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LA PAROLE DES GRANDS ARBRES
Thierry Piras, un chamane au cœur de la modernité

Le chamanisme attire aujourd'hui nombre d'Occidentaux à la recherche d'autres voies spirituelles que celles proposées par leur éducation et leur culture. Si le mot "chamanisme" est d'origine toungouse, les pratiques et croyances qu'il recouvre, sont présentes aux quatre coins de la planète. Il s'appuie sur une relation au monde invisible des esprits. Thierry Piras, 46 ans, psychothérapeute et chamane vient de publier un B.A.BA du chamanisme aux Editions Pardès. Nous avons voulu en savoir plus sur sa conception du chamanisme, sa relation au monde et l'exercice de sa fonction.


Thierry Piras, vous venez de publier un ouvrage aux Editions Pardès sur le chamanisme, vous vous dites chamane, quel est votre parcours ?TRONG>
Mon parcours a commencé à dix-sept ans et demi avec la rencontre d'une chamane coréenne. La rencontre s'est effectuée tout à fait fortuitement sur le campus de Nanterre où j'effectuais des études d'histoire géographie. La rencontre elle-même relève de la petite histoire, de la BD, de la science fiction, comme vous voulez. Alors que je me levais en pleine nuit, une petite dame pas plus haute que vous m'est apparue. Elle était auréolée de couleurs. Je n'y ai pas attaché d'importance. J'ai même pensé que cette apparition était due à la fatigue. Le lendemain, on frappe à la porte, c'était elle. Elle m'a demandé dans un mauvais français de la rejoindre dans un endroit de la fac. Tout un enseignement a alors commencé. Il a duré cinq ans et associait les arts martiaux, des techniques de relaxation, de méditation, la reconnaissance du corps et de ses subtilités, les états de conscience élargis. Cette énergétique en mouvement a débouché sur la technique du bâton long, un art martial. Le jour, j'étais étudiant ou salarié tandis que le soir, je poursuivais, j'étais poursuivi par cet enseignement.

Mais ce n'est que plusieurs années plus tard que j'ai appris ce qu'était le chamanisme surtout après un voyage en Amazonie, chez la tribu "yanomani", ce terme signifiant "les hommes". J' ai découvert une autre vision de l'existence par la spiritualité, une reliance avec toutes les formes de vie. Je l'ai vécu, c'était une partie de ma vie. J'ai été prof d'histoire géo, prof de sport. J'ai eu un enfant. J'ai entamé différentes recherches en psychothérapie et psychanalyse. J'ai toujours été intéressé par ce qu'on nomme aujourd'hui les "ressources humaines". Mon existence comprenait plusieurs strates. C'était une époque où l'on pouvait suivre plusieurs disciplines. Je mettais un sens à ce que je voyais depuis tout petit, les ancêtres, les esprits, l'aura des gens. Ma vie était comme coupée en morceaux.



Mais vous évoquez la tradition occidentale, une tradition chamanique occidentale, ce n'est pas commun.TRONG>
Elle m'est venue aussi d'une rencontre en 1986-1987 dans un centre international de thérapie dans le sud de la France. Un guérisseur américain y donnait une soirée, c'était en pleine période New Age. Il y avait une petite animation autour de la piscine. J'étais d'un côté et de l'autre, je voyais une femme auréolée de lumière comme la chamane coréenne. J'ai donc fait le tour pour la rejoindre et là elle m'a dit qu'elle m'attendait et m'a prié de la retrouver dans le bois après la soirée. Je pensais davantage à une rencontre galante qu'à une rencontre de type spirituel. Les gens abusaient du vin et du champagne, ce qui m'a décidé à partir. Je suis allé me promener dans la pinède et je l'ai vue. S'ensuivit une nuit de rencontre avec les esprits. La femme m'a amené dans un état de transe que je connaissais déjà et utilisais depuis plus de quinze ans. J'ai rencontré l'esprit du loup. A la fin de la nuit, j'étais dans une forme olympique. Le lendemain, l'initiation s'est poursuivie jusqu'à ce que la femme l'achève.

Les étapes de l'initiation chamanique sont tenues secrètes. Mais l'un des moments importants consiste en un voyage de l'âme lorsque les esprits mettent en pièce le corps spirituel du chamane pour le reconstituer avec des organes spirituels plus propres à sa fonction : des yeux pour voir le sacré, une langue pour les chants, des mains pour les soins. Je suis donc devenu chamane réellement. Les chamanes asiatiques et européens ont l'obligation de dire qu'ils sont chamanes, j'ai intégré l'idée : "Oui je suis chamane". Cette personne a relié les morceaux en moi le psy, le guérisseur…Mais un lien manquait. Je ne me sentais pas coréen, ce n'était pas ma culture. J'avais des outils. Cette "femme aux cheveux de feu", c'est ainsi que je la nomme car elle m'a demandé de ne pas révéler son identité, était une française demeurant dans le centre de la France. Elle était l'héritière d'une tradition qui se perpétue depuis le Paléolithique. Je me trouvais tout à coup relié. Je trouvais mon sol, ma terre, ma filiation. Elle n'avait pas créé d'école - c'était une ancienne ingénieur des ponts et chaussées - la transmission s'opère de maître à élève, mais elle m'a demandé d'ouvrir cet enseignement le plus possible, vers un public plus large.



