Rencontre avec Régine Robin, auteur et Nicole Lapierre son éditrice autour de Berlin Chantiers
Régine Robin bouscule toutes les évidences composées. En explorant littéralement chacun des interstices des cultures qui traversent les territoires de l’histoire revisitée, du côté des écrivains, historiens, sociologues, artistes, créateurs et interprètes qui l’ont traduite, l’auteur nous entraîne dans l’intimité des Allemagnes passées, présentes et à venir. Au fil de Berlin dénoué, Régine Robin s’impose comme un guide insatiable, prospectant toutes les formes d’expression culturelle dont elle nous livre une analyse magistrale. La liberté du ton occupe tout l’espace. Ce qui est remarquable, c’est ce souffle ininterrompu qui envahit le livre dès les premières pages pour nous surprendre un peu plus encore dans "la Chiffonnière de la rue Rosa Luxemburg" le dernier chapitre.
Régine Robin nous fait vivre les Allemagnes à partir d’elles-mêmes. L’écrivain ne pose pas seulement le regard du passant, elle dissèque inlassablement et, réussit à nous faire pénétrer, par une écriture forte et sensible, toutes les mémoires de Berlin… pour quel futur ?
Martine Lemalet - "Je suis avant tout un flâneur sociologique", écrivez-vous. Berlin, au centre d'une réflexion plurielle qui traverse tous les espaces de la pensée, symbolise ce lieu des cultures rencontrées, oubliées, retrouvées. Pouvez-vous nous parler de cette interprétation implacable, nourrie de l'accumulation actée des différentes approches que vous choisissez de développer tout au long de vos itinéraires berlinois ? La quête des êtres, de l'être. C'est bien là ce qui traverse ce que vous appelez vos flâneries ?TRONG> Régine Robin - Berlin se donne par strates accumulées sans ordre, par quartiers mal raccrochés les uns aux autres, par traces qu'il faut savoir décoder. Cela prend du temps. Il ne faut pas être pressé. J'arpente la ville à pied, mais aussi à travers les transports en commun. J'aime les tramways de l'est de Berlin. Il m'arrive de partir au hasard avec mon carnet de notes et mon appareil photo, et de faire telle ou telle ligne du début à la fin. Je descends, je prospecte, j'entre dans des cafés, dans des arrière-cours, des jardins, des boutiques, je me promène dans des marchés, des marchés aux puces, je farfouille. Je prends aussi le métro souterrain (U Bahn) et surtout le métro aérien (S Bahn) qui permet d'avoir des panoramas complets sur les grands chantiers de la ville. Je photographie les murs, je les inspecte. Souvent, je vois des taches claires, preuve qu'il y avait là une plaque qui a été déboulonnée. Je cherche à savoir ce qu'était cette plaque. Je finis par découvrir que c'était une plaque en l'honneur d'un Allemand engagé en Espagne dans les brigades internationales, mort à Madrid en 1937. Il était communiste. Une plaque avait été apposée du temps de la RDA, et puis après 1989, dans le lessivage généralisé, ce militant a été déboulonné.
Je cherche ces traces oubliées. Mes déambulations me conduisent en des lieux insolites, désolés, ou au contraire ultra-touristiques. Je m'inscris toujours à une demi-journée touristique de base, pour savoir où en est le discours dominant en la manière. Il permet de mesurer le degré d'amnésie, la déformation de la mémoire, ce qui est hégémonique dans le discours. L'été dernier, la très jeune fille qui servait de guide, dit à un moment : "Et à présent, je vais vous montrer ce qu'il y a eu de plus horrible, de plus terrible dans notre histoire". Je retiens mon souffle. On est en plein centre. Je me dis qu'elle va nous montrer la "Topographie de la Terreur", exposition sur l'ancien siège central de la Gestapo, qu'elle va nous parler du nazisme. Pas du tout. Elle nous montre ce qui reste du mur. Pas un mot sur la période fasciste. J'étais sidérée. Mes déambulations rectifient ces points de vue partiels et partiaux. Elles font l'inventaire de ce qui fait mal, de ce qui manque, de ce qui hurle dans le silence ou la frénésie de la ville rénovée. Quête des êtres, des fantômes, des ombres qui nous entourent qui nous voient sans qu'on les voit...
