Une interview de Bruno Tessarech, auteur de La machine à écrire
Dans La Machine à écrire, son premier roman publié au Dilettante en 1996, Bruno Tessarech joue au nègre. Le bal masqué littéraire sert le travestissement du vrai qui se révèle, là, entre le creux et le vide, dans une parole sans auteur.
La définition du métier de nègre qui ouvre le livre s'achève sur ces mots : "le métier de nègre consiste à donner des idées aux cons et à fournir un style aux impuissants." Et votre métier d'écrivain, en quoi consiste-t-il ? Peut-on dire que tout écrivain est un nègre qui se démasque ?TRONG> Mon métier consiste à inventer une fiction (je me revendique comme romancier, plutôt qu'écrivain) et à créer grâce à elle une sorte "d'effet de réel" qui agira sur le lecteur, si tout se passe bien, jusqu'à ce que les catégories du réel et de l'imaginaire, du vrai et du faux, se retrouvent brouillées. C'est cela qui m'intéresse, dans ce travail d'écriture : voir jusqu'où l'imaginaire peut traquer le réel, le concurrencer, le pousser, en quelque sorte, dans ses derniers retranchements. Il me semble que la question fondamentale qui sous-tend tout vrai travail romanesque (pour l'auteur comme pour le lecteur) est celle-ci : c'est entendu, la réalité est ainsi ; mais pourquoi ne serait-elle pas plutôt autre (telle que le livre la suggère) ?
À ce titre, mon premier roman sur le nègre est fondateur : les limites entre le vrai et le faux s'emmêlent jusqu'au paradoxe, par un jeu de miroir (cf. la scène à la brasserie Wepler) dans lequel les véritables identités se perdent.
À travers les jeux de rôles du narrateur, on a l'impression qu'il s'agit d'une réflexion sur la figure de l'auteur et l'instance de parole… finalement, on ne sait jamais qui parle ? TRONG> En effet, on ne sait jamais qui parle - c'est-à-dire, qui écrit. Il y a en chacun de nous un nègre qui sommeille et qui prend notre place lorsque nous saisissons la plume, une sorte d'autre qui se substitue à notre je quotidien, mondain. C'est pourquoi cette question de l'autobiographie me paraît si niaise, comme d'ailleurs toute la critique traditionnelle qui s'épuise à faire le va-et-vient entre vie et oeuvre.
(…) Barthes a bien parlé de cela. Par exemple il faisait observer que, pour tout familier de La Recherche, les lieux décrits, évoqués dans l'oeuvre ont pris une puissance incontournable, une sorte de nécessité, dans le même temps où tous les lieux où Marcel Proust a vécu ont, les uns après les autres, disparus... Et songeons à ce village d'Illiers rebaptisé il y a quelques décennies Combray. N'est-ce pas là un signe formidable de la puissance de la fiction sur le réel ? Sans doute avais-je toutes ces choses en tête lorsque je plaçais en exergue la phrase de Colette (qui aurait pu être signée, je pense, par bien d'autres écrivains) : "Tout ce qu'on écrit finit par devenir vrai."
L'auteur réel disparaît derrière ces masques du vide. S'agit-il de la figure de l'auteur poussée à l'extrême (jusque dans ses redoublements) ? c'est-à-dire jusqu'à sa mort ? Peut-on dire que vous mettez en scène la mort de l'auteur ? TRONG>"Lécriture est destruction de toute voix, de toute origine. L'écriture c'est ce neutre, ce composite, cet oblique où fuit notre sujet, le noir-et-blanc où vient se perdre toute identité, à commencer par celle-là même du corps qui écrit." (Barthes, La Mort de l'auteur) Peut-être. Comme s'il y avait une transcendance du texte, hors auteur. Ce que les romantiques appelaient de façon bien maladroite l'inspiration, n'est-ce pas tout simplement l'hommage rendu à l'écriture, cette présence/absence qui nous traverse, vient de très loin et continue sa route ? Mais cela va vous paraître bien idéaliste, bien abstrait, et je m'en excuse.