Pourquoi vous a-t-elle demandé cela ? Cela semble, en tout cas, aller dans le sens d'un phénomène que l'on perçoit aujourd'hui dans le monde, l'émergence des sociétés traditionnelles, les peuples retrouvent leurs anciennes traditions.TRONG>
Pourquoi…Je ne sais pas. Je lui ai demandé plus d'un millier de fois, elle ne m'a jamais répondu. Mais dans une communauté, toute la vie est bornée par les cérémonies, le sacré. En Occident, il faut retrouver le sacré, la reliance avec les esprits de la nature, les ancêtres. Elle m'a donc demandé de poursuivre. Le chamanisme n'existe pas, il faut mettre un "s" à la fin. Il existe autant de chamanismes que de cultures. Il n'y a pas de supériorité d'un chamanisme sur un autre. Les chants sacrés du monde entier sont dans une langue très voisine, remontant à un passé lointain. Je les ai appris de cette femme là, par transmission orale. Nos sociétés considèrent la transmission orale avec hauteur mais elle n'est pas moins fiable que l'écrit. Les chants des traditions chamaniques se ressemblent, les dieux dans toutes les traditions ont peut-être donné aux hommes des chants proches linguistiquement. Toutes les traditions chamaniques ont un fond commun.


Et vous comment pratiquez-vous ? Et que peut apporter le chamanisme à notre époque ?TRONG>
Après le décès de la femme aux cheveux de feu, j'ai continué. J'ai fondé une école de chamanisme en 1988. Tous mes séminaires ont lieu en milieu naturel, mais je reçois en consultation ici, à Paris. Le chamane a toujours été là où sont les gens. Je ne forme pas de chamanes. Mon école sert à transmettre des enseignements, des techniques d'évolution personnelle. Evidemment, on ne peut pas comparer le chamane qui vit dans le monde moderne avec celui qui vit dans la Cordillère des Andes. J'enseigne des techniques de soin, de guérison, d'élargissement de conscience, tout cela sans prise de drogue, je tiens à le préciser.

Je suis pour le travail et la répétition, l'effort. Mais tout cela n'est pas une fuite, le chamanisme sert à se situer encore davantage dans le monde moderne. Dans l'Himalaya, ce sont les chamanes qui ont montré à la population que l'électrification n'était pas démoniaque. Certains hôpitaux font aujourd'hui appel aux "mangeurs de feu" pour traiter les grands brûlés. Il ne s'agit pas d'opposer la "science" au "milieu ésotérique". Il faudra qu'on considère les deux dans chacun des domaines. Je ne suis pas contre les médecines allopathiques par exemple. Il n'existe pas de vérité absolue. Les chamanes ne sont pas des faiseurs de miracles. Si un miracle se produit, c'est bien de permettre à la personne de retrouver de la force en elle.



Comment percevez-vous votre rôle ?TRONG>
Mon métier, c'est psy, ma fonction relieuse, c'est chamane. Je ne peux en revanche pas décerner un label d'authenticité. J'espère que ceux qui animent des stages parlent aux esprits, font face aux agressions des démons.


Comment voyez-vous le mal, car tous les phénomènes négatifs tendent à être niés par le New Age lorsqu'il s'agit de chamanisme ?TRONG>
Aujourd'hui, on assiste à une négation du négatif. Ce n'est pas tant la nature de l'esprit qui compte que l'intention, la façon dont on agit. J'incorpore et recycle les entités négatives. Certains esprits sont réutilisés, ce qui a d'ailleurs valu aux chamanes l'accusation de satanisme. Il existe une éthique, une morale, une même pratique peut nuire ou servir. Beaucoup de gens à notre époque baignent dans la magie destructive pour le pouvoir. Un chamane peut débarrasser des entités négatives, mais si la personne ne change pas intérieurement, une fragilité subsistera et elle sera à la merci d'autres troubles, d'autres esprits. On ne peut aller vers les esprits que si l'on a transformé certaines choses dans sa vie : ses souffrances, ses troubles émotionnels, ses dépendances.

Le chamanisme apporte le "faire possible". La plupart de nos difficultés correspondent à nos limitations. Si les gens en souffrance pouvaient entendre la parole des chamanes, une ouverture intérieure se produirait. Ils ne se sentiraient plus limités. Comme le dit la tradition "Jamais seul, abandonné, isolé celui qui sait voir, entendre, sentir, être. Il y a toujours le chant du tambour et la parole des grands arbres".


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Anne Ferlat d'Apremont, juin 2001.TRONG>

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