Ne nous y trompons-pas, avec votre détermination à ne rien laisser échapper, vous nous guidez à travers les chantiers permanents des Allemagnes dont les histoires éclatées s'accumulent comme les strates des absences permanentes. En quoi, Berlin figure-t-elle ce que vous exprimez être une "coprésence", "Berlin, la mouvante, la changeante, la secrète… Berlin, invisible pour l'étranger." ?TRONG> A Berlin, c'est une vraie question. Peut-on vivre à Berlin sans voir le nouveau musée juif que Libeskind a construit à Kreuzberg ? Peut-on passer à côté des panneaux de la Bauyerische Platz, de celui qui s'élève à côté du Ka De We et qui vous tombe dessus dès qu'on sort à la station de métro Wittenberg Platz, ou devant la place encore vide où va s'élever le Mémorial aux juifs assassinés ? Peut-on passer en voiture ou en tramway devant la place des Nations unies qui était la Leninplatz où s'élevait la statue monumentale de Lénine ? Peut-on ignorer la mort de Rosa Luxemburg et les lieux associés avec son assassinat, sa tombe aussi ? Etranger ou pas, on peut vivre à Berlin comme partout sans rien voir, rien savoir, dans l'amnésie la plus totale. Pourtant, Berlin a multiplié les rappels, les ombres qui rôdent, les spectacles, les récits, les inscriptions des forfaits du passé dans l'espace urbain. Le problème de Berlin, c'est : " un passé qui chasse l'autre". Oublis partiels qui arrangent les uns, troublent les autres. De là, la force des contre-monuments et des installations comme ces 104 machines à laver le linge de l'histoire qu'on trouvait l'automne dernier Place du Château. J'ai parlé dans mon livre d'un "principe espérance " de la mémoire. Je compte sur les ombres et des "passeurs" comme moi pour la mettre en oeuvre, pour faire travailler ce "laboratoire du temps".
La ville est marquée au fer des pierres édifiées et tombées, divisée, rituellement installée pour exorciser. Que va-t-il advenir de Berlin-La-Neuve ?TRONG> On peut tout craindre. Une énorme banalisation amnésique d'abord. La ville raccordée, réunifiée, oublie ses anciennes blessures, elle ne veut rien en savoir. En dehors de quelques réalisations exceptionnelles, l'architecture est très banale, aplatissante, des quartiers entiers sont gentrifiés, les façades ravalées, parfois sans tenir compte de la mémoire du lieu. On pourrait s'attarder longuement à ce qui est arrivé à la Potsdamer Platz et à ce nouveau Manhattan qui a surgi de ce chantier ces dernières années. Une inscription d'une grandeur retrouvée qui n'est pas sans faire peur. Nouveau Reichstag restauré, nouvelle chancellerie, nouvelles ambassades, etc. Bref, la ville où, malgré tout, il fait bon vivre dans les arrière-cours à odeur de menthe, est aussi une ville qui panse ses plaies sans forcément les penser. Je vais souvent à Berlin, j'espère ne pas y perdre mes repères, lesquels, pourtant sont ténus.
Avec ELLE, il est toujours question d'accumulation des différentes strates du temps, comme si l'archéologie de Berlin superposait à l'infini ses différents fragments d'identité. Où en est-on de la post-modernité ?TRONG> Berlin, en dépit des apparences est un laboratoire de la post-modernité. Chantier architectural d'abord, avec des restaurations, des créations hybrides, des réemplois et des créations ex-nihilo (La Potsdamer Platz), mais chantiers aussi de l'identité : identité turque-allemande qui se cherche aujourd'hui, nouvelle identité juive de bric et de broc qui s'invente à partir de quasiment de rien, souvent par des non-juifs, ou des juifs enfants d'anciens communistes coupés de la Tradition, avec des bouts, des bribes, des amalgames, des résidus. Cela donne des résultats étonnants. Des identités totalement déessentialisées, à la carte. On s'invente, se réinvente juif. La vraie post-modernité est là.
Parmi vos différents regards, il y a l'analyse impitoyable de l'archiviste de la Cité. Pour quelles mémoires ?TRONG> C'est bien là tout le problème. Elles sont multiples, contradictoires, incompatibles, non consensuelles. Ces discours sur la mémoire forment une immense cacophonie de bruit et de fureur, un concert assourdissant de thèmes, un ensemble d'images, de polémiques et de controverses, des argumentations symétriques ou congruentes, à propos desquelles nul ne reste indifférent. Mais il en est de même, sur un autre plan, avec d'autres formes aux Etats-Unis où le discours traditionnel sur la fondation des Etats-Unis et leur développement, leur vocation ou leur destinée (Pères fondateurs, idéologie de la frontière, mythe de l'Ouest) ont été récemment mis à mal par la promotion de la mémoire des différents groupes victimes de la société américaine à un moment donné et à des titres divers : mémoires amérindiennes, mémoires des Noirs esclaves, mémoires des femmes, etc. Pour ne pas parler du torrent d'images et de discours, à l'Est, après les événements de 1989 et la chute du Mur de Berlin.
