Journaliste, Actuel. écrivain, La Bataille, Goncourt 97. Pasticheur, les très bons "Margueritte Duraille", Mururoa mon amour. Rambaud est aussi un des ghostwriter français les plus célèbres. Il calcule avoir écrit plus de cent mille pages. Il raconte ce qui se cache et ce qui ne se cache pas. Pour lui.
Comment dit-on ? Nègre, ghostwriter ? TRONG>Je préfère le second. C'est plus élégant, quand même. C'est plus chic.
Comment le ghostwriting s'est-il présenté à vous ? En 69. Par là. J'avais envoyé un manuscrit à Pierre Belfond qui était un éditeur qui démarrait. Et puis, il m'a demandé si je pouvais réécrire un bouquin. En fait, ça a commencé très vite. Même avant de publier mon premier bouquin. Ensuite, il y a eu Actuel. Et Actuel, c'était entièrement réécrit. On était deux ou trois. Des dizaines de milliers de pages. Mais tout cela se fait un peu par hasard au départ. Il n'y a pas d'envie particulière. C'est comme ça. Ca se présente d'une façon assez simple, en fait.
Vous en avez beaucoup écrit pour d'autres ? TRONG>Une trentaine. Mais beaucoup plus d'articles. J'ai toujours un peu réécrit, comme ça. Chez les éditeurs. Pourquoi écrit-on ? Je devais le savoir quand j'avais 16 ans. Je ne sais plus du tout. Il y a deux sortes de gens. Il y a ceux qui s'interrogent là-dessus. Et ceux qui écrivent. Ils ne sont pas forcément les mêmes. Parce que si je me pose la question. "Pourquoi est-ce que j'écris encore un livre ?" Alors, j'arrête.
Soit on se pose la question, soit on le fait. Les deux coïncident mal.TRONG> Vous savez, l'écrivain qui s'appelle Forster, Route des Indes, Avec Vue sur l'Arno, tout ça. Un jour, il s'est mis à faire des conférences là-dessus. Sur les romans. Sur ses romans. Tout ça. Il n'a plus jamais écrit de roman. L'écrivain ne peut donc pas savoir pourquoi il écrit. Mais le nègre ? Il sait. Peut-être n'écrit-il que pour l'argent ? Le nègre écrit essentiellement pour payer son loyer, oui.
Il n'y a donc pas de plaisir à faire ce métier ?TRONG> Non, ça en fait parti, du travail de l'écrivain. Ca fait parti de tout cet artisanat. Cela vous permet, lorsque vos livres ne suffisent pas à vous nourrir. Ce qui est le cas le plus souvent. Ca permet, tout en faisant un métier semblable, de bouffer. Mais le plaisir, tout de même ? N'y trouvez-vous aucune satisfaction ? Si, ça dépend… Quelques fois, si. Ca dépend des cas. C'est quand même relativement intéressant. Ce sont souvent pour des sujets très différents. Le dernier que j'ai fait, c'était pour un chirurgien. Qui était tout à fait passionnant. Il savait ce qu'il avait à dire. Il ne savait pas comment. Voilà, c'est ça le truc.
Comment cela se déroule-t-il ? Vous vous rencontrez ?TRONG> Dans ce cas-là, on se voit. J'enregistre généralement. Ensuite, je lui propose son propre texte.
C'est l'éditeur qui vous invite à rencontrer telle ou telle personne ? TRONG>Oui, toujours. Vous qui êtes écrivain, à part entière, comment concevez-vous le métier de nègre ? Êtes-vous le même lorsque vous écrivez pour d'autres ? Ca fait partie du métier. Il y a une technique. Vous utilisez un savoir-faire, à la longue. Donc, oui, ça se ressemble. Écrivain et nègre.
Et celui pour qui vous écrivez ? Ca lui permet de clarifier ce qu'il a envie de dire. Ca se rapproche un peu du métier d'interprète. C'est simplement quelqu'un qui n'a pas la méthode. Et on lui amène la méthode. C'est ça, en fait, la chose. Mais c'est essentiellement des témoignages, moi, ce que je fais.
Pas de littérature ?TRONG> Non, non. C'est autre chose, là. Je n'ai jamais fait ça. De la réécriture. Tout ce que j'ai pu faire parfois, c'est lire un texte, donner un avis. Dire… je ne sais pas… le chapitre quatre, il devrait démarrer… il faut lui enlever les dix premières lignes. Mais ça se rapproche plus du métier de lecteur, chez un éditeur. Ce n'est pas à proprement parler de la réécriture. C'est autre chose. La réécriture dans les romans, jamais.
