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Lacan, le colloque

Du petit a de Anal au grand B de Bite ? Il est des discours qui se contemplent le nombril, qui se masturbent le Narcisse, qui se branlent l'objet petit a. Et des discours qui s'ouvrent au dialogue, qui confrontent quelques uns de leurs énoncés, à ce que peuvent en dire - ou ne pas en dire - des pensées issues d'autres champs discursifs. Celui de la psychanalyse, à l'investigation de L'Ecole Lacanienne de Psychanalyse réunie les 5 et 6 mai en colloque à la Grande Halle de la Villette, est indubitablement de ces derniers. Il soumettait l'énoncé lacanien du "non rapport sexuel" à une assemblée d'intellectuels issus de la politique, du droit, de la littérature, de la philosophie. De l'interdit de la sexualité à l'inter-dit du non-rapport sexuel. "Il n'y a pas de rapport sexuel" : Est-ce que cela tient, dans votre expérience ?".


Le titre péremptoire du séminaire de Lacan ressemblait à celui on ne peut plus alléchant du film de Woody Allen Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe (sans avoir jamais osé le demander). Paru sous forme d'encadré publicitaire dans Libération il y a une quinzaine de jours, l'annonce du colloque ne manquait pas de provocation : "Il n'y a pas de rapport sexuel". Le teaser, selon les mots mêmes de ses organisateurs, la très sérieuse Ecole lacanienne de Pyschanalyse (ELP) qui invitait ses membres venus de la France entière à débattre de la question - au demeurant centrale dans la pensée lacanienne et réellement constitutive du discours psychanalytique sur la différence des sexes - , visait à un effet d'annonce. "Ca paraît, comme ça, un peu zinzin, un peu effloupi. Il suffirait de baiser un bon coup pour démontrer le contraire." dixit Lacan lui-même. Le titre est percutant, la dénégation pleine de punch. Le déni de réalité maximal pour qui n'a jamais entendu parler des cours et du fameux séminaire XX, malicieusement intitulé "Encore".


Mais de quoi parle-t-on ?TRONG>
TRONG>Un psychanalyste, lacanien singulier parmi les lacaniens singuliers, à un des intervenants, à l'issue de son exposé du dimanche matin sur une approche de la féminité dans la culture gay américaine : "j'avoue avoir été extrêmement troublé par les images du troisième film que tu as commentée (…)". Réponse du tac-au-tac : "Tu soulèves là une question théorique que tu devrais plutôt poser à ton analyste, non ?". Autre exemple, emprunté à un autre moment des débats, la veille cette fois, en plein dans le cours d'un exposé sur le discours du juridique sur la définition du viol, et son évolution, en France au cours des deux dernières décennies : "Je profite de cette "pénétration" pour vous interrompre, et vous demander expressément d'abréger ; vous aurez je pense largement le temps de parvenir à votre conclusion au moment des questions."  Il paraîtrait que ces quelques bons mots, graveleux ou simplement percutants en tout autre lieu, prennent dans un auditoire d'analystes d'obédience lacanienne des résonances et des implications qui échappent au commun des mortels.



Au delà des jeux linguistiques et des bons mots qui retiennent habituellement notre attention, il se trouve cependant que sans même trancher la question de la validité du discours psychanalytique, sans même chercher à défendre la portée de la cure analytique, les Lacaniens ont le mérite de poser la question de la sexualité en des termes efficaces, qui se passent de toute pudibonderie.
 
Un chat est un chat, la baise, de l'avis de tous les orateurs, la baise, et la discussion a le mérite de produire un discours qui en s'affirmant pas son impossibilité à rien dire du rapport sexuel (puisque, rappelons-le, "le rapport sexuel n'existe pas") réussit à parler, à défaut, de sexualité et de jouissance comme rarement.


