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RÉCIT DE VOYAGE ET POÉTIQUE
''L'exercice de disparition'' de Nicolas Bouvier
 
Suisse atteint par la claustrophobia alpina devenu ''écrivain-voyageur'', boudé par les critiques pendant trente ans, Nicolas Bouvier a pu s'absenter allègrement de la scène littéraire, pour mieux s'en libérer. Auteur du magnifique et méconnu triptyque L'Usage du monde, Le Poisson-scorpion, Chronique japonaise, il partit pour son premier grand voyage de pleine terre de Zagreb et arriva à Kyoto, après trois années d'errance. Romancier, épistolier, photographe, poète, essayiste, il a su se faire connaître en rafraîchissant le récit de voyage et en lui apportant le souffle d'une nouvelle poétique : le voyage, l'écriture et l'existence comme  ''exercices de disparition''...

Lors d'une de ses nuits à l'Hôtel Zend de Chiraz en Iran, Bouvier emploie une expression qui résume à elle seule cet "exercice" : "Je fais le mort, j'étanche, moi aussi, ma soif en faisant provision de grâce." (1) Faire le mort, contempler la jeune servante tzigane se désaltérer sur la terrasse sans être vu, quel projet autobiographique plus explicite que cette anecdote pouvons- nous apporter à la démonstration ?


S'évertuer à perdre son tempsTRONG>
 
L'oeuvre autobiographique de Nicolas Bouvier connaît une neutralisation du temps historique. L'Usage du monde en est l'exemple le plus probant, par la disparition des chronologies. L'écart entre autobiographie et fiction tend donc à s'amenuiser, même si supprimer les indications temporelles revient à se rapporter à un temps cosmique, originel. Cette disparition de la chronologie au profit d'une réunion entre temps de la conscience et temps du monde, va à contre-courant de la pensée de Ricoeur à propos de La Recherche de Proust. Lorsque ce dernier déclare dans Temps et récit III : "en ce sens, la Recherche est une épuisante lutte contre l'effacement des traces, contre l'oubli ; on dira plus loin à quelle remythisation du temps est entraînée la spéculation du narrateur méditant sur l'universelle usure des choses" (2), nous pouvons sans hésitation présenter l'oeuvre de Bouvier comme l'écho radicalement opposé de cette citation ; ces quelques mots de L'Usage du monde défendent à eux seuls cette conscience du temps : "Si je n'étais pas parvenu à y écrire grand-chose, c'est qu'être heureux me prenait tout mon temps. D'ailleurs, nous ne sommes pas juges du temps perdu." (3)


L'"exercice de disparition" s'avère alors une démystification du temps par le récit, par l'acceptation de l'usure du corps, des choses et des mots, par une réelle présence du temps en tant qu'adjuvant du texte : le récit avance en fonction de certains moments de dérives méditatives sur la mort, le monde et le bonheur, les souvenirs oubliés et les textes perdus. Dans Le Dehors et le dedans, Bouvier expose cette volonté d'une véritable marche forcée du moi, à travers le monde et l'oubli qu'il impose : "jusqu'où - je vous le demande - / faut-il aller traîner encore / ce moi qui voudrait tant grandir" (4) Le récit use de sa capacité de révélation et d'effacement jusqu'à la perte de mémoire, recherchée en tant que finalité douloureuse de cet "exercice de disparition".Ce qui a été oublié grandira en marge de l'oeuvre, comme des présences impalpables, des blancs dans la carte, dans "ce récit fantôme qui [le] dévore sans engraisser".


Prendre sa mort à la légèreTRONG>
 
La pérégrination se veut sans retour : "non seulement jusqu'à l'extrémité de l'Inde, mais plus loin encore, jusqu'à la mort." (5) Toutefois, le voyage considéré comme moyen de réduction de la personnalité au profit d'une lecture vierge des choses et des harmonies, ne demeure pas moins un exercice de diminution "par double distillation", la vie et la mort allant de paire. Le voyage n'est donc pas une catabase vers la mort, mais une traversée du Divers et des sens par une mort du moi, rimant pour Bouvier avec les lamentations d'Amiel.


Il dessine une mytho-géographie de la disparition, dans laquelle le Japon s'apparente à la mort, ou plutôt pour respecter sa distinction, à la résurrection, la Vie. Après l'expérience traumatisante de Ceylan, île repeuplée vingt-trois ans plus tard par des ombres et des revenants, le Japon s'impose par sa culture et son esthétique en privilégiant l'ombre au solide. Cette géographie surpeuplée de fantômes, parmi lesquels les vivants doivent s'habituer, n'est pas pour lui déplaire. Dans sa recherche d'une légèreté semblable à celle de la cendre, le Japon est ressenti par Bouvier comme la révélation des mystères de l'ombre par les jeux de lumière, domestiqués dans les habitations elles-mêmes et produits par les recoins du toko no ma, décrit magnifiquement par Tanizaki Junichirô dans son Éloge de l'ombre en 1933. Cette ambivalence mort et vie trouve son apaisement dans Chronique japonaise, à considérer dans ce triptyque d'ombre et de mort comme le toko no ma, le foyer fusionnant les inconciliables.


