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LE LANGUAGE DES MAINS
Rencontre avec Laurence Aubourg, photographe de l’intime

Qu'est-ce que l'intimité ? Que se passe-t-il dans ce rapport de soi à soi qui fonde par exemple l'écriture du journal intime ? Cette distance ou cette proximité ne pourrait-elle pas se dire dans une approche photographique ? La photographie - la photographie de soi - ne nous permet-elle pas de cerner cette relation qui a également trait aux surfaces, à l'épiderme, au toucher, au sensible, mais également tout simplement au regard ?
Rencontre avec Laurence Aubourg, photographe, qui travaille sur l'intimité du corps et la révélation opérée par la lumière. Par ses photographies de mains, les siennes, transcendées par le jeu d'ombre et de clarté de la lumière naturelle, elle suggère un espace intime, une géographie intérieure, aux confins de l'expression de soi et de l'ouverture sur l'immatériel. Qu'est-ce que le regard et la photographie peuvent dire de l'intime ? Qu'est-ce que le toucher, la lumière, la chaleur et le regard peuvent livrer de cette relation de soi à soi ?

 


"La première fois où j'ai été subjuguée par une lumière au travers d'une partie de mon corps, c'était pendant une fin d'après-midi, j'étais à une terrasse au bord de l'eau, mes pieds déchaussés étaient installés sur une chaise en face de moi. Au bord, il y avait le feuillage d'un saule pleureur. La lumière perçait à travers ce voile de feuilles et donnait à mes doigts de pieds une couleur rose translucide, comme des corps de lumière fragiles et irradiants. La seconde fois, je m'étais allongée sur un banc face au soleil de midi. J'avais mis mes mains devant mes yeux pour me protéger de l'éblouissement : elles tendaient à la couleur rouge. De ces expériences sur les deux extrémités de mon corps, que sont mes pieds et mes mains, j'ai commencé à chercher des gestes, des positionnements de mon corps par rapport au soleil. L'effet lumineux obtenu met en évidence, éveille, révèle le langage des doigts tout en rendant la main tel un cache, diaphane, translucide."


Le regard de soi.TRONG>

Les rayons du soleil, vos propres mains, et les interstices de lumière et d'ombres qui s'y créent : votre travail photographique portent sur des éléments que vous avez directement sous les yeux, que vous avez expressément "à porter de regard". Qu'en est-il de l'importance de celui-ci dans votre démarche …TRONG>

Quand je suis au repos, j'aime beaucoup regarder autour de moi, les détails qui font les caractéristiques de ce qui m'entoure. J'ai envie de percer la réalité de mon environnement, de tenter de le comprendre sans me limiter à ce que j'en connais déjà. Je m'interroge par le regard. Or, ces visions de corps - des corps animés ou inanimés d'ailleurs - se forment et s'explicitent quand le soleil, et plus largement la lumière, viennent se poser dessus. Je note ces visions, ces instants de révélation et je les fixe dans un carnet sous la forme de phrases, de mots et de manière graphique.


En quoi ce regard fait-il sens? En quoi le simple fait de mettre en lumière permet-il d'atteindre à une plus grande réalité ?TRONG>
Il est comme une mise au jour de soi à soi. Il m'aide à comprendre que la réalité physique qui m'entoure n'est peut-être pas l'essence de celle-ci ou la seule connaissance possible. Cette étude m'amène à un champ de découvertes qui font passer mes mains de corps palpables à des corps lumineux, vibrants et immatériels. Ces photographies traduisent également ce que le regard seul ne peut transmettre : la chaleur de la peau, ses épaisseurs et ses intériorités. Il a simplement besoin de la lumière du soleil pour atteindre à cette pleine intimité.


De multiples instants de révélationTRONG>

Vous aviez travaillé sur les modes d'accession et de révélation du secret à partir de l'ouvrage L'Ontologie du secret de Pierre Boutang, en vous intéressant principalement à ces processus sous le jour de l'action de "révélation" de la lumière. Ou l'on dit "mettre à jour", mais également "percer à jour" un secret. Sans chercher à percer un quelconque secret, comment la métaphore de "mettre en lumière" permet-elle d'aborder votre travail et sous quelles conditions ?TRONG>

Il faut simplement considérer ces photographies comme des fenêtres permettant de passer à d'autres paysages, d'autres espaces. Le résultat, le corps dévoilé, n'est pas un but en soi mais le moyen d'accomplir cette mise au jour par les différents gestes que j'effectue. Ces actes, ces gestes contiennent les multiples instants de la révélation. C'est la matérialisation du plus enfoui, la mise au jour, la révélation qui est précisément toute l'opération du développement photographique : de la chambre noire à la vision en pleine lumière.


Le rapport à soiTRONG>

Vous photographiez des effets de lumière qui sont précisément "à portée de mains", avec les deux sens de l'expression. Le fait que ce soit précisément votre corps - en utilisant vos mains, vos doigts, vos paumes comme réceptacles de lumière - est-il significatif ?TRONG>

Je travaille seule quelque soit ma direction de travail. Ici, mon regard s'est posé sur mon corps d'une façon simple. Je ne me serais pas vue demander à quelqu'un d'autre de poser pour moi. La recherche de positionnements des mains par rapport à la lumière demande du temps. Il faut également une certaine tension pour conserver le bon réglage de l'appareil, la position des mains et le cadrage adéquats. Surtout je peux décider du meilleur moment de la lumière en ayant le sujet d'étude toujours sous la main, en n'engageant que moi dans mes tâtonnements et mes recherches.


