communication destinée au colloque Politique et Science-Fiction de Nancy
En choisissant deux substantifs comme impertinence et utopie, je mets mon discours en ombre négative. Utopie est construit à partir du grec ou "non, ne pas" et topos "lieu". C’est donc littéralement "en aucun lieu", l’usage moderne a peu à peu replacé ce néologisme de Thomas More (qui l’a utilisé au début du seizième siècle) dans son champ d’impuissance supposé et désigne à présent "une conception politique qui paraît irréalisable", autrement dit une chimère. Quant à "impertinence", il ne vaut guère mieux, le préfixe négatif im est accolé à pertinens qui signifie "qui est adapté à son objet" nous aboutissons donc à : "qui n’est pas adapté à son objet", un chapeau idéal pour une communication de colloque. On pourrait résumer le tout par la formule encourageante : "discours inepte à propos d'un non lieu". Fort heureusement "impertinent" a pris peu à peu un autre sens plus stimulant : "insolence volontaire ou irrespect revendiqué". C’est, vous le devinez, ce glissement sémantique qui m’intéresse. Oscar Wilde écrivait : "une carte du monde qui n’introduirait pas l’utopie n’est pas digne d’un regard, car elle écarte le seul pays auquel l’Humanité sans cesse aborde."
Le plus homme possibleTRONG> Lorsqu'on aborde, comme dit Wilde, le thème de l'utopie on est étonné par le nombre et la qualité des penseurs, philosophes et écrivains qui ont visité ce non lieu. L'envie de se casser la gueule doit être une marque de grande intelligence. Rassurez-vous, je ne vais guère parler de Platon, d'Aristophane, de Lucien de Samosate, de Rabelais, de Cyrano de Bergerac, de Campanella, de Bacon, de Montesquieu, de Goethe, d'Huxley, pas plus que de l'âge d'or, des phalanstères de Fourier ou des communautés jésuites en Amérique du Sud. La matière à ces tonnes de désillusion est trop riche et va jusqu'aux kibboutz d'un pays dont on parle beaucoup en ce moment, mais pas spécialement pour ses vertus utopiques. Je vais de façon très impertinente mettre tous ces théoriciens dans la corbeille à papier ou les ranger respectueusement dans une bibliothèque vouée à l'illusion, ce qui revient au même. Le regretté Pierre Versins dans son inestimable encyclopédie de l'utopie et de la science-fiction faisait le calcul suivant. Je le cite approximativement: "le nombre total des utopies doit culminer aux alentours de deux à trois mille volumes moyens. Quel pays contemporain n'est pas réglé, régi, par au-moins cela ? L'oeuvre complète de Fourier (pour nous compliquer la tâche) qui a voulu aborder tous les détails pratiques d'une utopie applicable tient tout entière dans une seule année du Journal Officiel de la République française". Voilà donc une des explications des échecs des utopies. Elles n'ont pas la patience indigeste du Journal Officiel. Versins dit un peu plus loin et là je le cite exactement: "Être le plus homme possible c'est se rendre compte de ce qui nous manque. Or, l'humilité n'est le fait ni des utopistes, ni des législateurs."
Là normalement, je devrais me taire car mon propos est bien de parler de l'utopie et je suis d'un naturel modeste. Il me reste une porte de sortie : utiliser la lunette déjà plus spécialisée de la Science-Fiction moderne... A la réflexion, j'irai même plus loin (car l'impertinence finit par donner des ailes) je vais restreindre mon champ d'investigation à la Science Fiction française récente. Loin de moi l'idée de mépriser les splendeurs écrasantes (intellectuelles, imaginatives et surtout économiques par les temps qui courent) de la SF originaire de notre plus belle utopie ratée, j'ai nommé l'Amérique... mais un sujet aussi vaste demande des choix cruels. Bien sûr je ne pourrai faire autrement que de me référer à quelques grands noms de temps en temps. Il ne faut pas se priver des bonnes choses, mais un conférencier impertinent est snob ou n'est pas.