"Il n'y a pas de rapport sexuel". Est-ce que cela tient, dans votre expérience ?TRONG>
Nous nous sommes pour notre part prêtés à l'exercice. Essayez d'ailleurs, comme nous l'avons tenté, de soumettre la proposition à vos collègues, à vos amis lors d'un dîner de couples, à des inconnus abordés dans la rue, ou à votre partenaire à l'issue d'un "rapport" : Il n'y a pas de rapport sexuel ? ou un de ses multiples corollaires possibles : "La complétude, platonique ou même sexuelle, est une aberration". "La jouissance est impossible" "Le phallus n'est pas l'objet a". Sans même entrer dans les débats animés qui ont pu avoir lieu dans notre entourage, la réponse des gens de la rue est éloquente. A celui qui croyait avoir affaire à un sondage : "Mais là, quand même ; il faudrait arrêter de demander n'importe quoi aux gens. Est-ce que je vous demande si votre copine aime quand vous lui fourrez un petit doigt, moi, Monsieur ?" Ou encore, cette vieille dame, très digne, promenant son chien aux aurores dans la rue de la Villette : "Vous m'excusez, jeune homme ?" ; l'énoncé vous vous en doutiez supporte mal le test du micro trottoir.


Plutôt que de livrer un long et fastidieux compte-rendu des débats, nous avons tenté de laisser la parole aux auditeurs de ce colloque en leur retournant la question qui était posée aux intervenants : "Il n'y a pas de rapport sexuel". Est-ce que cela tient, dans votre expérience ? Nous nous limitons là aux réflexions de deux sujets de sexe masculins, qui nous disent ce qu'ils ont retenu de la non question sexuelle.


A commencer peut-être, et c'est là une articulation intéressante de l'opposition des termes de Phallus et de pénis dans la pensée psychanalytique, cette réflexion qui est venue comme une synthèse de la discussion avec Stéphane C., lacanien qui à 27 ans achève son analyse didactique. "Pour arriver à l'orgasme il faut un moment ou à un autre lâcher tout. Le mec qui ne lâche pas, il va baiser pendant trois heures sans éjaculer, ou alors il ne va pas bander, ou alors il va faire une éjaculation précoce. Il y a d'une part pour un mec la difficulté de lâcher son identification au phallus, l'identification de son corps - de la totalité de son corps - au phallus ; en se disant moi en tant que corps je vais baiser une femme. En réalité, pour pouvoir baiser, il n'a que son pénis ; Il a beau arriver avec la totalité de son être, avec tout ce qu'il représente, ce n'est pas ça qui va permettre d'avoir un orgasme, de partager un acte sexuel. C'est ça qu'il doit lâcher pour faire avec ce que l'on a, c'est-à-dire avec son sexe. Le mec qui ne va pas lâcher ça, pense que ce qu'il a, c'est-à-dire son pénis, est trop petit par rapport à la mission."


Mais reprenons plutôt. De la sexualité masculine. Ou comment à l'issue de plusieurs heures de discussions l'on revient sur l'impossibilité de ne rien dire de la jouissance de l'autre d'une part, mais également et surtout comment il est, en fin ultime, impossible d'identifier l'objet de son désir. Entre phantasme et narcissisme, jouissance de soi, jouissance de l'autre et désir de reproduction, comment la parole atteint à une possible formulation de ce non rapport sexuel.


Denis G., 29 ans, psychologue clinicien :
TRONG>"Je ne sais pas si je la fais jouir : la jouissance de l'autre, je n'en sais rien. Tu sais, les cas de simulations. Ce que tu sais de la jouissance de la fille, c'est sa parole et puis une attitude corporelle, un moment de tension. Or, le moment de tension, tu peux très bien le trouver hors jouissance… Quant à la parole…. (….)
Il y a quelque chose dans l'acte sexuel qui est également de l'ordre de la fusion : une proximité extrêmement forte et une soumission dans le sens où dans le moment où tu vas jouir tu es également extrêmement vulnérable. Dans l'hypothèse de choses très agressives, l'autre peut faire de toi ce qu'il veut. Cela s'articule donc en termes de confiance, mais aussi en termes d'abandon à l'autre. Ce n'est donc pas complètement dans la maîtrise. C'est ça qui est particulier : tu es à la fois dans la maîtrise - dans la maîtrise de ta propre jouissance, dans la maîtrise de la jouissance de l'autre - et en même temps dans un abandon à la jouissance de l'autre.  (…)
Mais est-ce que tu fais l'amour pour faire jouir l'autre ? c'est tellement incertain. On ne baise pas pour faire jouir l'autre. On ne baise pas non plus pour se faire jouir soi."



