Jean-Luc Moreau, directeur de de la collection Alter Ego aux éditions Fayard
L'autobiographie fictive a ses lettres de noblesse. C'est pourquoi j'ai voulu en faire le principe même d'une collection, curriculum vitae, créée en 1991 aux éditions de l'Aube et reprise aujourd'hui chez Fayard, après une longue parenthèse, sous un autre titre : alter ego. Prises ensemble, les deux appellations suffisent presque à définir l'exercice ou le "genre". Il est demandé à l'auteur de livrer le récit de la vie qui aurait pu être la sienne, à telle ou telle époque du passé choisie par lui. Il doit non seulement écrire à la première personne, mais aussi s'investir en personne dans sa narration au point de lui donner la même fiabilité que son éventuel curriculum vitae.
Cette idée, je l'ai empruntée au roman d'Hermann Hesse, Le Jeu des perles de verre. Des étudiants apprennent à jouer d'un instrument, tenant tout à la fois des grandes orgues et de l'ordinateur, qui permet de brasser tous les acquis culturels et artistiques de l'humanité. Ils reçoivent avant tout des cours de musique et de mathématiques et n'ont que ce seul exercice de rédaction dans l'année. Leurs professeurs s'en remettent à lui pour apprécier leur évolution spirituelle. L'ensemble des autobiographies fictives écrites par un élève tout au long de sa scolarité permet de cerner au mieux sa personnalité, d'en dégager les constantes.
C'est précisément ce qu'avait projeté Hesse : présenter au lecteur toutes les vies antérieures imaginaires d'un même personnage. Un tel livre reste d'ailleurs à faire. L'arrivée du nazisme a contraint Hesse à transformer son projet, afin de répondre plus directement à l'urgence du moment. Le roman se donne pour la biographie d'un maître éminent du jeu des perles de verre, Joseph Valet. En annexe sont jointes trois autobiographies fictives rédigées par ce dernier au cours de sa scolarité. D'une certaine façon, elles authentifient la biographie proposée.
Autobiographie, autobiographie fictive et fausse autobiographie : question de genres.TRONG> Quelle(s) différence(s) établissez-vous entre les autobiographies fictives de cette collection, et l'autobiographie, telle qu'elle est par exemple définie par Philippe Lejeune dans son Pacte autobiographique (1) ?TRONG> Tout d'abord, l'autobiographie fictive n'est pas une autobiographie supposée, ou encore apocryphe, comme l'est par exemple le livre bien connu de Marguerite Yourcenar Les Mémoires d'Hadrien. Dans ce cas, la vie racontée n'est pas celle de l'auteur, mais celle d'un personnage historique auquel il a prêté sa plume. C'est à ce niveau que la fiction vient alors pervertir le pacte autobiographique. Il ne s'agit cependant pas d'un bouleversement en profondeur, loin de là. Sans en avoir la moindre conscience, l'autobiographie supposée reprend à son compte le travers même de l'autobiographie, la naïveté.
Il semble en effet assez naturel de s'interroger sur l'authenticité de ce mouvement par lequel celui qui raconte sa vie croit qu'il s'agit bien tout le temps de lui, et non de la représentation qu'il se fait de lui-même, du roman qu'il se fait de son existence. L'autobiographie fictive conjure paradoxalement cette tare, pour ainsi dire congénitale, en misant totalement sur la fiction. Une personne "réelle" écrit bien au sujet de lui-même. Ce qui change, c'est que la vie qu'il raconte, il ne l'a pas "réellement" vécue, même s'il ne peut s'agir que de la sienne, de l'une des siennes. C'est une vie qu'il aurait pu vivre. Mais que lui seul aurait pu vivre. Dans une autobiographie tout doit être en principe vérifiable, aussi bien les événements eux-mêmes que l'époque et les lieux où ils se sont passés.
Cette référence-là n'existe plus dans l'autobiographie fictive. Ce qui n'empêche pas qu'une vérification puisse avoir lieu. Le critère sera moins celui de la vraisemblance que de la fidélité, dans l'exercice même de l'imaginaire. Notre vie ne représente jamais que la possibilité aujourd'hui actualisée de nous-mêmes. On peut en tout cas l'imaginer. C'est sur ce présupposé que repose l'idée d'autobiographie fictive.
Mais l'identité du sujet n'est-elle pas fonction de son histoire, et donc des lieux et de l'époque dans lesquels il vit ? Peut-on ainsi aussi facilement modifier ce contexte essentiel ?TRONG> Ce que nous sommes résulte bien sûr de ces déterminations, du moins en grande partie. Mais si nous nous y identifions totalement, nous perdons toute personnalité. Nous n'existons véritablement que si nous les considérons comme autant de prisons de verre qu'il nous faut d'une manière ou d'une autre refuser, sous peine de n'être personne. C'est en partie dans ce sens que Rimbaud a pu écrire "Je est un autre." Selon René Daumal, quelle que soit la détermination par laquelle on me saisisse, il me faut m'écrier "non, je ne suis pas cela", sous peine de m'y identifier à jamais. C'est en soumettant ces déterminations contingentes à la variation des possibles qu'on a une petite chance d'atteindre la personnalité, au-delà de l'identité prétendue.