Votre question me fait songer à un texte paru il y a deux ou trois ans chez Verticales, L'écriture de la désolation, me semble-t-il, où Bertrand Leclair consacrait quelques pages à La Machine à écrire, exactement dans le sens de vos questions.
Lorsque le narrateur tente d'écrire pour lui-même, il échoue et se demande "Comment être soi-même, c'est-à-dire quelqu'un qu'on n'a jamais été, un inconnu ?" (p.159) Son chemin se heurte d'ailleurs sans cesse à l'impossibilité d'exister… C'est donc la disparition de la personne qui est en jeu également ?TRONG> C'est la "disparition de la personne qui est en jeu" dès lors qu'elle se mêle d'écrire et de retrouver son moi authentique. L'être humain existe, il va, il vient, il dort, mange, répond à des questions savantes, cherche à imaginer les traits de la jeune femme qui les pose, etc. Mais dès qu'il s'agit d'écrire là-dessus, il me semble que les choses se brouillent. Le mot d'autofiction, si à la mode, le dit assez : on ne peut guère parler de soi qu'en passant par la fiction, en devenant soi-même une sorte de héros (ou plutôt antihéros) de son travail.
Regardez Céline, pour ne pas toujours parler de Proust : quel gigantesque travail de dissimulation, de travestissement du réel, pour parvenir au vrai. Et Stendhal : Claude Roy, dans sa merveilleuse préface à Lucien Leuwen dans le Livre de Poche, a fait observer que Stendhal se distribue dans chaque roman en plusieurs personnages : celui qu'il était enfant, celui qu'il est adulte, celui qu'il aurait voulu être, la femme qu'il aurait voulu aimer, celle qu'il aurait été s'il avait été une femme... C'est ce casting étonnant qui fait qu'un livre fonctionne, trouve son authenticité. Car Je n'est pas seulement un autre, mais une somme d'autres.
En lui faisant endosser le rôle de nègre, vous mettez votre narrateur à l'abri des vanités d'écrivain pour mieux les dénoncer ? Les faux auteurs qui veulent écrire mais ne savent ni quoi ni comment ne sont pas épargnés ! Que ou qui visez-vous exactement ?TRONG> Votre mot "vanité d'auteur" est très juste. Il ne s'agit pas des vanités mondaines, bien sûr, mais d'une vanité plus profonde : l'auteur est un vide, un creux dans son propre travail. L'auteur de tout grand livre, c'est une sorte de point de fuite, un truc bizarre situé hors de l'oeuvre et qui éclaire l'entier de l'oeuvre - mais qui lui reste extérieur, que personne ne voit, ne peut démasquer. Les seuls auteurs qui se piquent d'avoir une existence réelle, facilement identifiable, sont mauvais : M. Max Gallo existe, M. Jean Dutourd existe ; d'ailleurs on les rencontre souvent. Et observez comme M. Hector Bianciotti est tout plein de lui-même, comme écrasé par la vie merveilleuse, exceptionnelle qu'il dit avoir vécue, au point d'en rendre, livre après livre, ses lecteurs témoins.
Mais Patrick Modiano bafouille, change d'identité, répond : Je ne sais pas, peut-être... aux questions qu'on lui pose sur ses livres.
Avez-vous eu l'occasion de faire le nègre ? Ou connaissez-vous des gens qui le sont ? Bref, quelle est votre expérience de ce métier ?TRONG> Aucune expérience - sinon, en application des principes énoncés ci-dessus, je n'aurais jamais pu écrire ce livre !
Pourquoi faites-vous allusion à Cocteau dans le titre ? TRONG> J'aime Cocteau parce qu'il illustre mon propos : un personnage d'une mondanité effrayante, presque gênante, mais une oeuvre qui sait, parfois, atteindre l'essentiel dès lors que son auteur s'oublie (vous saisissez le sens que je donne ici à s'oublier : quelque chose comme un relâchement du corps, de l'esprit) et organise le mystère. C'est à Cocteau qu'on doit ces deux phrases : "Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs", définition que tout créateur pourrait reprendre à son compte, et cette autre : "Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité."