Votre meilleur ami et partenaire de travail (situation déjà dangereuse) invoque une soirée des plus ringardes comme excuse pour son absence le jour de votre anniversaire. La réaction ? Charles Berling en homme inquiet et trop entier face au sourire désabusé et moqueur mais pourtant honnête d'Edouard Baer. Collision proposée par Fabrice Roger-Lacan et mise en scène par Isabelle Nanty. Lorsque l'amitié devient une affaire sérieuse...
"Avoir un bon copain...", c'est la chanson qui termine Cravate Club… Avoir un bon copain, c'est s'exposer comme Berling à des refus inconcevables de la part de son camarade, c'est sentir naître en soi un sentiment de jalousie incontrôlable et c'est laisser se transformer ce mal en une haine poussant parfois jusqu'au crime. Quelle différence avec le sentiment amoureux ? Un petit décalage, presque imperceptible. Les trois actes se referment sur une reprise de Jealous Guy de Lennon certainement écrite pour Yoko Ono, sorte de leitmotiv de l'oeuvre. Deux amis ne peuvent se cacher quelque chose. Ce pacte est comme la base, le socle, de ce qui garantit l'équilibre d'un édifice construit depuis des années. Aussi, selon les lois de l'architecture, plus le monument est haut et plus sa démolition provoque de dangers. Ce sont ces "chutes de pierres", cette corrosion d'abord enfouie que Roger-Lacan découvre au grand jour.
Tout se dire lorsque l'on est amis est une règle qui ne peut s'enfreindre. Comme le port de la cravate dans le club d'Edouard Baer, celui qui refuse ou oublie cette obligation se voit exclu de la relation. Pourtant, et c'est ce qui sauve Baer des accusations de son partenaire, la condition est implicite pour les amis et on peut par conséquent feindre de croire qu'elle n'est pas une absolue nécessité. C'est d'ailleurs une des qualités d'écriture de Roger-Lacan que de remettre en question les évidences sociales. Le personnage d'Edouard Baer se distingue par son désir de liberté, il est sans cesse contraint à donner des explications (même à son meilleur ami). Son club est la réponse : une réunion où l'on va sans raison, pour oublier un conditionnement un peu trop pesant. A l'inverse du désengagement (à première vue) d'un Bartleby, ce n'est pas qu'il préfère ne pas, c'est tout simplement qu'il ne comprend pas les perpétuelles justifications qu'on attend de lui. Charles Berling joue un homme que le spectateur voit peu à peu se désagréger jusqu'à tomber dans un accès de folie incontrôlé. Son comportement amuse au début de la pièce, il devient extravagant au fur et à mesure de l'intrigue. C'est d'autant plus inquiétant que chacun dans la salle se croît ou se sait capable des mêmes réactions.
Il y avait le ruban au cou de L'Olympia de Manet, c'est maintenant au tour de la cravate de devenir un objet propre à l'écriture. Que Michel Leiris me pardonne mais Roger-Lacan utilise ce morceau de tissu très habilement dans sa pièce. C'est d'abord l'objet du "délit", le signe ostentatoire de l'absence de Baer ; un morceau de tissu qui différencie les deux hommes et qui devient donc un facteur de jalousie. Ensuite, c'est une preuve de l'absurdité humaine, la réponse méprisable de Berling qui, touché le premier, est prêt à tout pour soigner la blessure. Enfin, je laisse au spectateur le soin de découvrir la troisième et dernière utilisation de la cravate.
Spectacle à la fois léger et critique, où la frontière entre humour et peur est parfois difficile à distinguer, Cravate Club est une oeuvre réussie. Comme dans les films de Woody Allen, le public ressort amusé et plus intelligent sans avoir senti le moindre effort. On voit mal ce que l'on pourrait demander de plus...
Cravate club, de Fabrice Roger-Lacan se joue à la Gaîté-Montparnasse.