Patrick-Henri Burgaud, linguiste et poète visuel, nous rend compte de la conférence internationale de poésie électronique organisée du 18 au 21 avril 2001 à Buffalo, l'occasion de rappeler le talent de créateurs français dans ce domaine...
Chair, os et silicium Il y avait eu en 1994, à l'initiative de Philippe Bootz (1) un rendez-vous confidentiel dans une salle de l'université de Lille, puis, en 95, un séminaire d'une journée organisé par Alain Vuillemin et le Québécois Michel Lenoble (2). La poésie électronique avait donc déjà tenu quelques assises. Cependant, Loss Glazier l'ignorait lorsqu'il a lancé l'idée d'une conférence internationale qui devait se tenir au Centre de Poésie Electronique / EPC (3) de Buffalo (NY). Buffalo est une petite ville près de la frontière canadienne avec une très grosse université. Le département de littérature anglaise, dirigé par un visionnaire, Charles Berstein, est ouvert à toutes les expériences. J'ai eu la surprise d'y apprendre que mes travaux sont commentés en cours de littérature contemporaine. Loss Glazier ignorait également qu'e-poetry2001 connaîtrait un tel succès. Il faut croire qu'on n'attendait que l'occasion de faire connaissance car on s'y est tous précipités. S'y trouvaient tous ceux qui comptent, tous ceux qui espèrent compter et tous ceux qui tournent autour des autres. On se connaissait déjà, on s'était souvent rencontrés sur des listes de discussion comme Webartery (4) ou wr-eye-tings (5), ou dans des revues comme Alire (6) ou Docks (7). Je connaissais bien quelques e.noms identifiables grâce à leur extension géographique : e.R.Strasser.de (8), e.J.Rosenberg.org, (9) e.G.Beiguelmann.br, e.J.Cayley.uk, e.J.Andrews.ca (10), mais, malgré tout notre intérêt partagé pour les virtualités, nous avions besoin de chair et d'os.
Emerging Media Il est certain aussi qu'une telle rencontre répondait au besoin de faire quelques bilans, de (se) rendre compte d'un état d'ensemble, ici et maintenant, pour cette part des 'emerging media' plus spécialement centrée sur les technologies interactives. La Convention (pour faire américain) a été une expérience épuisante. Seize nationalités étaient représentées, y compris l'Australien Komninos Servos, le Slovène Janez Strehovec et la Malaisienne Nazura Rahime. Je représentais les Pays-Bas, ce qui n'est vrai que pour une part, puisque j'écris en français. Il y avait également des représentants du ministère de la culture du Canada, venus bien sûr en double : français/anglais. Pendant trois jours pleins, de 9 a.m. à 7 p.m., les communications se sont succédées de quart d'heure en quart d'heure, entrecoupées de discussions. Non que les e.poètes soient en tel nombre, après tout nous n'étions qu'une vingtaine d'auteurs, mais, signe des temps, de nombreux universitaires ont tenu à s'y "placer". Ce qui revient, à leur manière toute américaine, à lire à toute vitesse un article bourré de références et de citations toutes plus françaises les unes que les autres. (Car ça fait chic et intello). Le mieux est de déconnecter et d'attendre. Curieusement, toutes ces interventions ont en commun la lecture à haute voix d'un texte sur papier, dans un environnement qui est pourtant d'abord visuel. Un écran d'ordinateur, ça se regarde.
Ratiocinations La cyberpoésie (appelons-la ainsi provisoirement) est un genre trop neuf pour que les chercheurs s'y sentent à l'aise. Comme dans chacune de ces rencontres, un certain nombre de communications n'avaient rien à voir avec le sujet. Et puis il y a des préoccupations propres aux universitaires qui m'apparaissent, aux vues de mes centres d'intérêt d'auteur, comme parfaitement incongrues ou dénuées d'intérêt. Qu'on m'en excuse, il m'est indifférent de savoir si le paratexte appartient ou non au texte, si le code source fait partie de l'oeuvre, si l'auteur est aussi le logiciel ou le programmeur de celui-ci, quels sont les problèmes d'archivage et si la cyber poesie relève plus de l'Oulipo que du surréalisme ou de la poésie concrète. Il a fallu attendre mon intervention et celle de Philippe Bootz, très remarquées, pour que certains traits majeurs de l'art pour l'ordinateur soient abordés. Quelle est en effet la position du lecteur ? Que signifie concrètement l'usage de la souris et des zones cliquables dans les structures narratives ? Seules des démonstrations ont permis de cerner certains des aspects propres à l'usage de l'ordinateur comme médium. Tout poème numérique n'est pas un poème pour ordinateur. La vidéo, même numérisée, reste de la vidéo.