Ma réflexion, qui sera centrée sur l'Allemagne et Berlin, vise à interroger cette mise en avant du mémoriel et ses formes de transmission, ce qui vient faire rupture dans les liens de transmission mémorielle, les pannes de transmission du passé, le jeu mortifère des répétitions, les déplacements, avancées et régressions, tout ce qui fait que notre rapport au passé, dans son appréhension, son appropriation, ses représentations, ses rituels, ses cérémoniaux, semble aujourd'hui dévoyé ou rendu impossible. Mon objet touche aux modes de présence du passé, à son activation et sa réactivation, sous la forme de discours publics ou privés, et sous la forme de réitérations ou d'antagonismes que les historiens, spécialistes de l'interprétation, de l'élucidation, de l'analyse, de l'explication du passé sinon de sa reconstitution, développent, en rapport avec la mémoire collective, car ils ne sont pas les derniers à fournir le discours social en armes rhétoriques, narratives, argumentatives, en images, en mots-déclics, en dates, en faits, hauts-faits et méfaits qui ravivent, en des moments bien précis, les guerres civiles symboliques. Toutes ces mémoires tissées, entrelacées, contribuent à l'écriture et à la représentation de ce que j'appelais le roman mémoriel, à ce tissu composite fait d'images, de phrases, de syntagmes, d'extraits de manuels scolaires, de films, de chansons, d'idées, de valeurs, qu'une société se fait de son propre passé. Cet entrelacement de bribes, je l'avais tenté dans un travail préparatoire à mon récit La Québécoite (1).
"D'ailleurs, là encore, comme une rumeur, la nostalgie la prendrait toute, à l'improviste. Des bribes de livres lus autrefois. Des poèmes récités à l'école ou appris par la suite qui affleuraient par strates glauques, humides, des extraits de versions latines, de dialogues de films, de musique aussi, des exercices de piano, toutes époques mêlées comme des décombres entassés après un bombardement, des ruines, des appartements jamais rangés, jamais vidés, des morceaux de littérature ou d'histoire à demi oubliés : Delenda est Carthago… Il y a deux mille ans notre pays s'appelait la Gaule et ses habitants les Gaulois. O temps suspends ton vol. J'ai une gueule d'atmosphère… Musique de Prokofiev dans Alexandre Nevsky. La bataille où les Teutoniques s'enfoncent dans le lac à demi gelé et la voix de la mère cherchant son fils sur le champ de bataille. Cette voix la traverserait encore après tant d'années. Et l'ombre de la barbe pointue d'Ivan le Terrible sur le mur. Et le grand escalier d'Odessa et les esclaves souterrains de Métropolis. Des bribes agglutinées comme des cadavres en tas, sans formes ni contours. Ses ailes de géant l'empêchent d
Vos choix, qu'ils soient scientifiques, culturels, personnels, votre regard, libre des convenances établies, impliquent ceux d'une femme déterminée et résistante à toute adéquation microcosmique. Votre itinéraire affranchi en est le témoignage. Racontez-nous comment s'inscrit 'la vie mode d'emploi' qui s'en échappe ?TRONG> Elle me semble très difficile comme question, tant les enjeux sont multiples. Il y a d'abord chez moi une traversée des identités, de Rivka Ajzersztejn, à Régine Aizertin (changement de nom obtenu par mon père après la guerre, et abandon du prénom juif), de Régine Aizertin à Régine Robin (par un premier mariage), Robin est resté mon nom d'écrivain donc mon nom social, autrement dit un pseudonyme légal (après mon divorce) qui figure sur ma carte d'identité, et de Régine Robin à Robin-Maire (Maire étant le nom de mon second mari). Traversée des langues aussi, puisque le yiddish est ma langue maternelle, le français la langue dans laquelle j'ai été socialisée, et l'allemand cette langue aimée et secrète dont je fais état dans le livre. Mais il y a eu aussi les langues de l'école, le russe, l'espagnol, sans compter l'anglais que j'utilise tous les jours dans mon travail, vivant en Amérique du Nord. Cela fait une vie "entre les langues".
