Alors que l'on débat des langues régionales. De l'enseignement de l'euskara dans nos écoles. Que manifestent régulièrement les nationalistes basques. Pratiquement tous les jours à San Sebastian. Que les menaces d'attentats se mettent à exécution. D'un autre côté, un peuple vit ; l'une des cultures les plus anciennes d'Europe. Un art de vivre qu'ils ont su conserver. L'écrivain américain Robert Laxalt l'explore, fasciné, dans Portrait basque.
Robert Laxalt est mort en mars à Reno. Son livre paru en avril à Paris, traduit de l'américain, In A Hundred Graves : A Basque Portrait, avait été publié aux États Unis en 1972. Laxalt était américain. Californie. Né de parents basques. Son père, immigré en 1907, devenu berger dans le Nevada, l'avait fait naître basque. Cette culture ne se perd pas, même de l'autre côté de l'atlantique, tant elle est riche et prenante. Robert Laxalt est mort en mars. Le livre s'ouvre : "Mort dans un village basque". Ironie du sort.
Regroupant une centaine de courts récits, Portrait basque est empreint d'un verbe prêt à voiler notre lecture de couleurs. Je ne sais si c'est la photographie sur la couverture qui fait cela, mais on y saisit un paysage nettement et une humanité avec simplicité, une réalité basque, en fait.
Une scène à la source. Toutes les femmes qui s'y retrouvent pour laver le linge. Toutes différentes. A l'eau. En un portrait, cent. "Il y avait les fermières trapues et robustes au visage rond et aux joues rubicondes, les avant-bras musclés comme ceux d'un homme. Il y avait les jeunes filles sveltes aux cheveux auburn et aux yeux noisettes ou celles qui avaient les cheveux noirs, les yeux bleus, les joues colorées et la voix mélodieuse.(...)"
La cuisine basque, les mots basques, euskara, le béret basque, disparaissant, les interrogations basques des anciens, des auberges autour d'une table, basque. Une mémoire, en réalité, du monde rural des années 60.
Pour écrire ce récit, Laxalt a vécu au pays. Pour percer un mystère. Il en ressort des anecdotes, et de l'expérience. De l'attachement à connaître un peuple qui l'intrigue et duquel il se sent immanquablement proche, même si certains, "tellement basques", témoignent plutôt de la distance d'avec ceux qui ne partagent pas leur culture. "Une exploration ethnique". Laxalt exalte le monde.
Cette fresque peinte avec humour et délicatesse révèle une vérité mais aussi une part de rêve. De l'imaginaire de celui qui ne saurait atteindre l'impénétrable. Car Laxalt montre aussi combien ce peuple est étrange, et les paysages, que tout relève en partie du mystère. "Une maison sans nom". Une maison en pierre que l'auteur affectionne particulièrement. Le soleil matinal sur la façade blanchie à la chaux. Les jardins, le potager, les fleurs, une porte d'entrée "si sombre qu'on ne pouvait voir à l'intérieur". De là déjà si fascinant. Laxalt est envoûté.
C'est de cela qu'il s'agit dans Portrait basque - au singulier d'ailleurs, d'un balancement envoûtant entre rêve et réalité. Des récits couleur-locale qu'on s'y croit. Rien de sociologique ici, uniquement de l'expérience personnelle, et des couleurs, encore. De la littérature. De la vraie d'avec les hommes et d'avec la terre.
Le guérisseur à qui l'on interdit d'exercer ; ses pratiques sont qualifiées de "primitives" par certains villageois. Les gendarmes le menace. Il arrête. Un vieil homme le regrette. Des portraits enfilés.
Le livre se ferme : "c'est une odeur ancienne et familière, et je sais instantanément que cette terre est la mienne". On en sort avec le trouble authentique d'avoir sillonné le temps d'une heure trente de lecture une région fascinante. Du dépaysement littéraire. Et nous en sommes à avoir complètement délaissé ces problèmes politiques, des attentats, des revendications nationalistes, de l'enseignement des langues régionales. Si des politiques de revalorisations régionales sont misent en place ou demandent à l'être, c'est que ces régions souffrent d'une économie qui les dépasse, trop souvent, et d'une société mondiale qui ne les reconnaît plus. Le pays basque ne semble pourtant pas du tout perdu. Et pas prêt de l'être, en réalité. Comme l'a découvert Laxalt, il s'agit ici d'une culture qui dépasse de loin les frontières et les imbroglios politiques.