Dans une autre approche, mais toujours sur cette même question de l'objet du désir de jouissance, Stéphane C. précise :TRONG>
"L'orgasme de ma partenaire est-il une condition de ma jouissance ? Non, je ne crois pas du tout ; je suis même certain qu'une majorité des hommes ont peur quand ils rencontrent une femme qui jouit réellement. J'en suis convaincu. Y prendre du plaisir, certes effectivement, ça fait plaisir mais de là à y avoir un orgasme… La jouissance de l'autre fait peur, on ne peut pas l'interpréter, on ne peut pas l'identifier, on ne peut pas y accéder."



Pour revenir à notre premier interlocuteur TRONG>
"Peut-être le contrat sexuel n'est pas la jouissance…. C'est assurer peut-être qu'on est sujet. Qu'on est un individu, un individu pour un autre individu. Ce n'est pas le but ultime de la relation sexuelle. C'est pour ça qu'il n'y a pas de rapport. (…) La masturbation par exemple est clairement pour la jouissance de soi. Quand à la relation sexuelle, il pourrait s'agir d'une autre jouissance. Peut-être que la jouissance que tu ressens toi - la seule donc que tu puisses juger - n'est que l'écho que tu payes à la jouissance d'autre chose. Peut-être quelque chose d'un registre d'unité subjective, de narcissisme et d'appartenance au monde. C'est un sentiment d'ailleurs assez fort dans l'acte sexuel, ce sentiment d'appartenance, mais d'appartenir à quoi - d'exister ?"


Conclusion en forme de retour sur le colloque : Ou comment d'un petit rien faire un grand tout.TRONG>
Depuis le champ de la psychanalyse lacanienne, l'énoncé de ce "Il n'y a pas de rapport sexuel" aura été confronté deux jours durant à des discours judiciaire, philosophique, politique, littéraire. Il faudrait citer ici les interventions de Jean Allouch, qui dans ses "Préliminaires à un non rapport sexuel" s'est attaché à une étude épistémologique de l'apparition de la notion dans le champ de la pensée lacanienne. Du dialogue de Freud et de Lou Andréas Salomé à celui de Mélanie Klein et de Jacques Lacan, quels ont été les modalités successives de ce basculement critique, que Jean Allouch s'est au demeurant attaché à éclairer sous une herméneutique de la pulsion ?



Dans un autre ordre, et pour investir la question du non rapport sexuel sous le jour du discours juridique, Marcela Lacub s'est placée dans une perspective diachronique : elle a démontré avec force persuasion, comment, de la définition canonique du rapport sexuel hérité depuis le Moyen-Âge, l'abandon, dans le droit français pénal et civil des références au système matriarcal, a cédé le pas à une approche purement psychologique des crimes dits sexuels. Le discours juridique lui-même se trouvant confronté à la difficulté de produire une définition normative des termes de viol et de rapport sexuel.


Mais l'intervention, le dimanche matin, de Jean-Luc Nancy permettait, de l'avis général, de valider le parti-pris de dialogue et de confrontation des discours venus de champs hétérogènes. Par un exposé d'une rigueur et d'une pertinence rares, il s'est attaché, depuis la philosophie, à redéfinir les termes de ce non rapport sexuel dans le strict champ d'un inter-dit. Par la précision d'une parole singulière qui n'en cédait rien à la rigueur critique, il réussissait à fonder, par delà la question posée, un dialogue inter-disciplinaire fécond. La non question sexuelle n'était évidemment pas résolue. Le champ entier des sciences humaines et la validité du modèle analogique s'en trouvaient cependant largement revigorés. Pour combien de temps encore ? C'est tout l'intérêt du débat, vivant et toujours fondamentalement réactualisé, du non-rapport des sciences humaines.