Planète socialisteTRONG> En son temps un excellent auteur de SF qui entre temps n'en écrit plus guère, mais qui laisse à sa fille (la prometteuse Dany Jeury) l'impertinence d'illustrer le mauvais genre dont il est question, j'ai nommé Michel Jeury. En son temps qui fut le nôtre, disais-je, en 1975, Michel Jeury a proposé à nos jeunes énergies un sujet utopique de poids. Son projet s'intitulait Planète socialiste. Je cite l'anthologiste : "Voici les règle du jeu : la révolution (ou n'importe quoi de ce genre) a eu lieu sur la plus grande partie de la planète ; le socialisme est désormais établi partout ou presque. Faites-nous rire ou pleurer sur ce thème. Suscitez notre admiration ou notre indignation. Faites-nous applaudir ou trembler...Ils ont été une dizaine à tenter leur chance avec nous. Les réalistes et les utopistes, les optimistes et les maussades, les jeunes loups intolérants mais fraternels et les vieux renards qui ont trop regardé la lune pour croire encore que les oranges poussent sur les sapins de Noël. La planète socialiste ou le bonheur des tristes..." Il ajoute dans le paragraphe suivant, en guise de bilan à son collectage tous azimuts : "Tout n'a pas été dit. Oh non. J'ai un grand regret: nous avons tous mis l'économie entre parenthèses..." ce qui prouve bien, vu depuis 2001 que nous étions d'indécrottables rêveurs, peu au courant des évolutions lourdes de nos sociétés...
Nous fûmes à l'époque onze fêlés ordinaires : JP Andrevon, B Blanc, D Douay, C Cheinisse, P Christin, JP Hubert, J Le Clerc de la Herverie, M Jeury, P. Pelot, C Renard, C Vilà (une petite moitié d'entres eux écrit toujours) à relever le défi de cette utopie rance. J'aurais pu dire "impertinente" mais le projet socialiste est, vous en conviendrez, un bon beurre ancien. On a beau l'enfermer pendant des années dans les chambres froides d'une quelconque communauté économique, il finit par avoir un petit goût de vieux. Vous avez deviné que j'aime bien le beurre, mais si possible le beurre frais. Nous étions en 1975 vingt ou cent à guetter le retour des camarades sur le port de Tralfamadore (tiens, je viens de citer indirectement un auteur anglo-saxon que j'adore : ce cher Kurt Vonnegut). Une planète socialiste ? Certes quel non lieu ! Était-ce donc enfin l'âge d'or que chante si bien Léo Ferré : "nous aurons des lits creusés comme des filles dans le sable fin, nous aurons des fruits les mêmes qu'on grapille dans le champ voisin, nous aurons bien-sûr dedans nos maisons blêmes, tous les becs d'azur qui là haut se promènent, mais notre âge alors sera l'âge d'or... Etc..." Il m'a semblé intéressant de réactualiser au fil incertain d'un raisonnement qui se cherche ces utopies vieilles maintenant d'un quart de siècle. Quart de siècle qui, vous en conviendrez, n'a pas lésiné sur les surprises.
Fonctionnaires de l'utopieTRONG> Ainsi JP Andrevon écrit à la fin de sa nouvelle Le dernier dinosaure : "Prenez-moi, emmenez-moi et apprenez-moi ce que c'est, votre socialisme. Peut-être que je m'y ferai. peut-être que je pourrai comprendre et accepter. Peut-être que je pourrai m'intégrer. Peut-être ou peut-être pas. En attendant il y a ce slogan qui me tourne dans la tête : le socialisme ce n'est pas survivre, c'est vivre enfin. Il sonne bien non ? Je serais presque prêt à me faire avoir." Nous touchons là une des constantes du paradoxe utopique. Comme la religion, il demande la foi. On n'adopte pas l'utopie, on entre en utopie et une fois qu'on a prononcé ses voeux, il n'est guère possible de faire marche arrière. L'individu n'y trouve pas son compte s'il évolue. C'est bien pour cette raison que les anti-utopies sont légion. L'utopie suppose qu'on a suspendu la roue d'un autre mythe tenace celui du progrès individuel et par là même collectif. Les Icaries et autres cités du soleil sont des lieux fermés, des monastères et comme le dit Cheinisse dans le même recueil : "le socialisme utopique a surtout besoin de fonctionnaires d'acier pour faire respecter les lois du paradis". Ces fonctionnaires éloigneront implacablement tout ce qui risque de mettre en péril la cité idéal.
