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LA CHANCE D'AUTRES MONDES
Rencontre avec Matthieu Baumier

Enseignant, Matthieu Baumier est l'auteur d'un roman, Une matinée glaciale aux éditions Pétrelles, et de plusieurs recueils de nouvelles parus chez Pétrelles, Rafael de Surtis et Editinter. Il dirige actuellement la publication d'une anthologie de l'imaginaire en dix volumes pour les éditions Rafael de Surtis. Selon lui, "la fiction est une chance pour l'humanité, de quitter sa conception étriquée du monde du réel, au profit de plus de réel". Matthieu Baumier nous invite à reconsidérer le 'réalisme' des littératures de l'imaginaire.


Comment devient-on un mordu de nouvelles ?TRONG>
Dans mes souvenirs les plus lointains de lecteur, j'ai toujours lu des nouvelles et des contes, "genres" aux frontières difficiles à définir. Poe est, par exemple, un de mes plus anciens souvenirs de lecteur. Maupassant aussi. Contes ? Nouvelles ? Difficile à dire. Simplement, lire des nouvelles m'a toujours été naturel et je ne me suis jamais posé la question du pourquoi de cette orientation. C'est peut-être cela "être mordu". Ceci dit, c'est une forme de lecture parmi d'autres. Je lis des textes "classés" arbitrairement dans tous les "genres". Au fond, la notion de genre n'a pas de sens : c'est une résultante de cette volonté raisonnée de tout classifier, une limitation de la pensée en somme.


Hubert Haddad écrit : "La littérature reste pour nous la chance d'autres mondes." Cela vous inspire quoi ? Quels rapports entretenez-vous avec les auteurs de la nouvelle fiction ?TRONG>
Mes rapports avec la nouvelle fiction sont multiformes ! D'amitié, avec plusieurs d'entre eux. Ce sont des gens chaleureux ! De points communs d'écriture, par certains aspects, bien que je ne sois pas un "néo-fictionniste". La nouvelle fiction est un groupe constitué, sous l'impulsion de Jean-luc Moreau, "nouvelliste" au grand talent. De lecteur surtout. Châteaureynaud est un des premiers "nouvellistes" contemporains que j'ai eu l'occasion de lire. Je crois que la lecture de ses textes est une des raisons pour lesquelles écrire des nouvelles m'est apparu comme naturel. Ensuite, dans mes lectures contemporaines, je me suis pris d'une passion pour nombre des auteurs de la nouvelle fiction : j'avais goût pour leur volonté de raconter des histoires. Plus encore : j'avais la sensation que les histoires racontées par les auteurs de la nouvelle fiction étaient vraies ! C'est ce qu'elles sont d'ailleurs : les histoires racontées par les écrivains ne sont pas des inventions mais bien des redécouvertes du réel et lorsque l'histoire se déroule dans un passé historiquement daté, elle raconte un moment de la mémoire collective de l'humanité, de l'inconscient collectif pour citer Jung, à mes yeux le plus grand penseur du XXe siècle. La lecture de Jung a changé ma vision du monde, de l'homme.

Cela rejoint la phrase de Hubert Haddad que vous citiez : "la chance d'autres mondes", "pour nous" ; une chance pour l'humanité : celle de quitter sa conception bien étriquée du monde du réel, au profit de plus de réel. Le réel est plus que ce que nous en percevons. Les surréalistes ou Daumal affirmaient déjà cela. Ces autres mondes dont parle Hubert Haddad ne sont, à mes yeux, rien de plus que des parties du monde, des parties que nous méconnaissons du fait de notre aveuglement rationaliste. Un aveuglement bien récent somme toute ! La Raison nous oppresse depuis deux siècles : c'est peu au regard de millénaires d'autres formes de pensée, plus authentiques. La Raison et le matérialisme sont des régressions de l'humanité camouflées sous le mot de progrès, le langage est abusé. On ne lit plus assez Platon, ou Plotin.



