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NÈGRE POUR INCONNUS
Guillaume Moingeon, au grand jour

Recueilleur d'histoires, greffier des existences ordinaires, écrivain psychologue, Guillaume Moingeon écrit des vies, au grand jour. Peut-être un jour même narrera-t-il celle d'un "porte-plume" abandonné...


Vous vous qualifiez de "nègre pour inconnu", pourquoi ce parallèle ? En quoi votre métier est-il plus proche de celui d'un nègre que de celui d'un écrivain public ?TRONG>
L'écrivain public écrit des textes courts : courriers administratifs ou personnels, rapports, lettres d'amour... ce que je ne fais jamais. J'écris des livres et prête ma plume à tous ceux qui le souhaitent pour rédiger leur biographie, l'histoire de leur famille, de leur métier ou de leur entreprise. Je suis donc nègre, si ce n'est que mon nom apparaît dans le livre ou sur le couverture : "Mémoires de Untel, par Untel, écrit avec la collaboration de Guillaume Moingeon". En ce sens je suis plutôt co-auteur que nègre et l'intitulé exact serait "écrivain privé", mais cela n'existe pas. Toutefois, on me demande parfois de ne pas faire apparaître mon nom, auquel cas je suis bel et bien nègre.
 
Au delà de cet aspect technique, je trouvais que cet intitulé de nègre pour inconnus résumait bien mon métier. Les gens riches ou célèbres avaient des biographes, pas Monsieur tout le monde. J'ai inventé cette activité en 1997 et ai été très copié depuis, et tant mieux car la demande est importante. On ne peut pas protéger un métier... par contre cet intitulé m'appartient et ne peut être utilisé sans mon autorisation écrite, je l'ai déposé.



Comment et à quel rythme se déroulent vos séances de travail ?TRONG>
Une séance d'écoute dure en principe une heure, éventuellement elle est double (donc deux heures), suivie de l'écriture nécessaire. Elle se déroule en principe à mon bureau, à Arradon, tout près de Vannes, dans le Sud Morbihan. Je me déplace peu, sauf dans un rayon de 30 km, ou carrément très loin : les Antilles, la Réunion, la Suisse... des régions du monde qui me plaisent. Mais alors je facture des frais de déplacement lourds à assumer, donc je me déplace pour des clients très aisés. Je préfère faire venir les gens à Vannes, pour respecter ma vie de famille, sinon je passerais mes journées sur la route ou dans l'avion.

Quant au rythme, il est fonction du client. Selon ses possibilités financières et sa disponibilité, entre 2 séances par jour, ce qui est le maximum (au-delà on sature), et une seule séance par mois. Le rythme idéal est d'une à deux séance(s) par semaine. Les clients qui viennent de loin s'établissent à l'hôtel ou en gîte à Vannes pour 11 jours. En 11 séances doubles nous écrivons leur livre, statistiquement. Mais chaque histoire, chaque personne est différente, et selon que le livre sera un fascicule de 50 pages ou une saga familiale en 3 tomes, cela varie, naturellement. Il ne s'agit que d'une moyenne, 22 séances ou 11 séances doubles pour une livre de 200 pages environ, avec un beau cahier photo.




Vous devez porter forcément plus d'intérêt à certaines histoires qu'à d'autres, n'avez-vous jamais été tenté de présenter un de ces romans "familiaux" à un éditeur ?TRONG>
Certaines histoires de mes clients sont dans le commerce, au niveau national, édités chez Cheminements : je pense en particulier à Un Breton en Indochine, histoire d'un officier du renseignements militaire parachuté là-bas en 1945 et qui a été arrêté puis torturé par les Japonais, s'est évadé, a vécu des évènements incroyables. Je pense aussi à La graine et le sillon, où l'on voit transparaître l'histoire de l'agriculture bretonne ; ou encore à Paroles de Bretonnes, lui aussi en librairie depuis peu, constitué du regard de 15 femmes de 75 ans de moyenne d'âge qui me racontent leur enfance et à travers cette période de leur vie, l'histoire de la Bretagne d'avant-guerre. Un petit bijou qui se vend d'ailleurs fort bien dans les librairies bretonnes. Je l'ai écrit en reprenant, avec leur accord, une partie du livre familial écrit pour ces 15 dames.


Qu'est-ce qui pousse vos clients à se lancer dans le livre de leur vie ? Sont-ils tous satisfaits de leur histoire une fois celle-ci couchée sur le papier ?TRONG>
Mes clients racontent leur vie et veulent qu'elle soit retranscrite dans un vrai livre pour léguer leur mémoire à leurs descendants. Cela constitue un fabuleux patrimoine familial, d'autant que ces gens, généralement âgés de plus de 60 ans, me racontent leurs parents, leurs grands-parents, parfois ils remontent même plus loin encore. Ils sont forcément satisfaits de leur histoire puisqu'ils la voient évoluer peu à peu, nous construisons le livre ensemble et je leur montre les pages de la séance précédente à chaque fois, afin de les corriger, les compléter, les peaufiner. Ils ne découvrent pas le récit subitement à la fin. Là, oui, ils pourraient être déçus. Ma méthodologie évite cet écueil que rencontrent certains de mes confrères.
 