Traversée des savoirs aussi puisque mes diplômes sont des diplômes d'historien (Ecole normale supérieure, agrégation d'histoire, Doctorat de Troisième cycle en Histoire, Doctorat d'Etat en Histoire), mais je suis passée dans les années 70 à la linguistique, puis à la littérature, pour me retrouver depuis vingt ans, dans un département de sociologie à l'Université du Québec à Montréal. Cette traversée des savoirs est plus que de l'interdisciplinarité, elle oblige à poser les questions autrement, à détourner les savoir, à les dévoyer, à les mettre à l'épreuve les uns par rapport aux autres. Nomadisme sociologique, un peu à la manière des enquêtes et feuilletons de S. Kracauer dans l'Allemagne de Weimar. Traversée enfin des pays et des continents. Je suis née à Paris, de parents juifs polonais qui ont immigré en France en 1932. Quelques années avant ma naissance, mon père avait voulu rejoindre les Bolchéviques et avait travaillé un moment à Berlin au journal du parti communiste allemand : Die rote Fahne. Puis j'ai eu des contacts moi-même avec Berlin entre 1968 et 1979, comme j'en fais état dans l'introduction de mon livre. Enfin j'ai moi-même émigré en Amérique, au Canada. J'ai deux passeports : le français et le canadien, et je traverse l'Atlantique très souvent.
Nomadisme culturel, linguistique, disciplinaire, identitaire, j'étais bien placée pour résister dans tous les sens du terme. Résister à la vague identitaire. Résister au repli des disciplines, résister aux replis idéologiques, etc. De là, sans doute ce ton si personnel de mon livre, si libre, si traversé par les interrogations de notre époque.
Berlin révèle La Chiffonnière de la Rue Rosa Luxemburg, ses inventaires accumulés sur les étagères de la brocante que vous avez appelez "chez Gericke", une merveilleuse leçon réussie de vie, de "survie".TRONG> Je ne sais pas si ma chiffonnière est une bonne leçon de vie ou de survie. Je ne sais pas si la mémoire n'est pas aussi mortifère que vitale. Je suis frappée que, dans son dernier roman, Patrick Modiano, dont les personnages sont toujours obsédés par leur quête identitaire et mémorielle, cette fois, oblige son personnage à renoncer à la plénitude de la mémoire pour bricoler avec des restes, des fragments. Dans la chiffonnière, je voulais synthétiser les propos du livre en les concentrant sur quelques personnages, le Je, Joachim, les clients et le fantôme de Marx, à mes yeux, essentiel. Je voulais montrer que les débris du passé sont perpétuellement réutilisés, recyclés, dans tous les sens, en fonction des causes les plus diverses. De là, ces figures de rappel d'une mémoire qui ne se laisse pas instrumentaliser facilement : le chiffonnier, le collectionneur, le revenant ou fantôme. Ces figures insistent sur le "pas tout" de la mémoire, sans faire, pour autant, l'éloge de l'amnésie. Mémoire-fiction comme on dit auto-fiction, ce qui n'est pas du tout du même ordre que le mensonge.
