Philippe Forest nous répond sur la question de l’autofiction.
"Autobiographie classique par laquelle un individu cherche à fixer l’image stable et signifiante de son moi, le Roman du "Je" dans ses modalités débouche sur une forme d’expérimentation dangereuse, se défait de toute certitude identitaire. C’est pourquoi, loin de constituer l’exercice narcissique et complaisant souvent dénoncé, le Roman du "Je" dissout toute forme assurée de conscience de soi en enseignant cette seule vérité : l’auteur : le Moi n’existe jamais que comme fiction."
Philippe Forest, Le Roman, le Je, Pleins Feux, 2001.
Qu’est ce qui distingue l’autobiographie de l’autofiction ? Philippe Forest- L’autofiction, c’est tout simplement l’autobiographie soumise au soupçon. Au soupçon, c’est-à-dire au questionnement lucide de la conscience critique. Quiconque raconte son existence la transforme en roman et pénètre ainsi dans le domaine enchanté de la fable. On croit dire le vrai de sa vie et, dès que l’on y réfléchit, on s’aperçoit que tout récit, même le plus intime, a forme obligée de fiction. Chaque épisode vécu se configure spontanément selon les règles qui régissent le grand domaine imaginaire des contes, des épopées, des tragédies, des romans. “La vérité a structure de fiction” disait Jacques Lacan.
En conséquence, si la vérité est fiction, tout écrivain digne de ce nom comprend qu’il faut à la fiction se redoubler, devenir fiction d’elle-même pour espérer reconduire auteur et lecteur vers le lieu éventuel de la vérité. Au nom d’une exigence absolue de sincérité, l’autobiographie croit pouvoir répudier toutes les ressources du romanesque auxquelles elle ne cesse pourtant d’avoir recours. Ce sont ces mêmes ressources que l’autofiction mobilise. Car toute vie, en vérité, est un roman. Et en conséquence, seul le roman sait dire la vie.
Quelles ont été les premières manifestations du dispositif d’énonciation de "l’autofiction" [avant Fils de Doubrovski et l’invention du néologisme] ? PF- Il y a quelque chose de très brillant, d’extraordinairement séduisant dans le néologisme inventé par Serge Doubrovsky. J’ai pu notamment le vérifier au cours de l’entretien que m’a accordé au Japon le prix Nobel de littérature Oé Kenzaburô (Cf. Oé Kenzaburô, Légendes d’un romancier japonais, Pleins Feux, 2001). Cependant, et aussi respectable que soit l’oeuvre romanesque de Doubrovsky, il me semble que l’université française a eu tendance à beaucoup surévaluer l’influence qu’elle avait pu exercer. Parmi les écrivains de ma génération (les 35-40 ans), je n’en connais aucun (à part peut-être Marc Weitzmann) à se référer aux textes de Doubrovsky. En ce qui me concerne, la critique littéraire a classé naturellement mes deux romans (L’Enfant éternel, Gallimard, 1997 et Toute la nuit, Gallimard, 1999) dans la catégorie de l’autofiction, mais je les ai écrits sans avoir jamais lu alors une ligne de Doubrovsky.
Le concept est si accueillant, si puissant qu’il est susceptible de tout envelopper: depuis Dante et Rousseau, jusqu’aux écrivains chinois et japonais qui se réclament pourtant d’une tout autre tradition. Je préfère pour ma part parler de "Roman-du-Je" et ses vrais inventeurs se nomment Cendrars et Céline, Breton et Aragon. Les textes capitaux, pour s’en tenir à la littérature française, contrairement à ce que l’on affirme toujours, ont été élaborés dans les laboratoires de l’avant-garde, du surréalisme au structuralisme en passant par le nouveau roman. Et les vrais oeuvres qui demanderaient à être lues et questionnées, lorsqu’on s’interroge sur l’actuel retour du Je dans la littérature française, ont été signées de Roland Barthes, Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Philippe Sollers, Denis Roche, Alain Jouffroy.
Autofiction ou non, lorsqu’on revient à l’origine étymologique du mot "inventer", on rencontre cette définition : "trouver ce qui existe", peut-on, selon vous, rapporter l’écriture à une telle invention ? PF- Oui, c’est parce qu’il y a toujours invention de soi, que l’autobiographie conduit nécessairement à l’autofiction. Mais je voudrais ajouter que cette invention est forcément inquiète. Il ne s’agit pas de proposer au lecteur la légende d’un devenir mais, comme je l’explique dans mon nouvel essai (Le Roman, le Je, Pleins Feux, 2001) l’expérience d’un “revenir”. Je veux dire qu’un écrivain est toujours quelqu’un qui s’en revient vers le récit de sa vie. Et que ce retour, comme l’expliquait Breton dans Nadja, il l’accomplit à la façon d’un fantôme attaché par le désir au spectacle du réel. En ce sens, il faut renoncer à toutes les illusions consolantes entretenues par la mythologie littéraire. On peut faire de sa vie un roman mais c’est un roman à l’intérieur duquel sa propre identité n’est jamais appréhendée qu’à la façon d’un mirage, d’une chimère, d’un mensonge.