C'est la fonction même de l'imaginaire. Tout simplement. Est-ce facile ? Certainement pas. Les hôpitaux psychiatriques sont bourrés de personnes qui ont essayé d'échapper à leurs prisons de verre sans jamais y parvenir, mais aussi de beaucoup d'autres qui les ont "trop bien" intégrées en eux-mêmes. Si nous nous y adonnions à plusieurs reprises, l'autobiographie fictive devrait nous faire découvrir notre part essentielle, cette constante qui nous est par définition inconnue puisque nous ne vivons jamais qu'une vie, sauf à nous en remettre à l'imaginaire.
On peut prendre des exemples…TRONG> L'autobiographie fictive d'Hubert Haddad, Le Chevalier Alouette, se passe sous la Révolution. C'est la vie d'un enfant. Entendons-nous bien, il ne meurt pas à la fin. Du moins pas au sens habituel. Il disparaît. On pourrait croire que l'auteur n'a pas respecté les règles du jeu. On attendait de lui l'une de ses vies possibles, sa mort y compris. Mais on ne peut rien lui reprocher, bien au contraire.
Il s'agit bien de l'autobiographie achevée d'un enfant, puisque tout enfant est mis à mort par l'adulte qu'il devient. En plongeant son "alter ego" en pleine période de la Révolution, Hubert Haddad accentue son propos : sans doute le peuple se libère-t-il, mais sans pour autant cesser d'opprimer le peuple des enfants. Ceux qui connaissent l'oeuvre d'Hubert Haddad le reconnaîtront là tout entier, même s'il n'a jamais abordé ce thème aussi directement.
L'écriture du "je" en question. Mais en quoi ce sont des autobiographies fictives alors, et non des fictions autobiographiques ?TRONG> L'autobiographie fictive, ce n'est pas de l'autobiographie "plus" de la fiction, et pas davantage de la fiction "plus" de l'autobiographie. Pour répondre plus directement à votre question, ce n'est pas le moi qui se trouve fictionnalisé mais le genre même de l'autobiographie. Toutes les conditions du pacte autobiographique sont respectées, à quelques nuances près, concernant non pas tant le degré de crédibilité que la nature de celle-ci. L'autobiographie fictive substitue "simplement" l'imaginaire à la mémoire, ce qui suffit à dynamiter l'autobiographie. On ne saurait restituer une vie par le souvenir ou l'enquête, que ce soit la sienne ou celle d'une autre, parce que ce serait la figer, y compris dans le mouvement qu'on croirait y avoir discerné. Ce serait tomber dans l'identification chosifiante, mortifère.
L'interdit mosaïque "tu ne tailleras pas d'image" (et surtout pas d'image de toi) a bien sûr aussi cette signification là. L'autobiographie fictive échappe à cet interdit parce qu'elle repose précisément sur le refus de l'identification. Ce n'est certainement pas par hasard que dans tous les livres publiés dans cette collection ou dans la précédente les auteurs s'interrogent sur la possibilité même de l'autobiographie et remette le genre en question. Je pense en particulier au Bandoulier du Mississipi, d'Alain Demouzon, qui se passe au 18ième siècle, à une époque où s'écrivent beaucoup de mémoires et de récits de voyages. Tout en écrivant, le narrateur-autobiographe, se moque de ses prédécesseurs, tout autant des naïfs que des hypocrites.
Ces auteurs n'ont-ils pas par ailleurs, sous la forme du journal, de la correspondance, une pratique de l'écriture du "je" ?TRONG> L'écriture romanesque de Frédérick Tristan procède effectivement d'une forme à la première personne, puisqu'il joue beaucoup des hétéronymes. Le pseudonyme camoufle l'identité. Doté d'une personnalité propre, l'hétéronyme, à l'inverse, exalte l'altérité comme agent de création. Il va de soi que cette pratique de délégation de l'écriture à un personnage faisait de Frédrick Tristan un auteur particulièrement apte à saisir les enjeux de l'autobiographie fictive. Dans L'Atelier des rêves perdus, paru aux éditions de l'Aube, Frédérick Tristan a choisi d'être encore un artiste, mais un artiste-peintre qu'il serait d'ailleurs devenu un peu malgré lui. Il s'est transporté à la Renaissance et parcourt cette Europe qui voit alors naître et s'effondrer les espoirs de la Réforme universelle, placée sous le signe d'Hermès. Inutile de préciser qu'il s'agit-là de l'un des thèmes essentiels de son oeuvre.