L'écriture d'une "expérience d'écriture de fiction à base de fragments entrelacés évoquant les anciens quartiers juifs de Berlin… évoquer à l'aide du tissage de ces fragments, les bribes de passé, les traces de ce qui fut, les strates mémorielles qui se sont accumulées et qui ont été recouvertes par d'autres traces plus récentes. Ce travail de fiction imite dans l'écriture les liens hypertextuels des expériences d'écriture électronique, des pages personnelles sur le web et les installations des artistes concernés par l'espace urbain et la poétique de la mémoire enfouie…". Vous multipliez les expériences, lieux-mêmes des imaginaires pour leur rêve ou leur réalisation. Quel est donc votre prochain projet ?TRONG> Je voudrais d'abord vous parler d'un projet de recherche sur l'hypertexte de fiction qui est aussi au centre de ma réflexion. La Problématique d'ensemble est la suivante. Nous partons de constats et de thèses développés sur la conjoncture contemporaine par les spécialistes les plus perspicaces tant en sociologie, en histoire qu'en théorie littéraire… Notre hypothèse générale est que le monde culturel actuel se trouve affecté par l'Internet sans qu'il faille diaboliser les nouvelles technologies. Toutes les pratiques socio-culturelles s'en trouvent bouleversées, et en particulier, les pratiques d'écriture littéraire. C'est à ces dernières que nous nous consacrerons, non seulement du point de vue technique, mais aussi du point de vue du théoricien littéraire et de l'écrivain. Une nouvelle textualité s'impose sur l'Internet dont la portée est considérable. L'hypertexte s'inscrit dans un âge où la complexité, la multiplicité, l'hétérogène, la confusion, l'aléatoire, l'instabilité et la fragmentation règnent dans notre vie quotidienne, la redéfinition de notre environnement, de nos identités, et de nos pratiques littéraires…
Ce nouveau type de mise en texte rompt avec la logique du livre à laquelle nous sommes habitués. Il défait l'aspect linéaire et syntagmatique de son organisation, au-delà de la complexité temporelle inscrite dans l'oeuvre. Ce nouveau type d'hyperfiction permet toutes les combinaisons de la dispersion, de la dissémination et du décentrement… Alors que le livre constitue une totalité finie, l'hypertexte, objet virtuel, est infini… L'hypertexte de fiction est non linéaire. Il n'a pas à être lu en continuité, page après page, lesquelles sont, dans un livre, numérotées. Alors que le livre de fiction a un début (l'incipit) et une fin. L''hypertexte de fiction même s'il a un début apparent, peut être pris à n'importe quel moment de ses potentialités et abandonné à n'importe quel autre moment. Il déçoit donc nos habitudes de lecteurs de roman par une certaine circularité, une indétermination, une ouverture infinie…
Non linéarité, ouverture infinie, version toujours différente, immatérialité, tout cela entraîne une activité nouvelle du lecteur. Nous savons aujourd'hui que le lecteur n'a jamais été une figure passive, mais il est vrai que l'hypertexte appelle une nouvelle activité de sa part. Le lecteur crée son cheminement dans l'oeuvre, il choisit les liens qui le font passer d'une page écran à une autre, se construit des parcours alternatifs, si bien que G. Landow a pu proposé une figure nouvelle, celle du Wreader, pour montrer la coopération de l'auteur et du lecteur, une nouvelle place de co-lecteur ou de co-auteur. Tout s'y trouve bouleversé. Non seulement le rapport à l'espace (l'espace-écran remplaçant la page papier), le statut de l'auteur, celui du lecteur, l'activité d'écriture et de lecture, les effets institutionnels (si l'auteur traditionnel disparaît, que devient le champ littéraire et l'aura de l'auteur ?) mais aussi, le rapport au temps, à la permanence et à la fixation de l'oeuvre… L'hypertexte s'inscrit dans un âge où la complexité, la multiplicité, l'hétérogène, l'aléatoire, l'instabilité et la fragmentation règnent dans notre vie quotidienne, la redéfinition de notre environnement et de nos identités. C'est cette complexité et le renouvellement des formes littéraires impliqué par l'hypertexte de fiction, que nous voulons examiner en constituant notre réseau international.
Notre recherche vise à étudier ces nouvelles formes littéraires. Nous envisageons quatre axes de réflexi
Régine Robin, Berlin Chantiers. Essai sur les passés fragiles, Paris, Stock, 2001.
Notes (1) Régine Robin. La Québécoire. Montréal, Québec-Amérique, 1983, pour la première édition. Réédité en 1993 et réédité en format de poche en 2000, chez XYZ, Montréal. (2) Paul Ricoeur. La mémoire, l'histoire, l'oubli. Paris, Le Seuil, 2000, p.1. (3) Paul Ricoeur. Temps et récit 3 vol. Le Seuil, 1983, 1984, 1985.
Un entretien avec Nicole Lapierre, son éditrice, qui inaugure avec Berlin chantiers, la jeune collection "Un ordre d'idée" chez Stock.TRONG>
Martine Lemalet - Vous inaugurez avec le livre magistral de Régine Robin une collection consacrée aux sciences humaines. " Un ordre d'idées " avec " Berlin Chantiers " semble privilégier des textes qui traversent plusieurs expressions de la recherche universitaire.TRONG> TRONG> Nicole Lapierre - En effet, je souhaite publier des textes transversaux, interdisciplinaires, écrits (avec un réel souci de l'écriture) par des auteurs indisciplinés, des passeurs n'hésitant pas, pour mieux argumenter, à naviguer d'une enquête sociologique à un texte littéraire, de l'ethnologie au politique, de l'histoire au cinéma etc. J'aime les boulimiques fous de culture, les bouillonnants (plutôt que les abstinents hyper spécialisés). Je souhaite privilégier des chercheurs passionnés, ne dissimulant pas leur implication ou leur engagement. Régine Robin en est une figure exemplaire.