La nouvelle a-t-elle un rôle particulier à jouer dans la réappropriation du réel et du sens par l'imaginaire ?TRONG>
Pas la nouvelle. La littérature. L'art en général. Notre société matérialiste confond "réel" et "concret" : le réel est bien plus de choses que ce que je peux concrètement en percevoir. Je crois que les choses qui sont à l'intérieur de moi, si elles sont moins concrètes, n'en sont pas moins réelles que les choses qui sont à l'extérieur de moi. Et lorsqu'une histoire surgit du fond de moi elle le fait comme réalité à part entière. Du coup, la question du sens est bien sûr posée mais dans son acceptation la plus profonde : celle de l'effrayante conscience d'être. L'écrivain ne produit pas des "divertissements", c'est un chercheur. Au sens où l'on pouvait dire que les alchimistes étaient des chercheurs. La question n'est pas ce qu'il cherche mais bien où il cherche : en lui, dans ses profondeurs. C'est le cheminement qui compte. Et ce qui est profond, c'est ce que l'on tait. L'écrivain fait surgir de lui ce qu'il ignore même être en lui, expérience fabuleuse qui fut, déjà, celle des surréalistes. Et quelle richesse que celle de l'intériorité ! Que de mondes à l'intérieur ! C'est cela le voyage au centre de la Terre de Jules Verne. C'est cela l'imaginaire, cette profondeur qui surgit violemment de l'intérieur de l'être écrivain.

On confond trop souvent les mots imaginaire et imagination. L'imaginaire, c'est cette partie de l'homme cachée en l'homme et dont la mise à jour doit permettre à l'homme d'accéder à sa raison d'être. Ecrire est un acte ésotérique, presque sacré si l'on veut bien cesser de confondre les mots "sacré" et "religion". L'imaginaire est donc, par nature, effrayant car il est prise de conscience de deux limites : celle de mon corps, celle de ma conception étriquée du monde. Il faut se souvenir de cette fabuleuse phrase mise par Duras dans la bouche de l'un de ses personnages de La pluie d'été : "je ne vais pas à l'école car on veut m'apprendre des choses que je ne sais pas". Qu'avons-nous à faire du savoir et de ses empilements ? C'est la connaissance qui nous intéresse. Et la plongée dans l'imaginaire est plongée dans la connaissance. Dans l'homme. L'imaginaire, ce n'est pas l'extérieur uniquement : c'est l'extérieur et l'intérieur, en dialogue constant. Ecrire, c'est rechercher ce point suprême, défini par Breton au XXe siècle, mais déjà par Nicolas de Cues au XVe siècle, et par d'autres, où tout cesse d'être perçu contradictoirement. Et si l'imaginaire est une quête de plus de réalité, alors les écritures de l'imaginaire sont bien plus réalistes que celles du concret puisqu'elles incorporent l'irrationnel. Comment peut-on être encore assez aveugle pour dénier toute réalité à l'irrationnel ?



L'enseignement est-il un lieu où l'imaginaire, voire cet irrationnel dont vous parlez, a droit de cité ?TRONG>
L'enseignement, en tant que tel, c'est à dire d'acte auprès d'élèves, en particulier dans un domaine comme l'histoire, est un lieu où l'imaginaire et l'irrationnel peuvent trouver une place. Surtout auprès des très jeunes qui assimilent l'histoire et les histoires. Mais, cette place me paraît fort peu de choses par rapport au poids incroyable de l'école en tant qu'institution : l'école demeure, malgré tous ses masques, un espace de formatage des consciences.


Dans Une matinée glaciale, vous imaginez la victoire de l'Allemagne sur les Alliés. Nous parlons de l'enseignement et de l'imaginaire : l'uchronie peut-elle aider à comprendre l'histoire ?TRONG>
L'uchronie est plus qu'une aide à comprendre l'histoire : elle est l'autre chemin suivi par cette histoire, celui qui est invisible. Et écrire, c'est aussi soulever le voile d'Isis. Ce livre était aussi un manifeste personnel anti-fasciste. Un livre engagé. Pour dire : "regardez, c'est toujours dans l'homme."