Pour aller plus loin TRONG>
Q'en est-il donc vraiment du "non rapport sexuel" défini par Lacan ? il est difficile de résumer cette pensée qui emprunte à la rhétorique d'Aristote des lieux tels que ceux du contraire et du semblable. La pensée de Lacan invite d'abord à une (petite) révolution logique : la pensée de ce non rapport sexuel est développée à partir de la preuve du semblable impossible à articuler. Le sexuel ne peut dans une logique mathématique être posé en terme ni d'égalité, ni même de complémentarité. Il ne peut y avoir de rapport sexuel, en ce sens que jamais ni l'identité sexuelle masculine ni l'identité sexuelle féminine ne sauront se constituer en terme d'équivalence. Très fructueuse est donc cette pensée en terme de formulation de la différence des sexes, par delà les approches "naturelles", platonicienne ou autre.



Sur le plan de la psychanalyse, le non rapport correspond très exactement à une hétérogénéité des pulsions inconscientes : l'objet " Petit a " (Signifiant inventé par Lacan pour caractériser le ratage systématique et nécessaire de l'objet du fantasme et pour distinguer ainsi le phallus dans la chaîne des objets pulsionnels : excréments, phallus, sein, regard, voix et sein) est seul à même de rendre compte de la complexité de la non relation à l'oeuvre. Le rapport au sexe étant parasexué, il ne peut donc y avoir de rapport sexuel. La non relation sexuelle aborde la question du sexuel qui nous intéresse en posant le sexuel du rapport comme non prédicatif, non exclusivement phallique, non génésique (le sexuel se distingue dans cette acception du reproductif).


Pour finir, il faudrait également dire un mot des trois paradigmes du Symbolique, de l'Imaginaire et du Réel qui articulent l'impossibilité même de ce rapport, et régissent la dichotomie des identités sexuelles masculines et féminines. Dans cette petite révolution, et pour en rester simplement au niveau de discours logique qui nous intéresse, il n'y a rien ni dans la relation sexuelle, ni dans l'objet du désir, ni dans l'attachement du sujet, ni dans le tout qui nous constitue habituellement comme être sexué, social, désirant. Si la sexualité masculine s'articule toujours sur un objet phallique inconscient, il ne se limite plus à lui : mais surtout, tout ce que l'on peut en dire de positif aussi bien en termes de narcissisme, de fantasme et de jouissance ne permet en rien d'en déduire quoi que soit de la sexualité féminine. Enchâssée dans la chaîne d'impossible satisfaction du désir phallique, qu'elle peut au demeurant elle-même endosser, l'identité sexuelle inconsciente féminine est définie sur ce seuil par ce fameux Pas tout. Il faudrait en effet encore dire quelque chose de ce désir de l'Autre mais nous vous conseillons plutôt de vous reporter au Séminaire XX si la question vous intéresse.
 
Aux prémices de cette formulation du non-rapport sexuel formulé par Lacan, nous avons bien vu que cette question de l'Autre, qu'elle soit énoncée en termes lacaniens ou appréhendée dans une discussion toute subjective, s'articuler en des termes où l'inconscient - mais tout aussi bien le libre arbitre - du sujet seul importe d'un point de vue analytique. Nous en resterons donc à cette interrogation ouverte : le pas tout de ce "non-rapport sexuel" m'intéresse. Et c'est déjà pas si mal.



Le site de TRONG>L'Ecole Lacanienne de Psychanalyse (ELP)
TRONG>
http://www.ecole-lacanienne.net

 
Pour aller plus loinTRONG>
Toute la Psycho

http://www.psiconet.org
Initiation à Lacan
http://www.microtec.net/desgros
Les mathèmes lacaniens en hypertexte
http://www.shef.ac.uk/~psysc/thesaur3




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Arnaud Jacob, mai 2001.TRONG>
 
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