"Je laisse le possible à ceux qui l’aiment" Georges Bataille Comment la fiction peut-elle apparaître "plus réelle" que la description de la réalité vécue ? PF- Qu’est-ce que la vérité ? La philosophie répond : l’accord du langage au réel. Mais qu’advient-il si le réel lui-même, ainsi que l’affirme Lacan après Bataille, est de l’ordre de l’impossible ? Chercher le vrai signifie alors : chercher l’impossible, l’insoutenable, la limite, le moment où le sens défaille. C’est très exactement cela qui m’a conduit à l’écriture romanesque puisque mes deux livres se déduisent très directement d’une expérience vécue de cet ordre (précisément : la mort d’une petite fille de quatre ans). Seul le roman, c’est ma conviction, peut répondre à l’appel de l’impossible réel, nous conduire vers l’indicible d’une vérité dont chacun préfère ordinairement se détourner.
Comment expliquez-vous et que pensez-vous de la part croissante qu’occupent les écrits intimes dans la "production" éditoriale actuelle ? Considérez-vous vraiment ce phénomène comme un symptôme d’épuisement ? PF- Je ne sais pas ce qui épuise la littérature. Mais je sais ce qui m’épuise en littérature : les romans historiques et policiers, les vieux récits familiaux moisis, toute la grosse machinerie périmée du roman psychologique à la française tout juste bonne à alimenter des feuilletons télévisuels de quatre sous. Mais aussi bien : le formalisme creux, la fausse intelligence des transgressions fossiles imitées de l’avant-garde, le post-modernisme débile avec ses effets insignifiants d’ironie allusive. Une seule chose compte: ce que Georges Bataille nommait l’expérience et dont tout dépend. Même dans le plus maladroit des récits de vie, je trouve davantage de vérité que dans toutes ces fables hypnotiques que le marché éditorial rémunère à hauteur de leur pouvoir de diversion. Chacun a droit au récit de sa vie et reprendre possession de ce récit est, pour celui qui s’y livre, un geste authentique de libération et de vérité.
Si le roman français meurt, c’est d’avoir abusé de l’opium divertissant des histoires inoffensives. Mais il suffit d’une parole de vérité pour le réveiller, le rappeler à la vie dangereuse et merveilleuse du réel.
Comment appréciez-vous cette phrase de Julien Green ? "Mes livres sont écrits par quelqu’un que je ne connais pas et que je voudrais bien connaître." PF- Je ne connais pas la personne qui a écrit mes livres mais je ne suis pas certain d’avoir envie de la rencontrer. Un certain égotisme littéraire - auquel se prête la pratique du journal intime - m’accable. Le je n’a jamais d’intérêt en soi, il est juste le support nécessaire d’une expérience par laquelle le sujet se trouve rendu à l’aventure sidérante de vivre et d’aimer. Dans mes livres, je n’ai jamais parlé de moi. L’Enfant éternel est un roman de l’amour paternel dont l’héroïne est une petite fille de quatre ans (atteinte d’une maladie mortelle). Toute la nuit est un roman de l’amour conjugal dont l’héroïne est une jeune femme (qui vient de perdre son enfant).
L’intime n’a rien de commun avec la contemplation satisfaisante de son moi. Pour qu’il ait un sens, il faut entendre le mot dans le sens radical que lui donnait, par exemple, Georges Bataille. L’intime est blessure au plus profond de soi et c’est par cette blessure que les êtres communiquent entre eux et se trouvent rendus à la beauté de la nuit. L’autofiction n’a de valeur qu’à la condition de se constituer en ce que je nomme une “hétérographie”: par le désir et le deuil, écriture de l’autre, du réel et de l’impossible.
Bibliographie Romans Toute la nuit, Gallimard, 1999. L'Enfant éternel (Prix Femina du Premier Roman), "L'Infini", Gallimard, 1997, reed."Folio" 3115
Essais Le Roman, le Je, Pleins Feux, 2001. Oé Kenzaburô, légendes d'un romancier japonais, Pleins Feux, 2001. Philippe Sollers, "Les contemporains", Seuil, 1992. Le Roman, le réel, Pleins Feux, 1999. Histoire de Tel Quel, "Fiction & Cie", Seuil, 1995.