Que font les chercheurs, les intellectuels, les artistes, les enseignants et les étudiants lorsque, l'été venu, les bibliothèques ferment leurs portes ? Ils s'en vont en Basse-Normandie, dans le pays de Coutances et, plus précisément, au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle. Le cadre y est plaisant, propice aux promenades comme aux échanges intellectuels. Voilà près de cinquante ans que penseurs et écrivains de renom y côtoient étudiants et artistes ! Manuscrit.com a demandé à Edith Heurgon de commenter quelques-unes de ces rencontres.
Quelles sont les personnes qui viennent à Cerisy-la-Salle participer aux décades ?TRONG> Edith Heurgon : Un large public de personnes cultivées. Ce sont des artistes, des chercheurs, des écrivains, des étudiants, de tous âges et surtout de tous pays. Il n'est pas rare que 15 à 20 nationalités différentes soient représentées parmi les participants.
Quelle différence y a-t-il entre les rencontres de Cerisy et un colloque universitaire ?TRONG> Les décades sont tout sauf académiques ! Le lieu y contribue bien sûr ; un château à 20 kilomètres des plages, ce n'est pas une université. Mais aussi la longue durée de nos rencontres, de dix jours ou d'une semaine, qui permet des communications plus longues et des débats plus approfondis - et moins formels bien sûr.
Y a-t-il une continuité entre les décades de Pontigny établies par votre grand-père et celles de Cerisy ? TRONG> Il y a une continuité familiale déjà puisque Paul Desjardins, notre grand-père, a créé les décades de Pontigny au début du siècle. Ma mère, Anne Heurgon-Desjardins, les a reprises dans les années 50. Aujourd'hui, c'est ma soeur, Catherine Peyrou, et moi-même qui poursuivons le même projet : celui de favoriser les échanges entre intellectuels de divers pays.
Il a aussi une continuité dans le temps. Les décades auront presque traversé le siècle, interrompues seulement pendant les deux guerres. Il y a, bien sûr, aussi une continuité dans l'esprit. Tous les grands penseurs du siècle, de Bachelard à Bourdieu, qui vient à Cerisy mi-juillet, en passant par Gide ou Derrida, ont un jour ou l'autre participé aux décades. Il n'y a finalement que le lieu qui ait changé. Mon grand-père les avaient inaugurées en Bourgogne, dans l'abbaye cistercienne de Pontigny. Ma mère les a organisées d'abord à Royaumont, puis à Cerisy.
Combien organisez-vous de colloques par an ?TRONG> Il y en a une vingtaine environ, de début juin à début octobre. Deux d'entre eux sont organisés en partenariat avec l'Université de Caen et touchent des sujets concernant plus particulièrement la Normandie. Cette année par exemple : l'Angleterre et la Normandie au Moyen Age.
Ils portent tous sur des thèmes très variés !TRONG> Oui. Le prochain, du 12 au 19 juillet, portera sur "le symbolique et le social dans l'oeuvre de Pierre Bourdieu". Les décades suivantes porteront sur des thèmes aussi variés que "Mythe et rêve dans l'oeuvre d'Henry Bauchau" ou "Témoignage et écriture de l'histoire".
Les décades de Cerisy ont maintenant cinquante ans. Quel est votre souvenir le plus marquant ?TRONG> Pour les premières, j'étais trop petite. Pour la suite, je ne sais pas si j'ai un souvenir vraiment marquant. En revanche, j'ai pu noter des moments très forts comme, en 66, le colloque sur "la nouvelle critique" ou, en 71, celui sur "le nouveau roman". Mais aussi des colloques scientifiques comme "l'auto-organisation" en 1981 ou "les sciences cognitives" en 1987. Comme vous le voyez, il y en a eu beaucoup sans compter en 1955 la venue de Heidegger à Cerisy. C'était la première fois qu'il venait en France.
Quelle sorte d'homme était votre grand-père ? TRONG> Je ne l'ai pas connu puisqu'il est mort en 1940, mais je dirais que c'était un intellectuel brillant et un moraliste engagé. Pour lui, la littérature pouvait - et devait - jouer un rôle essentiel dans la société. Dans La Recherche du temps perdu, Proust l'évoque d'ailleurs comme un "aquarelliste limpide qui s'est transformé en frère prêcheur". Autant vous dire qu'il devait être plutôt austère ! Pourtant, remarquable professeur, il fascinait ses élèves. Mon père a été l'un d'eux, il a épousé sa fille.
C'est votre mère qui a relancé les décades en 1952. Etait-elle aussi austère ?TRONG> D'abord, elle aimait à réunir les êtres. Et puis c'était une bâtisseuse dont Francis Ponge, dans le bel hommage qu'il lui a rendu à sa disparition, a loué l'autorité naturelle, l'incomparable présence en scène, la détermination…
Petit rappel historiqueTRONG> Paul Desjardins est né en 1859. Son père était professeur au Collège de France et membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Lui même professeur, en particulier à l'Ecole Normale de Sèvres, Paul Desjardins achète en 1906 l'ancienne abbaye cistercienne de Pontigny, près d'Auxerre, où il fonde en 1910 les fameuses "décades".
De renom international, ces rencontres littéraires, théâtrales, philosophiques, religieuses, sociales ou politiques réunissent des personnalités prestigieuses telles que Bachelard, Curtius, Gide, Groethuysen, Koyré, Malraux, Martin du Gard, Oppenheimer, Sartre, Valéry ou Wells. Après sa mort (1940), Anne Heurgon-Desjardins, sa fille, tente de relancer les décades à Royaumont. Finalement, c'est à Cerisy qu'elle ouvre, grâce à l'aide des "Amis de Pontigny", le nouveau Centre Culturel International qui, à ce jour, a déjà accueilli plus de 400 colloques et d'innombrables personnalités. Un très grand nombre de ces colloques ont été publiés chez de nombreux éditeurs.