées à la petite fille alors qu'elle n'a encore aucun recul possible, les images univoques de son futur ne peuvent que borner le développement de sa personnalité et ses choix de vie. On peut se demander si la faible progression du partage des tâches domestiques et la difficulté de diversifier l'orientation professionnelle des filles et des femmes ne sont pas liées à l'impact des stéréotypes inculqués dès la plus tendre enfance aux filles et aux garçons. Cette absence de modèles identificatoires ne peut qu'entraîner une démotivation, et en effet les filles, et plus tard les femmes se croient incapables de s'approprier la culture - qui, dans notre système éducatif est essentiellement le savoir - et de l'intégrer à leur personnalité.
Par rapport à cet état des lieux et à ces enjeux, quelle est l'action de l'association Du côté des filles, en France et en Europe...TRONG> Notre association tente d'alerter les parents, les enseignants, les éditeurs, les créateurs, de la responsabilité des livres dans le maintien d'une situation inégalitaire.
Quels sont les résultats obtenus ? Quelles avancées remarque-t-on (ou quels reculs) ?TRONG> Il est trop tôt pour le dire, mais peut-être le fait que vous soyez en train de me poser ces questions est déjà une réponse.
http://www.ducotedesfilles.org/ Sur ce site, vous trouverez une présentation de l’association, de ses actions et le conte animé d’Adela Turin Un heureux malheur, illustré par Nella Bosnia, paru chez Actes Sud Junior publie, dans la collection Les Grands Livres.