Jean Le Clerc de la Herverie dans une nouvelle intitulée Le tickson de la honte, rappelle qu'un américain blanc raciste fera forcément de la prison dans une Amérique socialiste et qu'il sera mis en cellule par une femme noire, histoire de lui remettre les idées en place... Parfait, mais pour donner un autre exemple, Cabet qui a tenté au milieu du XIXème siècle de faire fonctionner une utopie en Amérique a interdit la Marseillaise, ce chant subversif exaltant la haine sanguinaire. Inutile de rappeler que l'Icarie de Cabet fut en moins d'une décennie un échec total. Si j'avais l'outrecuidance, un jour, de commettre une utopie, je me garderais bien de la mettre en pratique car il ne faut pas oublier qu'elle est d'abord un non lieu. Je la compare en cela à l'arc en ciel dont les couleurs idéales ne seront jamais habitées. Arche parfaite, mais dont la topographie est évanescente.
Happy pastoraleTRONG> Certes, certains lieux, à certains moments et avec certaines personnes ressemblent l'espace d'une illumination à ce que le poète et chanteur canadien Gilles Vignault appelle d'une belle formule "le pays même qui est au coeur de moi". Ainsi, dans L'armée rouge contre les utopistes, Michel Jeury décrit une de ces communautés rurales soixante huitardes établie dans une vallée du massif central. Les descriptions qu'il y fait de la nature sont de toute beauté : "chaleur tendre d'un précoce été. Soleil. Soleil glissant sur les collines, rebondissant contre les toits d'ardoise, miroitant à la surface des lacs, éclaboussant les cascades, caressant les cimes lisses des feuillus, dessinant les lignes dures des résineux, noyant les prairies et les rochers dans la même coulée blonde et brisant ses lances sur les nids d'aigle." Que voilà bien ce type de paysage ancré dans un pied d'arc en ciel. C'est le pays idéal des souvenirs d'enfance, c'est le ventre plus que maternel, endroit éternellement poétique que je replacerais pour ma part dans les brumes rhénanes d'un automne finissant. Mais que raconte la nouvelle ? A peu de chose près une guerre d'Espagne en miniature racontant la main mise des commissaires politiques de tous crins sur les tendres anarchies rurales avec en point d'orgue la 'trahison' (entre guillemets) d'une femme parfaitement libre de quitter son homme au moment où il a le plus besoin de son assistance.
Ce thème revient souvent dans l'anthologie comme si l'amour ou plus exactement les féroces aiguillons de l'Eros étaient là pour rappeler aux consciences éperdues de suave harmonie universelle que l'amour est le premier des désordres et qu'il pulvérise sans effort les cathédrales de cristal de n'importe quel âge d'or de rechange. Donc soyons vigilant, ne tombons pas dans l'angélisme. L'utopie devra être gagnée de haute lutte. C'est ce qu'énonce Christian Vilà dans la nouvelle Crève l'impérialisme ! : "Règle : ne pas pisser sur l'histoire mais lui flanquer des coups de pied au cul ! Règle : refuser le marginalisme passif ; utiliser la machine lorqu'elle peut être utile. Corollaire : ne jamais être esclave des règles." C'est rude mais assorti de l'avertissement suivant qui condamne la tiédeur et encourage les rêves vigoureux : "Ceux qui ne croient à aucun happy-end freinent la transformation du monde autant que les escrocs, les don Juan permettant le mariage et les charlatans de l'apothéose. Le pessimisme inconditionnel aide alors non moins les affaires de la réaction que l'optimisme artificiellement conditionné..."