Mais des témoignages. De grands chirurgiens, d'une comédienne des années 30. Des choses de ce genre. Cela s'apparente plus… Ce n'est pas très loin du journalisme, en définitive. Parce qu'on leur pose des questions. On leur demande de préciser quelque chose qui pour eux est évidente, mais pas pour les autres. Surtout les médecins, par exemple. Qui ont un langage un peu particulier. Donc, on peut leur dire : je ne comprends pas. On est dans le rôle de lecteur, en fait. Donc, ça n'est pas inintéressant. Et puis ça ne prend pas non plus trop de temps.
Combien de temps pour ce genre de témoignages ? Un mois, deux mois. Pas plus. Parce que au delà, ce n'est plus rentable.
C'est bien plutôt bien payé ?TRONG> Ca dépend. C'est à chaque fois différent. Ca dépend de l'éditeur. Ca dépend des contrats qu'on signe. Ca dépend. Ca se négocie à chaque fois. C'est toujours différent. Un pourcentage. Parfois j'ai 50 pour cent. Parfois j'ai un peu moins. Ca dépend de la complexité du boulot. Tout ça. Et ce que eux en attendent, surtout. Ca suppose que déjà on s'entende avec la personne pour laquelle on va travailler. Vous travaillez chez beaucoup d'éditeurs ? A force de naviguer là-dedans. On a pas mal d'amis. Je ne sais pas. Cinq ou six éditeurs. A peu près toujours les mêmes.
Êtes-vous nombreux à être ghostwriter ?TRONG> On n'est pas très nombreux à faire ça, non. On ne peut pas vraiment savoir combien, bien sûr. On n'en sait rien. Peut-être une dizaine à Paris, je suppose. Ce qui n'est pas considérable. Il y a eu Dan Franck pendant très longtemps. Bon, mais généralement, les gens n'en parlent pas tellement. Je ne sais pas pourquoi, d'ailleurs… Ca m'est arrivé d'en faire cinq ou six par an.
La signature sur le livre ? Personne ne sait que vous avez écrit ce témoignage, pour ce chirurgien ? Non, mais lui, il ne s'en cache pas. Il voulait même que l'on co-signe. Mais je n'en ai pas envie. Parce que j'en ferais trop, alors. On dirait, c'est encore lui ! Quand on en fait cinq par an… C'est trop !
Mais on ne reconnaît pas le style ? Ca change de public ?TRONG> Oui, ça change tout le temps de public. Mais en plus, le nègre essaye de retrouver le ton de la personne. Ca aussi, c'est très intéressant, d'ailleurs. Chacun à un ton bien différent. Voilà, on y arrive à l'intérêt de l'écrivain à écrire pour d'autres ! Oui, bien sûr. Ca peut être très amusant ce qu'il y a à faire. Pas toujours, il y a des moments, il y en a marre, quand même. Moi, je n'en fais plus depuis trois, quatre ans. C'est fini. J'en ai beaucoup fait. Mais je n'en ai plus l'usage en ce moment.
Pour qui écriviez-vous ? Des célébrités ?TRONG> Il y a de tout. Ce sont des gens que les éditeurs contactent. Parce qu'ils ont un nom. On vend le nom, aussi, bien sûr. En général, ce sont des gens repérés. Et Rambaud écrivain, là-dedans ? Je ne sais pas. Je fais ça d'une façon assez naturelle. Et presque machinale. Je raconte des histoires. C'est tout.
Le lecteur ?TRONG> Il ne faut pas trop s'interroger sur le lecteur parce qu'on est fichu, sinon. Il ne faut pas trop s'interroger lorsque l'on raconte des histoires. Faut juste se dire : "où est-ce que je place ma caméra ?". C'est tout. Quel angle ? Quel point de vue ? Le style, le naturel, c'est ce qui se met en dernier. Il y a tout un boulot, probablement un peu complexe au départ. Et puis ça se fait. Ca se refait. Et puis on écrit. On réécrit. Voilà. Au bout de la quinzième fois, ça tourne. Mais c'est très concret, finalement. Je n'y vois pas du tout d'abstraction, en ce qui me concerne.
C'est un peu comme la cuisine. C'est assez concret, comme boulot. Assez physique, en définitive.