Rencontre avec Marc Ferro, à l’occasion de la parution de son dernier essai 'Histoire de France'
Marc Ferro est directeur d'études à l'E.H.E.S.S et co-directeur des Annales, Economies, Sociétés, Civilisations. Les domaines de sa recherche s'étendent de la société russe et soviétique à la France et au XXe siècle. Il a aussi écrit sur la philosophie et l'enseignement de l'histoire. On doit à Marc Ferro d'avoir initié la réflexion sur le cinéma et l'histoire.
L'itinéraire de Marc Ferro traduit ses oeuvres sans jamais les obstruer de son expérience personnelle. Le chercheur se doit d'exiger "un rapport distancié avec l'histoire" (1). A la Libération, le jeune maquisard du Vercors devient professeur à Oran où il voit émerger les aspirations nationales en Algérie. Fernand Braudel lui demande de rejoindre l'équipe des Annales. Avec Des Soviets au communisme bureaucratique , et d'autres ouvrages sur l'URSS, il est le spécialiste reconnu des études soviétiques… pour être élu à la chaire Cinéma et Histoire de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. L'historien montre que le cinéma représente une source susceptible d'apporter son matériau à la compréhension de l'histoire comme c'est le cas pour les sources traditionnelles qu'exhument et analysent les chercheurs.
Marc Ferro a créé Histoire parallèle sur Arte. Parmi la trentaine d'ouvrages qu'a publiés l'historien, La révolution de 1917, La Grande Guerre, son Pétain, L'Histoire des colonisations, Cinéma et Histoire sont autant de livres qui marquent l'historiographie contemporaine.
Martine Lemalet - Histoire de France, tel est le titre de la somme que vous venez de publier chez Odile Jacob (2). Dans la première partie de votre livre, "le roman de la nation", vous traduisez les mythes fondateurs et faites défiler devant nos yeux les grands passages qui structurent l'espace politique, social, économique et culturel de la France. A l'aune de l'analyse transversale que vous déployez et à laquelle rien n'échappe, quelles sont les principales transitions qui ont fait et font l'exception française ?TRONG> Marc Ferro - Ce qui fait une des données de l'exception française, c'est l'enchâssement de la société ancienne dans le monde de l'Eglise dont l'Etat ne commence à se dissocier sciemment qu'à partir de Philippe le bel. L'Eglise n'en continue pas moins à imprégner la vie de la société et le comportement de l'Etat, au point qu'indépendamment du mouvement anticlérical qui se développe au XVIIIe siècle et après, une certaine sacralité subsiste dans le rapport des sujets et des citoyens à l'instance du politique. Au point qu'aujourd'hui encore le gouvernement prie à Notre Dame pour sauver la France fin mai 1940 et que les obsèques de Mitterrand sont doublement religieuses à Jarnac comme à Paris. En outre, on constate qu'à travers des grandes crises que connaît ce pays - guerres de religion, Révolution française, 14-18, mondialisation-, l'Europe entière est toujours concernée et pas seulement la France ; mais ce pays-ci ne répond pas à ses crises de la même façon que ses voisins, constitués dès le XVIe siècle.
Vous pensez la France pour mieux comparer son histoire, ses spécificités au travers du prisme de l'Europe. Toujours cette nécessité chez vous d'une perspective qui révèle la construction de l'Etat-nation. L'Angleterre et l'Allemagne surtout reviennent comme des nations-étalons, d'une nature différente.TRONG> A observer les différents axes de l'histoire de ce pays, on constate qu'il ne s'oriente pas de la même façon que leurs homologues chez nos voisins : la greffe des provinces différencie ce pays de l'Espagne et la fonction de la religion diffère de ce qui s'est passé en Allemagne. Enfin, les scansions de l'économie et de l'industrie, apparemment calquées sur l'Angleterre, sont pourtant souvent inverses ou différentes.