Condamnés à rêverTRONG> Nous voilà donc condamnés à rêver, chers compagnons, aux rivages utopiques (et non camarades, vous avez compris pourquoi). A rêver inlassablement et à hurler dès que la société ou les hommes au pouvoir semblent bafouer un peu plus le mirage poursuivi. Étrange contradiction. On pourrait croire que les poètes et les écrivains de Science-Fiction sont le plus à même ; grâce aux flèches de l'imagination de décrire au moins quelques arpents d'Utopie. Mais comment se fait-il que Dante ait si bien su décrire l'enfer et si mal le purgatoire et encore moins bien le paradis où il devient carrément ennuyeux ? L'anthologie de Michel Jeury n'échappe pas à cette contradiction. Rares sont les images d'une Utopie réalisée. Dominique Douay et Bernard Blanc ont le courage de hasarder un mur des papilhommes, une sorte d'immense harpe éolienne utilisant le mistral comme souffle et favorisant un habitat ouvert, une sorte de communauté d'artistes vivant de musique, d'échanges et se grisant de non propriété et de drogues légères. Dans le même ordre d'idées, Christine Renard dans Châteaux de cubes décrit les cubes, des structures d'habitation interchangeables qui vous débarrasse de tout souci lié à la possession. Libres à ceux que le travail ne rebute pas d'aller vivre ailleurs et de s'endetter pour amasser des biens inutiles, ils ont librement choisi leur torture. Ce qui est paradoxal, c'est que tout le monde ne se précipite pas dans les délices de cet RMI futuriste. C Renard évoque des réfractaires qui s'endettent pendant vingt ans pour se payer un pavillon avec une entrée en marbre, une Velléda en plâtre sous la tonnelle et une piscine bleue dans le jardin. Et l'on tombe presque malgré nous sur les deux verrous qui sont toujours d'actualité trente ans plus tard.
Homo FaberTRONG> La notion de travail. L'homo faber est difficilement remplaçable par l'homo ludens. Peu d'utopies ont osé exalter les vertus de la paresse. Même en prônant l'amour comme vertu de rechange, on est loin de la paresse, tous les amants véritables en conviendront. Pierre Pelot, ce robuste Vosgien taillé comme un bûcheron, n'allait pas, même en 1975, chanter les délices de Capoue ou une quelconque carte du tendre flegmatique dédiée à une mièvre odalisque de service dans sa nouvelle Il y eut, ce soir là, un orage. Son village libertaire est très actif, mais pas au service d'un patron ou d'une coopérative agricole. Il fait dire très vigoureusement à un de ses personnages : "je suis content de vivre. Je me sens tellement solide dans ma peau. Mais vous veillons. Et nous serons capables de violence, de dureté, pour écraser la moindre résurgence des empêcheurs de vivre en rond."
Le propos est clair. La liberté certes, mais pas l'indolente douceur de vivre. Et c'est bien là que le bâts blesse. Thomas More ou Campanella montraient déjà du doigt l'oisiveté comme la mère traditionnelle de tous les vices, elle est sévèrement bannie de leurs cités idéales. L'utopiste du XXème siècle est plus nuancé et prononce le mot de paresse assorti d'un codicille législatif : Droit à la paresse. En faisant un peu d'étymologie il est utile de rappeler que le mot travail vient du latin tri palium supplice des trois pieux donc littéralement torture. Paresse est un dérivé du latin piger 'lent indolent' d'où 'peu travailleur'. Dans son contexte chrétien la paresse est carrément un des sept péchés capitaux. Il désigne même la lenteur intellectuelle, bref c'est un défaut...
Libre tout seulTRONG> L'utopiste moderne occidental, avide d'évolution, prône une sorte de nouvelle paresse, une paresse active, une fausse vacance frénétique, pour lui l'homo piger bulle en tripotant son clavier, en surfant sur Internet en compagnie du petit un pour cent de privilégiés (ramené à la population mondiale) possédant un ordinateur, il glande en taillant ses rosiers ou en écrivant des haïkus qu'il fige sur son imprimerie personnelle, il rêvasse en zappant sur sa télévision numérique, il lézarde en installant une ferme dans les Causses, il fait le vide en pratiquant la plongée sous-marine dans l'Océan Indien ou en se lançant avec son parapente du haut d'une falaise. C'est que, depuis le Moyen Âge, l'homme a enrichi ses visions du paradis. Son âge d'or mérite bien son pesant de dollars. Il ne se contentera pas d'une cascade, d'une prairie en fleurs et d'un banquet champêtre sous les ormeaux, en d'autres termes, il ne se contentera pas d'un pic-nique éternel. Et puis, il ne sera guère raisonnable d'imaginer que ces agapes huppées seront accessibles à tous. Les Néo-Caraïbes ressembleraient rapidement aux plages de Palavas un dimanche après midi d'août. Pourtant Alfred Jarry prévenait : "Ce n'est pas amusant d'être libre tout seul". Tout seul certes non, mais pas en compagnie d'une masse rappelant les cauchemars surpeuplés de Soleil Vert.