Grâce au voyage, Bouvier qui s'est patiemment disparu, retrouve son ombre épurée de toutes ses scories familières et sociales. Avec le spectacle de No et "son espace nocturne et raréfié" (6), l'exercice de disparition qu'est le voyage trouve son moyen libératoire : l'apparition du Shite, âme en peine, revenant, disparu, offre un sentiment de délivrance lors de sa rencontre avec le waki, qui "se tient à la frontière de deux mondes, prêt à donner ou à recevoir une paix très longtemps attendue." Le narrateur, ombre parmi les ombres, a enfin trouvé cette légèreté de ton et d'existence, en déplaçant sa conscience du corps devenu invisible, dans son ombre.


Habiter poétiquement sa disparitionTRONG>
 
L'exercice de disparition tire sa force d'une morale de l'échec, beaucoup plus efficace en ce qui concerne le travail sur soi et sur la mémoire. Le pourrissement dans une décharge de l'oeuvre entamée à Quetta, fait écho à celui du corps destiné à disparaître et être oublié. De même dans Chronique japonaise, "la leçon de "rien" exposée par Yugi devant la désolation d'Hiroshima, dessine les contours d'un paysage de cendres et d'ossements. Bouvier ne se complaît pas dans le funèbre et tel Ézéchiel, au chapitre 37, il redonne vie à cet "outre-monde" par la légèreté du verbe. Lui-même devenu cendre par son exercice textuel, il gagne en légèreté devant le spectacle d'une telle épuration : "Pas de perfection sans combustion et disparition" (7), le récit n'étant pour lui qu'un "produit de combustion du voyage". Une transcription des choses, des hommes et de la frugalité, se détruisant perpétuellement pour mieux renaître, tel est son exercice de mort.


Toutefois, la mort trouve son reflet dans l'humour et lorsque l'on sait à quel point Bouvier aime l'expression "mourir de rire", cette oeuvre de mort s'épanouit derrière le rire de Montaigne. En effet, la filiation revendiquée avec l'auteur des Essais est aisément reconnaissable : les maladies insupportables sont vécues avec détachement et ironie, le rire moqueur du philosophe éclate dès les premières pages du Poisson-scorpion, la recherche d'une liberté intérieure et la création de sa propre morale sont plus importantes que la constitution d'un rôle social. De cette tradition, Bouvier tire la leçon d'une richesse des paradoxes. L'Usage du monde se clôt sur cette phrase expliquant le rôle de l'oeuvre : "cette lutte contre le refroidissement considérable et si insistant de la vie." Alors que dans le film de Patricia Plattner, "Nicolas Bouvier, Le hibou et la baleine", il déclare avec une légèreté exquise : "La vie m'apparaît comme une aventure drolatique et pathétique qui se conclut par une disparition." Cette contradiction des sentiments face à la mort s'avère complémentaire, en cela elle rappelle la sagesse de pleine terre des humanistes vagabonds tels que Paracelse ou Thomas Platter...


"Je dois tout, sauf la manière"TRONG>
 
Cénotaphe dans lequel le narrateur a disparu corps et âme, l'oeuvre de mort se veut cependant l'hypogée de quelques écrivains, qui "nous permettent de régler notre mort." (8) De nombreuses citations parsèment le récit de Zagreb au Japon, telles ces vieilles stèles moussues recherchées par Segalen en Chine. Hâfiz, Omar Khayam, Emerson, Matsuo Bashô, Dylan Thomas, Kipling, Cingria, Céline, Miller, Chappaz, Desnos et tant d'autres poètes et écrivains, se partagent le récit de Bouvier.


Sa disparition derrière des dettes de lectures immenses est en ce sens, une haute expression d'humilité et de la dillution de la personnalité : "Je me suis mis alors au travail, à l'établi pour me forger des mots comme autrefois on forgeait les clous, avec l'aide d'une pléiade d'écrivains aujourd'hui disparus et auxquels je dois presque tout. J'adore les dettes ; un homme sans dettes ne m'inspire pas confiance. (…) Je dois donc tout, sauf la manière." (9) Régler sa mort tout en réglant ses mots sur ces "leçons de courage", telle est l'explication de cette légèreté et désinvolture d'un texte de lecteur, plus que de "voyageur-écrivain" - l'inversion de la dénomination étant revendiquée par Bouvier. Disparaître derrière une mémoire littéraire prolifique, pour enfin honorer et figurer dans la géographie ses dettes contractées, revient à décrire non sans humour sa disparition par les voyages, comme son effacement sur l'ardoise du monde...


NotesTRONG>
 
(1) L'Usage du monde, Paris, Payot, 1992, p.227.
(2) Paul Ricoeur, Temps et récit III, Paris, Éditions du Seuil, p.236.
(3) L'Usage du monde, p.44.
(4) Le Dehors et le dedans, Genève, Zoé, 1997, p.39.
(5) L'Usage du monde, p.49.
(6) Chronique japonaise, Paris, Payot, 1989, p.85.
(7) L'Échappée belle, Genève, Métropolis, 1996, p.57.
(8) Le film de Patricia Plattner, " Le Hibou et la baleine ", Télévision Suisse romande, productions Crittin & Thiébaud.
(9) L'Échappée belle, p.53.

... et bien entendu, Le Poisson-scorpion, Paris, Gallimard, Folio, 1996 (Prix de la Critique 1982, Prix Schiller 1983).


 



 



 



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Glenn Tavennec, juillet 2001.TRONG>
 
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