Mes clients ne sont jamais insatisfaits, ils vivent une très belle aventure, nous nous amusons et leur vie devient une oeuvre qui restera à jamais dans la bibliothèque de leurs petits-enfants et des générations suivantes. Ceux qui ont perdu leurs grands-parents peuvent comprendre ce que cela représente, de les garder toujours à portée de main dans un livre. Quelque chose d'eux et de leur sagesse survit à jamais, comme une notice de vie pour les jeunes générations. Cela n'a pas de prix... et en plus mon intervention est très accessible, justement, environ 13 000 F TTC en moyenne pour écrire un livre, puis 1500 ou 2000 F pour en imprimer une vingtaine d'exemplaires.



Les récits une fois terminés et publiés sont-ils répertoriés et conservés ou bien sont-ils condamnés à disparaître dans les greniers  ? Les historiens ne sont-ils pas intéressés par votre travail de recueilleur d'histoires ?TRONG>
Les récits deviennent des livres, tirés entre 10 et... 300 exemplaires jusqu'ici (c'était une grande famille !), à l'exception, naturellement, des ouvrages que j'évoquais tout à l'heure, qui sortent du cadre familial et sont diffusés dans le commerce à des milliers d'exemplaires. Ils ne disparaissent donc pas dans les greniers, famille et amis en ont à jamais un exemplaire. Les historiens ne s'intéressent pas directement à mon travail, en revanche certaines collectivités, oui. L'Institut culturel breton a ainsi subventionné Paroles de Bretonnes pour sa nature ethnographique, par exemple, et j'interviens une ou deux fois en université, chaque année, dans des colloques à caractère sociologique ou ethnologique.


Vous partagez généreusement votre expérience depuis plusieurs années avec ceux qui désirent pratiquer la même profession que vous, gardez-vous des contacts avec ceux que vous avez pu aider ? Quelles qualités faut-il pour être un bon "nègre pour inconnus" ?TRONG>
J'ai aidé des dizaines de personnes à s'installer et gardé des contacts très étroits avec une trentaine d'entre eux, avec qui nous passons un accord : je leur livre mes 5 ans d'expérience, tout ce que j'ai pu apprendre en matière de fiscalité et de comptabilité, notamment, qui leur fait économiser jusqu'à 20 000 F de charges par an, et je suis à la disposition pour tout renseignement, concernant la méthodologie, l'aspect commercial ou humain. Je leur renvoie aussi mes clients trop éloignés. En échange, ils me dédommagent par une adhésion de 5 000 F. Ce n'est pas une adhésion annuelle, ils versent ça une fois pour toutes.
 
C'est d'ailleurs à leur demande que j'ai créé ce réseau, ce n'est pas moi qui l'ai voulu, à la base. Comme ce métier est un peu solitaire, puisque nous sommes tous des indépendants isolés dans notre bureau (même si nous voyons du monde), le fait de constituer un groupe et de nous réunir deux fois par an pour échanger nos astuces, nos doutes ou nos difficultés, nous apporte beaucoup ! Cela rompt l'isolement.



Parallèlement à votre profession vous avez publiés plus d'une dizaine de romans, comment et pourquoi conciliez-vous votre activité de nègre et celle d'écrivain de fiction ?TRONG>
Etre nègre suppose d'écrire comme le veut le client et le meilleur compliment que l'on puisse me faire, me dire, en parlant du narrateur, c'est : "On voit bien que c'est lui qui l'a écrit". C'est un métier fabuleux, mais dans lequel notre marge de manoeuvre d'écrivain est limitée. Il est normal de s'offrir quelques espaces de liberté totale à travers la fiction. Ces deux activités sont différentes et complémentaires. Le plaisir de l'écriture est là dans les deux cas et, dans les deux cas, cela devient un livre. C'est vrai que la différence ne saute pas aux yeux au final,  dans la mesure où le livre familial, même tiré à 10 exemplaires, est un vrai livre, semblable à ceux que l'on trouve en librairie.


Quels enseignements tirez-vous de vos 4 années de pratique ? Envisagez-vous d'arrêter votre métier à court ou moyen terme pour vous consacrer uniquement à vos propres fictions ?TRONG>
Ce métier de NPI (nègre pour inconnus) nécessite des qualités d'écoute et un intérêt réel pour la vie de la personne. On n'exerce pas cette activité pour gagner de l'argent ou simplement parce que l'on sait écrire, on le fait parce qu'on s'intéresse aux autres, qu'on veut creuser leur existence, s'enrichir de leur expérience. Nous jouons aussi un rôle psychologique important, écrire la page permet de la tourner. Il ne faut jamais perdre cette dimension de vue, nous sommes dépositaires d'une confiance absolue dont nous devons être dignes. Pour ces raisons, pour l'intérêt humain de cette profession et tout ce que cela m'apporte à titre personnel, je ne cesserai jamais totalement de l'exercer.
 
Même si un jour mes oeuvres de fiction me permettent à elles seules de très bien vivre, ou que l'on me propose un emploi salarié passionnant, je continuerai à exercer en qualité de NPI. J'aurai moins de clients, mais je continuerai. Je crois que j'ai ça au fond de moi depuis toujours !



Le siteTRONG>
http://www.guillaumemoingeon.com

 
 

SOMMAIRE
Les ombres de l’édition


ASSEZ PHYSIQUE, EN DÉFINITIVE...
Rencontre avec Patrick Rambaud, interprète


MACHINE A ECRIRE
Une interview de Bruno Tessarech


BOOK-BLUES
Par Jacqueline Raoul-Duval, nègre en écriture





Propos recueillis par Benoît Hochedez, juin 2001.TRONG>

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