Il faudra gérer l'accès au bonheur et c'est ainsi qu'on réinvente l'homo politicus et qu'on bute sur le deuxième verrou : celui du pouvoir, de son champ d'action, des gardiens qui le détiennent... Vaste programme, éternelle pierre d'achoppement. Pandémonium de tous les temps où grouillent pêle-mêle des pères la rigueur, des messies, des conquérants, des tyrans, des fous, des missionnaires, des bureaucrates, des patrons d'industrie, des démocrates convaincus, et bien sûr des utopistes.
Sport cultureTRONG> Pierre Christin dans sa nouvelle Agon, alea, mimicry, ilinx qui n'a pas pris une ride, imagine un vaste centre, sorte de prison d'Utopia, où les criminels les plus dangereux sont soignés par le jeu, plus exactement par tous les jeux que l'humanité a inventé depuis qu'elle existe. On est prévenu assez rapidement : "Si le jeu est nature et le sport culture, devant toi se trouve l'un des lieux de prédilection des hommes dénaturés. Nous avons prévu des gradins aussi, bien sûr, pour que l'illusion soit complète." La nouvelle suit le cheminement d'un homme de pouvoir plein d'avenir qui décide de se faire soigner à côté de criminels endurcis, sans doute parce qu'il sent qu'il est sur une mauvaise pente. Christin définit là ce que cherchent obscurément tous les utopistes : un homme nouveau, un prophète inversant les valeurs et déclarant en quelque sorte "les premiers sont les derniers des derniers et je suis le dernier des derniers". Le même homme nouveau que frôlent Dominique Douay et Bernard Blanc dans leur nouvelle. Je les cite : "Alors il te reste l'immense espace de ton cerveau les étendues vierges du dedans de ta tête l'horizon mental la forêt vivace de la pensée. L'homme a découvert la formidable puissance de son esprit : fini les machines à calculer, fini les ordinateurs miniatures et les armes automatiques... L'homme est parti à la découverte de lui-même."
Christin très utopique dans son propos en ce qu'il ne décrit pas une anti-utopie ce qui est plus facile propose à cet homme nouveau l'espace infini du jeu comme moyen de réflexion et de catharsis : "Le jeu, avec son système de règles précises, arbitraires, irrécusables et qui constitue un espace clos, protégé, pur. "Bravo compagnon Christin, tu as trouvé un truc naïf, donc applicable à l'homme qui comment chacun sait depuis Pascal cherche d'abord la distraction. Les incroyables élans d'enthousiasme suscités par la coupe du monde de football (Christin l'appelle déjà 'sport marchandise' mais lui concède un effet de feed back méritant étude) semblent te donner raison. Lorsqu'on voyage de par ce petit monde, il n'est pas de meilleur passeport dans un bistro de quartier de la Réunion ou une échoppe indonésienne que d'évoquer le coup de patte de Zidane ou le chiffre magique 3 qui indique la portée d'un triomphe universel.
Homo discothécusTRONG> Les artistes ont moins de pouvoirs mais ils peuvent proposer d'autre jeux transversaux comme la musique et la danse (et je suis sérieux !) Ainsi, dans une des mes nouvelles du recueil Roulette Mousse intitulée 'ivresse choréique', je décris un monde régi par la danse, où tous les conflits se règlent par l'étrange exercice de la danse qui maintient l'homme debout contre vents et marées du temps et qui n'est pas si primitif ou anodin que cela. La transition est toute trouvée et je ne serais pas honnête en passant sous silence ma contribution à l'anthologie 'planète socialiste'. Ma nouvelle s'intitule Retour au pays qui fut. C'est un exercice délicat pour un homme de plus d'un demi siècle de relire les écrits du jeune homme qu'il fut. A-t-il changé, a-t-il mûri, est-il devenu amer, s'est-il renié, est-il mort à lui-même ? Ou question plus troublante : s'il continue à écrire, a-t-il encore quelque chose à dire de nouveau ?