"Le passé, un enjeu politique" dites-vous. L'historiographie révèle les idéologies des auteurs de la France. Vous les racontez. Votre énergie à tout sérier exprime la nécessité de transmettre avant de conceptualiser. Quelle lecture voulez-vous initier à partir de votre travail ?TRONG> Plus que la nécessité de transmettre, il semble nécessaire de regrouper les faits mémorables qui appartiennent à l'histoire de notre société parce que ces faits mémorables agissent sur l'histoire en train de se faire comme exemple, comme exorcisme ou autrement. Cas de figure type : La France qui combat " Nasser le nouvel Hitler " pour sauver Israël - nouvelle Tchécoslovaquie-, et effacer la honte de Munich. L'analogie fonctionne qu'elle soit légitime ou non. Connaître l'ensemble des mythes et des faits mémorables, c'est reconstruire ce qui fait l'identité de la nation.
L'Histoire pour vous est une présence permanente. C'est sans doute pour cela que vous l'étirez jusqu'au présent. Mai 68 annonce "les mutations de l'identité". Comment se manifestent durant le long XXe siècle les principaux aspects de ces changements structurels de notre société ?TRONG> Il ne s'agit pas d'étirer l'histoire jusqu'au présent ce qui - pardonnez-moi - ressort d'une conception que Fernand Braudel appelait " l'histoire en rondelles de saucisson ". En effet, le présent est l'histoire autant que le passé, et l'objet de ce travail est de montrer que les liens existent entre le passé et le présent.
L'inventaire analytique de la deuxième partie de votre livre "les caractères originaux de la société française" n'abandonne rien au regard de l'historien du présent. La place des "immigrés creuset de la France", la "centralisation et les caractères sacrés du pouvoir", les "mutations du monde du travail", "la part des femmes", "le génie de la guerre civile", la Corse, "les silences du déshonneur", l'apparition de la justice comme contre-pouvoir sont autant de thèmes qui participent de cette perspective. Vous quadrillez l'événement, disséquez l'apparition des éléments nouveaux constitutifs de notre société, traquez chaque évolution à la lumière d'un questionnement qui s'inscrit dans le général sans échapper au particulier. Comment situez-vous votre "Histoire de France" dans la tradition de L'Ecole des Annales ?TRONG> En apparence, seule la deuxième partie de cet ouvrage correspond à l'idée qu'on se fait de l'histoire de ce pays selon la conception de l'Ecole des Annales. Il m'a semblé qu'une exclusivité accordée à une étude qui reposerait uniquement sur les sciences sociales privait le passé et le présent de notre société de ce qui constituent un de ses moteurs : la Passion.
Dans le document filmé "Marc Ferro ou la passion de l'Histoire", vous expliquez en quoi l'histoire apprise aux enfants est éclairante de la formation des citoyens des nations. Le vécu engage la réaction des populations. Comment réussir l'Europe dans ces conditions ?TRONG> Excusez l'analogie : de même qu'un compromis entre des communautés qui se haïssent n'est possible que si les extrémistes des deux camps participent à la négociation, de même la reconnaissance des conflits du passé revisité par un esprit critique permet de dépasser les antagonismes ancestraux comme le révèle aujourd'hui les excellents rapports qu'entretiennent la France et l'Allemagne dans leurs entreprises communes.
La place des intellectuels dans la vie politique est bien une particularité française. Vous écrivez que la guerre d'Algérie marque l'éloignement des intellectuels de la participation directe à la vie politique et que mai 68 voit disparaître poètes et écrivains. Le relais s'opère avec "la relève du cinéma". Pouvez-nous nous dire comment s'est imposée la translation avec le cinéma ?TRONG> On a pu juger que les intellectuels n'exerçaient plus la fonction qu'on leur attribuait dès qu'à partir de la guerre de 14 et plus encore du fascisme et du communisme, ils se sont alignés sur des idéologies venues d'ailleurs. Ainsi, ils ont cessé d'être le foyer qui émettait des idées sur l'Histoire, abandonnant ce rôle aux partis, aux Eglises, etc… et les cinéastes, en particulier, ceux de la nouvelle vague, ont été les premiers intellectuels à avoir un regard sur la politique et la société, Godard et Chabrol notamment, qui ne devaient rien aux partis et dont on se demandait avec gravité pour qui ils travaillaient.