Comment s'est faite la rencontre avec Régine Robin ?TRONG> Je la connais depuis très longtemps. Je l'ai d'abord découverte à travers un texte, Le cheval blanc de Lénine, lu dans les années soixante dix. Puis je l'ai rencontrée chez des amis communs. Nous sommes liées par une vieille amitié et une profonde complicité intellectuelle en raison de nos thèmes de recherche et de nos questionnements très voisins.
Régine Robin, professeur d'Université, n'appartient pas au monde traditionnel de la recherche. La diversité de ses publications en témoigne. Auteur d'essais, de l'histoire de la Révolution française à la sociologie de la littérature, écrivain d'oeuvres de fiction comme Le cheval blanc de Lénine, ou encore traductrice des livres de David Bergelson, elle dérange le classement bien ordonné des sciences sociales. Ses lecteurs lui doivent beaucoup. Qu'en est-il de ses pairs ?TRONG> Elle a, en effet, quelque chose de déplacé. C'est à mes yeux une qualité, mais cela ne favorise guère les reconnaissances académiques et je crois qu'elle en a souffert. Ceci dit, tous les pairs n'ont pas des oeillères disciplinaires et certains apprécient l'originalité et la fécondité de sa démarche.
Quels sont les thèmes des autres livres que vous avez en préparation ? Qui sont les auteurs ?TRONG> En même temps que Berlin Chantiers, j'ai publié Le venin de Corinne Boujot. C'est également, dans un tout autre registre, un livre transversal. Corinne Boujot, ethnologue de formation, a récolté les multiples expressions de la fascination exercée par le venin dans notre culture, tant dans la littérature et les arts que dans la pensée scientifique. Des venins, poisons et philtres d'amour dans le roman courtois de Tristan et Iseult aux invasions de crotales, tarentules ou moustiques géants des films d'épouvante, des écrits savants d'Ambroise Paré en 1560 à une certaine querelle d'apothicaires de l'Age Classique, du "panseur de venin" dans une campagne d'aujourd'hui aux recherches d'avant-garde en biochimie, elle montre avec talent comment "la puissance toxique du venin continue de stupéfier". A la rentrée (fin septembre), deux livres sont prévus. L'empire des masques de Rolande Bonnain : l'étude, par une ethnologue, de l'étrange tribu des collectionneurs d'arts premiers, entre cabinets de curiosités, décolonisation, fièvre dans les musées, spéculation et engouement patrimonial… Et L'ogre du jugement de Jean-François Laé : une étonnante lecture des textes de la jurisprudence sur un siècle qui révèle comment, de récit en récit, les magistrats mettent les moeurs en mots et convertissent les misères du temps en notions de droit.
Vos choix s'orientent vers la publication de livres qui au-delà de la transmission des savoirs laissent émerger une véritable sensibilité littéraire. Cette forme de liberté ouvrirait-elle un nouveau champ d'écriture ?TRONG> Nouveau, peut-être pas, il y a quelques précédents notoires, mais encore trop peu.
La sociologue que vous êtes, auteur du Silence de la mémoire, du Livre retrouvé et Changer de nom, codirectrice de la revue Communications, est impliquée dans cette démarche volontaire d'associer la sociologie, l'anthropologie, l'histoire puisque vous appartenez au centre d'études transdisciplinaires de l'EHESS, le CETSAH. Quelle recherche fondatrice associez-vous le plus à votre expérience ?TRONG> L'intitulé du Centre lui a été donné par Edgar Morin qui l'a , dirigé avec Roland Barthes, puis ensuite avec Claude Lefort. Je leur ai succédé en 1990 en me sentant assez intimidée. J'ai des dettes intellectuelles vis à vis des trois (et de quelques autres !).
"Un ordre d'idées" !TRONG> Pourquoi cet intitulé ? D'abord, tout simplement, pour signifier clairement qu'il s'agit d'essais, d'ouvrages de sciences humaines. Ensuite, parce que l'expression convient dans sa dualité. Elle implique à la fois modestie et détermination. Parler d'un ordre d'idées, c'est accepter qu'il y en ait d'autres et refuser ainsi toute prétention à une théorie ou un discours hégémoniques. Mais c'est aussi affirmer une singularité.