Annie Saumont a publié une quinzaine de recueils de nouvelles en 30 ans. Un pur régal assuré. A la lecture des titres des recueils de nouvelles d'Annie Saumont, on croit pouvoir identifier très vite le genre de littérature auquel on a affaire : -"Je ne suis pas un camion" -"Les voilà quel bonheur" -"Quelque chose de la vie" -"Moi les enfants j'aime pas tellement" -"Embrassons-nous"... Mais ce que l'on découvre derrière chaque porte que l'on pousse, derrière chaque histoire, ne ressemble jamais aux premières impressions…
Annie Saumont surprend toujours, c'est sa force. Avec des personnages parfois antipathiques, cruels ou bien insignifiants, à travers une incroyable diversité humaine, plus ou moins misérable, avec un ton unique qui semble rivaliser avec le réel lui-même, elle construit des histoires dans lesquelles ses lecteurs se sentent irrésistiblement happés. Il suffit de pousser la porte, et soudain, l'on devient le témoin des fêlures intimes de femmes, d'hommes ou d'enfants que la vie n'a pas gâtés et qui le disent. Dans leur langue à eux. Et qui ne demande rien à personne. Ils disent tout simplement leurs rêves, ou juste un moment de leur réalité, tragique, heureuse ou simplement banale.
"Au moins tant qu'il était en taule, on le voyait un peu Fredo. Mam', elle m'emmenait pour les visites. On emportait des biscuits. Fredo me faisait une chatouille dans le cou, il soufflait à maman ; surveille le gamin. Et maman, elle gémissait que dans la vie y'avait des bavures. Disant, toi Fredo, t'aurais pu entrer chez Darty, dans les Postes, à la RATP. Il se marrait Fredo." (Je ne suis pas un camion, ed. Julliard, Paris, 1999).
Et nous voilà plongés dans les méandres des pensées d'un gamin qui se prend pour un dix tonnes. En plein dedans. Là où ça fait mal. Là où ça fait du bien. Là où c'est vrai. A chaque nouvelle, on est dans la vérité telle qu'il l'exprime lui et pas un autre. Moi. Chaque fois un moi différent.
- Régine suit un régime. - Une jeune femme seule dans une chambre rêve de dire enfin : le voilà. - Un homme armé d'un fusil est caché derrière les tamaris. - Une "ménagère" se livre à une ardente étreinte amoureuse tout en pensant à l'assaisonnement de son pot-au-feu qui mijote. - Le petit dernier d'une famille de cinq enfants très agités se sent à l'écart. Il dit : "Dans ce bordel, mes parents formaient un couple si uni qu'il n'y avait pas entre eux de place à occuper. J'ai pris l'habitude". Enfant, comme plus tard, adulte, lorsqu'on lui pose la question : "A quoi tu penses ?" Il répond toujours "à rien."
Et l'on voit ainsi tant d'autres petites barques un peu perdues au milieu de l'océan ballottées par toutes les marées, par tous les temps. Lecteur, on est soi-même embarqué dans ces tranches de vie racontées avec un humour bien particulier, successivement mélancolique, ironique, vachard...
Cela dit, vous qui bientôt allez vous plonger dans les pages blanches, grises et noires d'Annie Saumont, ne vous laissez pas prendre aux pièges du réel. De l'imagination, il en faut aussi une sacrée dose pour inventer autant d'histoires. Et pour trouver le ton qui colle à la perfection à chaque personnage, à chaque situation. Tenez, les nouvelles d'Annie Saumont, c'est comme autant de chansons de Georges Brassens, la morale en moins. On croit d'abord que c'est toujours la même, mais on s'aperçoit vite qu'on se trompe. Ca ressemble à la vie, à s'y méprendre. Et puis essayez donc de changer une phrase, ou même un mot, un seul, il n'y a rien a faire. Non, vraiment, ces nouvelles, ce sont des sculptures ciselées avec les instruments les plus fins, les plus précis.
Annie Saumont est une écrivaine. Une vraie. Elle est reconnue comme telle par ses pairs, par la critique, elle a été récompensée par quelques prix prestigieux, elle obtient même un succès appréciable. Mais elle n'a pas encore eu la fête qu'elle mérite. Et pourtant lorsqu'elle fait paraître un nouveau recueil, ceux qui l'aiment déjà se disent en eux-mêmes. "La revoilà, quel bonheur"