Qu'en est-il du "langage" de vos mains justement ? Y a-t-il également un langage propre à la photographie ?TRONG>
Il existe un vocabulaire formel et luminescent des mains. Pour que ce langage puisse exister, il doit passer par la perte de reconnaissance de celles-ci en tant qu'élément reconnaissable. C'est par la mise à distance de l'entité corporelle grâce au cadrage photographique que cette action est possible. Elle permet de renouveler le regard et d'interroger la matérialité du corps tout en révélant son monde propre.


Par rapport à vous ? par rapport à votre corps, hors champ mais que l'on imagine à bout de bras. Ce rapport à soi est-il important dans votre travail ?TRONG>
Ce sont des photographies de mes mains, donc de la géographie de mes mains, des caractéristiques de mes reliefs mais elles ne se veulent pas la révélation des miennes. Chacun de nous a la possibilité d'effectuer ces gestes et d'atteindre à ces visions personnelles. Je donne à voir l'intimité de mes propres mains comme une manière de donner envie à l'autre de faire cette expérience.


L'intimitéTRONG>

Comment ces jeux d'ombres, de translucidité et de pleine lumière s'articulent-ils dans cette géographie immatérielle ? Par rapport à l'espace ? Par rapport aux différents plans intérieur/extérieur ?TRONG>

Les mains se rejoignent dans un même geste ; celui de former à elles deux, un seul espace où elles peuvent créer des chambres de lumières. Elles reçoivent l'ombre et s'entrouvrent vers la lumière. De ce jeu de gestes se déploie un registre visuel de creux, de vallonnements, de fentes, de grottes, d'orifices... images changeantes de leur intimité suivant la quantité de lumière captée. La proximité de l'appareil - il est alors presque collé à la peau - permet de rendre compte de ces paysages qui deviendront tremplin à l'imaginaire, sujet à différentes interprétations. Même si ce ne sont que des moments fixés, privilégiés, ils ne sont pas figés dans une acceptation. Suivant le regard porté, elles deviennent, petits espaces intimes, parties sexuées ou tout simplement des mains. La photographie amène ce que le langage cerne de trop par la définition des mots. Elle amène des possibles, différents niveaux de lecture.


Pour revenir peut-être à la question de l'intime, et de ce rapport de soi, faut-il qu'il y ait quelque chose à mettre à jour justement ? Faut-il qu'il y ait quelque chose de caché, quelque chose à aller chercher en profondeur, ou la surface des choses suffit-elle à en dire tout, ou du moins l'essentiel ?TRONG>
L'aspect de surface que revêt le corps ne suffit pas à l'expliquer dans sa complexité. Le corps véhicule tout un monde interne vivant de fonctionnements qui lui font appréhender ce qui l'entoure ; la chaleur, le toucher, les fluides internes, les os, les sensations... Je ne peux le résumer à une enveloppe. Le corps contient, il ne cache pas et il peut se donner à voir par la lumière en mettant à jour les couches d'épidermes, les masses opaques solides, les tissus de la peau translucides et la chaleur du rayonnement. Les mains comme les pieds, les oreilles, le nez, la bouche possédant des épaisseurs fines nous permettent de voir la beauté de cette intériorité : cette transcendance de la matière…D'ailleurs, quand je travaille, je n'ai pas l'impression de faire un travail sur moi tellement les découvertes que je fais sont de l'ordre de l'universel, communes à chacun de nous. Ce que je perçois de mes mains ne sont pas mes espaces intimes de lumière mais l'espace intime propre à tout être vivant.


Laurence Aubourt a exposé récemment ses photographies au Salon de la Jeune création en avril 2001 à la Grande-Halle de la Villette
Association Jeune Création [organisatrice du salon, manifestations, expositions organisées toute l'année]
77, rue du Château-des-Rentiers - 75013 Paris Tél/Fax : 01 45 83 47 32
E-mail :
jeune.creation@free.fr
Le site : http://www.jeunecreation.org

La Jeune Création Contemporaine, au Jour le jour, rencontre avec Laurence Aubourg, photographe
Présentation, entretien, regard critique sur Fluctuat.net
http://www.fluctuat.net/expos/galeries/jeune_crea2001/aubourg.htm



ARCHIVES
 
FAC/TION
Philippe Forest, le roman, le "Je"


ECRITURE DE SOI
Ecrit-on encore son journal intime comme il y a 20 ans ?


ALTER EGO
Jean-Luc Moreau, directeur d'une collection d'autobiographies fictives chez Fayard

 
DEATH OF A LADIES´ MAN
Après avoir donné sa vie en pâture pendant six mois, J. décide de varier les plaisirs


CORRESPONDANT
John Cowper Powys, monstrueusement unique


A LA RECHERCHE D'A.J.A SYMONS
Biographie d'un biographe


LE SUPER-EGO DES COMIX
Entretien avec Loïc Nehou


REVIVAL
Rencontre avec Sinclair Dumontais, le site dialogus.org
















































Propos recueillis par Arnaud Jacob, avril 2001.TRONG>

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