Ces "expériences" autobiographiques sont-elles finalement principalement centrées sur le sujet écrivant (sa constitution, son identité, sa cohésion, ou pour reprendre les termes de Philippe Lejeune "l'histoire de sa personnalité") ou sur les différentes époques et aires géographiques qu'elles abordent ? Est-ce un regard sur soi ou est-ce avant tout un regard sur le monde ?TRONG> Dans son autobiographie fictive, l'auteur rapporte bel et bien "l'histoire de sa personnalité" telle qu'elle aurait pu, selon lui, se dérouler, à telle ou telle époque, en tel ou tel lieu. C'est un regard sur soi en fonction d'un regard sur le monde. Le choix de la période et du lieu est donc on ne peut plus significatif. Les auteurs m'en font presque toujours part au moment même où je leur expose le projet, comme s'il s'était posée la question depuis toujours. Dans une certaine mesure, mais je ne leur dis pas, leur autobiographie fictive constitue également un essai. Elle prend la valeur d'une fiction critique, donnant des clefs pour toute l'oeuvre. L'imaginaire est infiniment plus révélateur que l'introspection ou l'exercice de la mémoire.
Est-ce que l'introspection justement ne vise pas toujours à cette mise à nu critique, par delà le simple exercice de mémoire ? Est-ce que la mise en danger, et la confrontation, en jeu dans l'autobiographie ou l'autofiction, n'en constituent-ils pas les termes ultimes ?TRONG> Cette mise en danger de soi dans l'écriture autobiographique et l'autofiction, dont on nous rebat les oreilles, me paraît assez suspecte et relève en grande partie de l'art du mime. C'est croire se confronter à ce qu'on croit être le vécu. Une double méprise. Il s'agit d'une simple affirmation de soi, relevant avant tout de l'exhibition. En fait, nous sommes des fictions à nous-mêmes comme nous le sommes aussi aux yeux des autres. On ne peut jamais tomber le masque, car sous le plus voyant s'en cachent une infinité d'autres. Définissant l'autobiographie fictive, Hesse précise qu'elle n'a de chance de pouvoir être écrite que si l'auteur considère sa propre personne, hic et nunc, comme un travesti.
La confrontation a d'abord lieu avec soi-même, avec la fiction qu'on est pour soi. Voilà la seule mise à nu du sujet que je reconnaisse. Elle recèle en elle-même plus de tragique que les secrets de famille les plus tragiques. On est en droit de supposer qu'une réelle rencontre avec "son" propre "intime" risque d'être foudroyante. C'est pourquoi, fort logiquement, on ne saurait en approcher qu'à l'aide de masques, de filtres, d'écrans protecteurs, comme de Dieu lui-même. L'exhibition pour l'exhibition ne me semble pas valoir en tant que critère littéraire.
Votre travail d'éditeur et votre regard de lecteur Les formes non littéraires d'écriture intime - journal, mémoires, témoignages de scripteurs ordinaires - vous intéressent-elles ?TRONG> Oui, j'en lis. Avec quelques réserves, cependant. En littérature, je préfère indiscutablement la création.
Avez-vous jamais travaillé dans le cadre d'atelier d'écriture ? L'autobiographie fictive peut-elle faire l'objet de ce type d'écriture, d'interrogation collective et de partage des expériences ? L'objet d'expérience d'écriture collective ?TRONG> On ne peut écrire une autobiographie, fictive ou non, à plusieurs, exception faite de l'autobiographie supposée, à la manière des Mémoires d'Hadrien. Mais le challenge pourrait bien sûr être proposé, à titre individuel, en atelier d'écriture, de même qu'à l'école, en réduisant par exemple le texte à une nouvelle. L'exercice débloquerait certainement les personnes ou les élèves trop inhibés. Pour alter ego, je me réserve d'ailleurs la possibilité de m'adresser à des personnalités connues du public et n'ayant jamais écrit, du moins jamais de fictions. Il faut en tout cas veiller à ce que celui qui écrive n'imagine pas la vie qu'il aurait aimé vivre. Il ne s'agit pas de cela. Une vie imaginaire, ce n'est pas nécessairement la vie rêvée !
Recevez-vous des manuscrits ? Correspondent-ils à vos attentes, aux exigences de votre collection ?TRONG> Si je reçois des manuscrits ? Oui, bien sûr, mais qui ne correspondent pas du tout à la collection. Les auteurs en ont juste entendu parler, n'en ont lu aucun livre et croient qu'il s'agit juste d'autobiographies auxquelles on mêle un brin de fiction. La collection fonctionne en fait selon le principe de la commande. Il faut que le lecteur puisse confronter chaque autobiographie fictive à l'oeuvre entière de l'auteur. Encore une fois, il s'agit aussi d'une fiction critique.
(1) Définition de l'autobiographie : "Récit rétrospectif en prose qu'une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu'elle met l'accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l'histoire de la personnalité." Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Seuil Poétique, 1975, p. 15.
Déjà parus Marc Petit, L'Architecte des glaces, réédition, fayard 2001 Frédérick Tristan, L'Atelier des rêves perdus, réédition, fayard 2001 Hubert Haddad, le Chevalier Alouette, réédition, Fayard 2001 Alain de Mouzon, Le Bandoulier du Mississipi, fayard 2001
A paraître Les autobiographies fictives de Michel Aoste et Alain Absire