Force est de constater qu'on n'évolue guère. L'écrivain, et en particulier l'écrivain de SF, est un enfant pétrifié. Dans Retour au pays qui fut je fais l'autoportrait à peine voilé d'un Alsacien qui ne peut s'empêcher de quitter les avantages certains de l'utopie socialiste, mâtinée sur ses frontières d'une utopie écologiste formant tampon (vous voyez que j'avais déjà inventé la gauche plurielle) pour rejoindre le pays de ses vertes années, la plaine du Rhin, qui a suivi le cours néo-libéral normal et qui n'est pas spécialement attirante. Je me cite : "Tu redécouvriras le masque constipé de ceux qui croient détenir une parcelle de pouvoir, le sourire méprisant des honnêtes gens, les grosses bagnoles digestives devant les bonnes auberges puant le fric, les familles crispées dans leur solitude égoïste et leur bon-droit, la télévision officielle et son autocensure maquillée en liberté, les programmes hypnotiques du samedi soir niant la réalité avec un masque de Pierrot vulgaire et "l'éternelle pauvreté ne se mesurant pas en argent ou en confort mais en honte et en insatisfaction..."
Paf ! TRONG> Je n'y allais pas du dos de la cuiller, mais est-ce encore de la S-F ? Mon jeune personnage disait déjà ce que je serine à tous les hommes en blanc du XXIème siècle débutant qui prétendent vouloir mon bien : "Par pitié, ne me protégez pas de moi-même, j'aurais trop peur de me perdre". Mais tout de même, qu'est ce qui pousse mon héros à fuir les délices plus que supportables du socialisme à visage humain et cette séduisante communauté rurale des Vosges du Nord où même l'amour lui ouvre les bras ? Bonne question mais qui reste sans réponse sûre. Sans doute le désir d'explorer la liberté qu'on lui laisse en lui permettant de quitter le paradis. Un endroit qu'on a le droit de fuir offre déjà une des caractéristiques premières d'une Utopie moderne : la liberté individuelle dans son spectre total, y compris celle de rejoindre l'enfer...
Né à Strasbourg en 1941, Jean-Pierre Hubert écrit depuis 1973 et à publié une cinquantaine de nouvelles et quinze romans (dont Le champ du rêveur, Grand Prix de la SF Française 1984, Denoël). Ses qualités de styliste lui ont valu de nombreux prix. Mais l'homme a plusieurs cordes à son arc : il a aussi écrit des scénarios de téléfilms, des pièces de théâtre, des spectacles en particulier pour le conteur JL Baly, et aborde depuis 1997 les univers de la littérature jeunesse. Les cendres de Ligna est paru chez Mango en 2000. Il est passionné de musique traditionnelle et ancienne et anime des ateliers de danse.
Ayant été catalogué en 1975 d'écrivain de S-F politique (étiquette un peu réductrice et encombrante par moments), il lui a semblé intéressant de passer au crible du temps écoulé quelques uns des thèmes utopiques qui animaient cette génération d'auteurs français.
L'anthologie Planète socialiste Michel Jeury, 1977, Kesselring.TRONG> Liste des nouvelles :
Le dernier dinosaure, Jean-Pierre Andrevon Tout est possible chantait le papilhomme, B Blanc D Douay Je le ferai demain, Claude F. Cheinisse Agon, alea, mimicry, ilinx, Pierre Christin Retour au pays qui fut, JP Hubert Le Tickson de la honte, JleC de la Herverie L'armée rouge contre les utopistes, M Jeury Il y eut ce soir là, un orage, P Pelot Châteaux de cubes, Christine Renard Crève l'impérialisme, Christian Vilà