Du sentiment de puissance de l'écriture, à la dépression qui s'ensuit, une fois l'histoire rendue à son héros...
C'est d'abord l'exaltation.TRONG> Vous proposez à un éditeur d'écrire l'itinéraire, la réussite, le destin fabuleux de monsieur ou madame Untel, une célébrité. Enthousiaste, il accepte et vous confie la rédaction de ce futur bestseller. Le contrat est signé en quelques heures. Un contrat particulier qui prévoit un Auteur, qui signe l'ouvrage, et un nègre ou une négresse, qui l'écrit.
Commence alors, pour le nègre ou la négresse, une période intense : il vit, brusquement, en relation étroite avec l'Auteur, il le rencontre presque chaque jour, entre dans son intimité. Il devient son miroir. Un miroir qui interroge, qui mène une enquête serrée, qui exige des détails, des précisions, des dates, qui opère des recoupements, détecte les failles, les manques. Il emploie des moyens de pression subtiles, la flatterie, et semble passionné par la personnalité de son Auteur, et son art de vivre. Subrepticement, il se glisse dans sa peau, manie le scalpel et lorsque, le soir, seul chez lui, il rédige son histoire, il a l'étrange impression de vivre la vie de son Auteur. Il est devenu son reflet le plus fidèle, parle par sa voix, reprend ses expressions. C'est à peine s'il ose adoucir les angles de certaines de ses opinions, trop contraires aux siennes.
Au plaisir insigne de percer quelques aspects de la psychologie de son Auteur, de détecter ses tics, ses manies, sa force, s'ajoute un sentiment délicieux : celui de son pouvoir. Il a quelque chose que l'Auteur n'a pas. Il sait écrire, l'Auteur non. Si l'on se souvient de l'importance et du rang des scribes dans l'Égypte ancienne, on comprendra que l'écrivain, même fantôme, enfle comme une outre. Il écrit bien mieux que s'il écrivait pour lui-même, car il doit satisfaire aux exigences de l'éditeur, et surtout épater son Auteur, lui tirer des larmes. Un état de transe qui le maintient sur la ligne de crête de son talent. Chemin faisant, il ne peut s'empêcher de glisser des anecdotes tirées de sa propre vie, ou de celle de ses proches, il sème, au cours des pages, des indices par lesquels seuls quelques initiés le reconnaîtront. Ce jeu l'enivre.
Tant que dure la rédaction de l'ouvrage, le nègre, ou la négresse, est en état de félicité. C'est à lui que l'éditeur téléphone régulièrement, c'est lui qu'il invite au restaurant, qu'il entoure d'attentions, de prévenances. Une fois le livre sous presse, soudain, il n'y a plus rien à faire. Plus rien à être. Tout est vide, l'ordinateur, la tête, le coeur, l'agenda. Plus de poussées d'adrénalines et d'hormones. C'est le book-blues.
Ce livre, cruelle évidence, n'est plus celui du nègre. Il n'en était que la mère porteuse. La chose mise au monde, l'Auteur a pris possession de son bien. C'est lui qui signe son livre. C'est l'Auteur qui entre et occupe la scène, le nègre disparaît dans la trappe. Tout est conforme au contrat, sauf le sentiment de vide qui étreint le pauvre petit nègre. Il espérait que le parent adoptif se comporterait en héros, qu'il l'associerait à sa fête, continuerait à le voir, qu'il le placerait, sinon à ses côtés, du moins en coulisse.
Mais non ! Faut pas rêver ! C'est lui l'Auteur, le contrat est là pour le prouver. Il ne se prive pas de dire à son écrivaillon : C'est vous qui êtes venu me proposer ce livre, moi je ne vous ai rien demandé, moi je n'avais jamais entendu votre nom. C'est ma vie que je raconte, ce n'est pas la vôtre. Que je n'en ai pas écrit une ligne ne change rien à l'affaire. Et vous oubliez que je vous concède une partie de mes droits d'auteur. Quant à l'éditeur, il a perdu le numéro de téléphone du scribouillard. Comment sortir de cet affreux book-blues ?
Vite, très vite, s'il veut regoûter à l'exaltation, aux joies de l'enfantement, le nègre devra se mettre en quête d'un autre Auteur, encore plus célèbre que le premier. Et lui coller au train.