En tant qu'auteur, tenez-vous particulièrement à la forme courte ?TRONG>
La forme courte m'est chère, en effet. Pourquoi ? C'est difficile à dire. Ecrire des textes courts ne répond pas à une décision volontariste mais bien à une nécessité. Il y a des textes qui, dans mon écriture, ne peuvent être que courts. La forme s'impose d'elle-même.


Vous écrivez : "Il n'est pas de genre en littérature." Que pensez-vous de l'étiquetage existant, de facto ? A qui profite le crime ? Est-ce diviser pour mieux régner ?TRONG>
Bien sûr, l'étiquetage... C'est une obsession, l'étiquetage. Il faut que tout soit classé, c'est plus simple à analyser. C'est aussi fortement réducteur en termes de pensée. Bon... A qui profite le crime ? Aussi incroyable que cela puisse paraître : à personne ! Il n'y a que l'illusion d'un crime qui profiterait ! Ainsi, la nouvelle ne se "vendrait" pas dit-on régulièrement alors que toutes les tentatives éditoriales réelles de "vente" de nouvelles prouvent le contraire. Le choix des genres est un choix d'éditeurs : il faut des romans. Alors adviennent des choses surprenantes : des livres intitulés romans et qui ne sont que des nouvelles allongées, souvent raté(e)s. Il y a même des exemples de recueils de nouvelles sur lesquels le mot roman est écrit... C'est surtout triste de tomber aussi bas.


Quelle est la place de la nouvelle dans la littérature ? Qu'est-ce qu'elle vous apporte en tant qu'auteur ?TRONG>
En tant qu'auteur, la nouvelle est un chemin possible pour une partie de mon écriture, celui qui s'impose pour certaines nécessités d'écriture impossibles à exprimer autrement. Et puis il y a ce plaisir indicible : celui de l'écriture d'un texte dans une espèce d'effervescence, depuis son début jusqu'à sa fin, dans une sorte d'exaltation. C'est terrible, cela ! Une sorte de lame de fond. La nouvelle permet aussi d'explorer un univers entier, par le biais de recueils conceptuels, comportant des textes proches sans pour autant être un roman par nouvelles. Ce qui ne m'empêche pas de fortement apprécier la démarche du roman par nouvelles, collectif ou individuel. Ceci dit, la nouvelle a-t-elle une place à occuper ? Ne serait-elle pas la littérature ? Au même titre que les autres "genres" ?


Vous avez dirigé une monumentale anthologie de nouvelles en 10 volumes, aux éditions Rafael de Surtis. On y trouve des auteurs provenant d'horizons littéraires divers. Est-ce une volonté de métissage, de fusion ? S'agit-il d'un manifeste contre le cloisonnement ?TRONG>
L'anthologie de l'imaginaire publiée par les éditions Rafael de Surtis comporte près de cent textes, avec des auteurs très différents les uns des autres. C'est une aventure sensationnelle. Le projet était simple : demander aux auteurs des histoires devenues vraies par le simple fait qu'elles sont racontées ; réunir tous les "courants" de l'imaginaire, sans restriction, et ainsi montrer qu'une partie de ce qui se produit aujourd'hui n'appartient pas, par définition, à cet imaginaire. Et s'en exclut même de manière militante. Je refuse d'être assimilé à des écrivains qui affirment de pas être... écrivains mais bien "produire" des livres. Comment peut-on collaborer à ce point avec ce qu'il faut bien nommer par son nom : le réalisme capitaliste. Comme il y eut autrefois un réalisme socialiste. Je n'aime pas plus l'Aragon d'hier que les Aragons d'aujourd'hui... Tout cela sent trop le matérialisme échevelé.


Le site

http://matthieubaumier.multimania.com/



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Propos recueillis par Jonas Lenn, mai 2001.TRONG>

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