Parlez-vous le MOO ? Charles Bernstein, dans une conversation privée, a bien résumé un questionnement sous-jacent à la Conférence en déclarant que pour la première fois il avait vu des oeuvres qui ne pouvaient être lues ni sur vidéo, ni sur papier, ni en dessin animé, bref sur aucun autre support que l'ordinateur. Il est apparu clairement que le comportement lectoriel est un comportement actif et intervenant, faisant appel à des aptitudes impossibles et même impensables sur d'autres supports : cliquer, opérer des transformations, construire/déconstruire. Le texte, surtout s'il est long, s'intègre mal à l'écran. Pour certains (les auteurs brésiliens par exemple) le texte est une variété particulière d'image. Certaines questions n'ont pas été résolues. Par exemple, un MOO (11) orienté écriture de poèmes donne-t-il naissance à des poèmes pour ordinateurs ?
Des poètes sous les ordinateurs Les poètes se gardent pour la bonne bouche : nous étions bien les seuls à dire quelque chose en montrant quelque chose. Entre les interventions, des participants rampaient sous les consoles, reliant des câbles, enfonçant des prises. La présence d'un ordinateur se remarque aux types à quatre pattes autour de lui. Qu'importe, nous étions venus pour voir et entendre nos pairs : une intervention ratée et touchante de Rainer Strasser, une émouvante de Wilton Azevedo, hilarante de Philippe Bootz, tendue de Charles Bernstein, (le patron en nike du tout-puissant département d'anglais), torride d'Alan Sondheim (11), et délicieuse de Giselle Beiguelmann (la pauvre, les ordinateurs recrachaient son CD-Rom en plein public, mais elle a tenu bon et a gagné). Les rares pauses permettaient de passer à l'essentiel, les conversations techniques de couloir, les CD-Roms échangés comme des cartes Pokemon.
Angry young men Il n'a même pas manqué les fauteurs de trouble de service. Des 'angry young men' de la quatrième génération ont lancé quelques raids agressifs en faveur des poésies sonores et visuelles, à découvrir sur le site ubu.com (12). De jeunes poètes ont déclamé des poèmes sonores. Ca fait un bien immense de se retrouver plongé des décennies en arrière, dans des ambiances d'autrefois. On ne sent pas le temps passer. Trois jours plus tard, on était lessivés mais heureux. Il m'est apparu de tout ce brassage que la e.poésie se porte à merveille. Chacun est venu au Festival (entre temps la conférence s'était muée en festival), porteur de ses traditions culturelles, de sa sensibilité, de ses doutes et désirs. Les Brésiliens ont une tradition plus visuelle que textuelle. Les Anglo-Saxons plus influencés par la vidéo. Mais il y a une unité certaine de recherches et d'utilisation de l'ordinateur. Qu'elle soit en malais, en portugais, en français ou en anglais, cette forme émergeante de poésie s'appuie sur toutes les composantes fondamentales de l'ordinateur utilisé en tant que médium.
Le clic de la souris Certaines oeuvres, comme l'admirable Riversland de l'Anglais John Cayley, sont génératives. D'autres font plutôt appel aux structures de l'Internet, comme Eros(ion) de Miekal AND et Maria Damon. Toutes sont multimédia, mixant ressources textuelles, sonores et visuelles. Elles sont interactives, le clic de la souris en est un élément essentiel. Suivant de près les innovations technologiques, elles sont surtout soumises dans leur conception et leur réalisation à une évolution extrêmement rapide. Il n'est pas possible de prévoir avec exactitude ce qu'il en sera dans deux ans, à la prochaine rencontre, puisque Loss Glazier a déjà décidé d'un festival EPOETRY2003. En attendant, une prochaine rencontre devrait avoir lieu en juin 2002, à Rotterdam, à l'occasion du Festival de Poésie Poetry International. (13)