L'historien des mentalités et du cinéma que vous êtes, décrypte le danger de la révolution médiatique. Vous dites "Le monde politique n'est plus nécessairement un recours, il n'est plus non plus un repère." L'engagement dans l'action associative implique une volonté citoyenne concrète. Doit-on tenter de centraliser ce militantisme mosaïque ?TRONG> Oui à l'engagement dans la vie associative et politique, mais pourquoi imaginer de centraliser quand on peut imaginer de fédérer.
Votre curiosité et votre intérêt des autres conduisent votre métier d'historien. Vos travaux portent sur la société russe et soviétique, le cinéma et les médias, la philosophie et l'enseignement de l'histoire, la France et le XXe siècle. Ces regards libres et croisés que vous appelez ne sont pas étrangers au rapport que vous entretenez avec l'image ? Après avoir écrit cette histoire de France, qu'ambitionnez-vous ? N'avez-vous pas déjà entrepris avec votre vision d'européen un nouveau chapitre d'une histoire en devenir ?TRONG> Pour l'instant, j'ai bien quelques projets sur des thèmes que je connais ou que je vais essayer de défricher mais pour plus tard, je me réserve un travail plus large qui pourrait être l'histoire de ce qui n'est pas l'histoire.
Notes
(1) Des éléments de cette présentation sont extraits de " Marc Ferro ou la passion de l'Histoire " , film documentaire de 52 minutes produit par Lapsus, proposé par Ilios Yannankakis et Michel Vuillermet
(2) Marc Ferro, Histoire de France, Odile Jacob, Paris avril 2001, 764p.
Du même auteur
SUR LA SOCIÉTÉ RUSSE ET SOVIÉTIQUE
La Révolution de 1917, nouvelle édition, Paris, Albin Michel, 1997. Des soviets au communisme bureaucratique, Paris, Gallimard, coll. " Archives ", 1980. L'Occident devant la révolution soviétique, Bruxelles, Complexe, 1980. Cinquante idées qui ébranlent le monde. Dictionnaire de la glasnost, collectif, en codirection avec Youri Afanassiev, Paris, Payot, 1989. Nicolas II, Paris, Payot, 1990 ; rééd. 1991. Les origines de la Pérestroika, Paris, Ramsay, 1990. L'État de toutes les Russies ( sous la dir.), Paris, La Découverte, 1993.
SUR LE CINÉMA ET LES MEDIAS
Cinéma et Histoire, Paris, Denoël, 1976 ; réed. revue, Paris, Gallimard, coll. " Folio ", 1993. Analyse de film, analyse de sociétés, Paris, Hachette, 1976. Film et Histoire ( sous la dir.), Paris, Ed. de l'EHESS, 1985. Révoltes, révolutions, cinéma, en coll. Avec Ch. Delage et B. Fleury-Vilatte, Paris, Éd. du Centre Pompidou, 1989. L'information en uniforme, Paris, Ramsay, 1991.
SUR LA PHILOSOPHIE ET L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE
Comment on raconte l'histoire aux enfants à travers le monde entier, Paris, Payot, 1983 ; rééd. Gallimard, coll. " Folio ", 1986. L'Histoire sous surveillance: science et conscience de l'histoire, Paris, Calmann-Lévy, 1985; reéd. Gallimard, coll. " Folio ", 1987.
SUR LA FRANCE ET LE XXe SIÈCLE
La Grande Guerre, 1914-1918, Paris, Gallimard, 1968 ; rééd. Coll. " Idées ", 1984. Suez, Bruxelles, Complexe, 1981. Revivre l'Histoire, en coll. Avec Cl. Babin, Éd. Arte/L. Levi, 1995. Pétain, Paris, Fayard, 1987 ; rééd. 1993, 1994. Questions sur la Deuxième Guerre mondiale, Paris, Casterman, coll. "xxe siècle", 1993. Histoire des colonisations, des conquêtes aux indépendances (X??Ie-XXe siècles), Paris, le Seuil, 1994. L'Internationale, chant de Pottier et Degeyter, Paris, Éd. Noésis, 1996. Dix leçons sur l'Histoire du xxe siècle, Éd. Vigot, coll. " l'Essentiel ", 1997. Les Sociétés malades du Progrès, Paris, Plon, 1999.