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PAYS SANS OMBRE
Rencontre avec Jacques Chevrier, professeur de Littératures francophones à la Sorbonne

Jacques Chevrier est également directeur du Centre international d'études francophones de la Sorbonne. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, notamment Littérature nègre (Armand Colin) et Les Blancs vus par les Africains (Éditions Favre) et dirige les collections "Archipels littéraires" aux Éditions Moreux et "Monde noir poche" chez Hatier. Il nous explique l'émergence de la nouvelle en Afrique, un genre qui semble échapper à la "damnation du lecteur solitaire".


Dans votre livre Littérature nègre paru en 1974, il n'y a pas de chapitre consacré à la nouvelle. Pourquoi ?TRONG>
À l'époque, la nouvelle n'était pas un genre très répandu. Les livres publiés étaient plutôt des romans. Il existait cependant des textes brefs que l'on ne savait pas très bien où ranger. Je pense notamment aux Contes d'Amadou Koumba de Birago Diop.


On dit que la nouvelle naît du conte. Est-ce parce que le conte prédomine en Afrique qu'il ne reste plus beaucoup de place pour la nouvelle ?TRONG>
La structure et le régime du conte sont très différents. En particulier au niveau de la réception. Un conte, lorsqu'il est dit, ne comporte pas de suspens parce que les auditeurs connaissent l'histoire. Le conte fait partie du patrimoine oral que l'on se remémore. Les seules surprises qui peuvent intervenir sont le jeu du griot (N.D.R. : le conteur), son talent de comédien. Sinon, le conte fonctionne sur un consensus.
 
La nouvelle naît au XIXe siècle. Ce n'est pas du tout un genre consensuel. La nouvelle prend pour sujet et pour personnages des individus traités par la dérision et qui ne seront pas les lecteurs. Nous sommes loin de la convivialité du conte. La nouvelle, elle, est bâtie sur un effet de surprise.



Quels sont les premiers grands textes africains ?TRONG>
Pour la première génération d'écrivains africains, il s'est tout d'abord agi d'imiter le modèle français. Or en France, la nouvelle fait l'objet d'un certain discrédit. Le genre qu'ils voulaient imiter, c'était donc plutôt le roman. C'est la raison pour laquelle, les premiers grands textes africains (de Ferdinand Oyono, Mongo beti, Sembe Ousmane.) sont des romans autobiographiques, de contestation ou historiques. L'émergence de la nouvelle en tant que genre se situe aux alentours des années 80.


Comment émerge-t-elle ?TRONG>
Lire en Afrique, c'était (jusqu'à une époque récente) un peu un acte anti-social. Pour lire, il faut s'isoler. Et tourner le dos à la communauté est très mal perçu. La nouvelle échappe à cette damnation du lecteur solitaire. Lire une nouvelle peut se faire dans un lieu de forte sociabilité comme c'est souvent le cas dans les concessions, dans les quartiers, en brousse.

Mais avant tout, il y a une raison institutionnelle à la naissance de la nouvelle. Radio France Internationale (RFI) a créé dans les années 60 le "Concours de la Meilleure Nouvelle de Langue Française" dont j'ai été membre du jury. Ce concours était relayé sur les ondes de RFI, qui parvient dans les coins de brousse les plus isolés et touche un très large public dont celui des "déscolarisés" (des enfants qui ont quitté l'école pour des raisons économiques à l'âge de 10-11 ans). En Afrique, on lit peu, mais on écrit beaucoup. Il y a eu une véritable fringale d'écriture. Ces nouvelles étaient un peu comme des bouteilles à la mer. Elles étaient très touchantes. Il y avait comme un appel au secours à travers l'écriture.




Le roman est plus historique et la nouvelle, plus instantanée, plus subjective et plus légère. Peut-être que le roman correspondait mieux que la nouvelle à la nécessité de la rébellion ?TRONG>
Les nouvelles présentaient des thèmes récurrents qui tournaient autour du conflit entre la ville et le village, entre la tradition et la modernité. Elles dénonçaient la corruption, le pouvoir, la dictature. Beaucoup de nouvelles étaient consacrées aux relations entre les hommes et les femmes traitées sur un mode catastrophiste. Les femmes étaient infidèles et prostituées, les hommes se livraient à l'alcoolisme. Elles donnaient une vision très sombre de la société africaine. De temps en temps, des nouvelles reflétaient l'actualité. C'étaient des nouvelles que l'on pouvait apparenter à la Science Fiction. Elles étaient des sortes de témoignages qui s'inspiraient aussi de l'actualité entendue à la radio. Le concours a permis de divulguer le genre de la nouvelle. Le gagnant remportait un billet d'avion pour Paris. Par la suite, Il y avait une mise en ondes des nouvelles. C'était une sorte de retour à l'oralité.


Est-ce qu'il y a des marques d'oralité dans la nouvelles ?TRONG>
Pas beaucoup, non. L'oralité est plus présente dans le roman. Ce que l'on peut avoir dans la nouvelle, ce sont des fragments de chanson de poèmes empruntés à la tradition orale.


Actuellement, quelles sont les thématiques des nouvelles qui sont publiées ?TRONG>
Alors que le roman s'est libéré de certains dogmes, la nouvelle, du point de vue de l'écriture, reste dans un cadre relativement fixe et classique. De nombreuses nouvelles traitent des systèmes politiques, des conflits de société, et des rapports hommes/femmes. Mais on constate ces derniers temps qu'elle dérive vers l'onirique, vers la fantaisie. Dans le recueil de nouvelles de Jean-Baptiste Tati Loutard intitulé Fantasmagories, le lecteur ne sait plus très bien quelle est la frontière entre le réel et l'imaginaire. Il y a une volonté de la part de l'auteur de brouiller les pistes et de décrire un univers étrange.


Est-ce qu'on peut voir dans cette présence du merveilleux et du fantastique l'influence du conte ?TRONG>
Nous, occidentaux, considérons que le merveilleux est du surnaturel. En Afrique, il fait partie de la réalité. Léopold Sédar Senghor évite le mot "surnaturel", il parle de "surréalité". En Afrique, il y a ce que l'on voit et il y a ce qui est derrière les choses. La vision du monde africaine repose sur cette idée qu'il n'y a pas de rupture entre le monde des vivants et le monde des morts ; entre le monde des vivants et des animaux, des végétaux, des minéraux. Il y a une sorte de continuité souterraine à laquelle on peut accéder par la poésie ou le conte. Lorsque le conteur commence sa performance, il prononce une formule liminaire. C'est une formule ésotérique qui marque le passage entre le monde réel et le monde surréel.
La nouvelle, actuellement, semble quitter le chemin du naturel et du sociologique pour prendre le chemin du fantastique.



Avez-vous des recueils de nouvelles à nous conseiller ?TRONG>
Les deux recueils de Abdourahman A. Waberi Pays sans ombre et Cahier nomade n'appartiennent pas du tout à ce courant fantastique. Ce sont des nouvelles-instants qui traduisent une émotion, un moment, une vision. Cette écriture est fragmentaire. C'est une manière de nous montrer Djibouti, sa décadence, son ennui. Ce "pays sans ombre" est un pays écrasé de soleil où il ne se passe rien sur le plan des évènements. Il y a une sorte d'immobilité. Tout se passe dans la tête des personnages, au niveau du rêve, de la nostalgie, du désir de départ, du désir d'ailleurs.


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