Philippe BOOTZ, fondateur de la revue Alire, première revue francophone de littérature informatique
L'homme que je rencontre à la gare de Lille Europe je ne l'ai jamais vu, simplement lu. Il existe toujours une rupture entre la description que nous faisons de nous-mêmes et la réalité de la rencontre. La différence est visible. Nous cherchons une taille, une couleur de cheveux, l'attention d'un regard en quête de quelqu'un. Entre ces longues lignes de guillemets, les citations de nous-mêmes fondent lorsque nous nous reconnaissons, sans nous connaître. Elles continueront de fondre lors de l'entretien. Un peu plus d'une heure. Un temps passé à tenter de comprendre comment l'écrit devient littérature informatique. Projet ambitieux lorsqu'il tourne autour de l'axe du travail d'un homme, d'un groupe, de leur compréhension du monde à travers l'écrit.
"Si vous êtes Philippe Bootz alors le train part, un chef de train passe entre vous et moi, je suis dans la gare de Lille-Europe, un taxi prend en charge un voyageur, nous nous disons Bonjour".
L'intérêt pour l'écriture informatique, Philippe Bootz le développe en 1977 par le biais d'installations, autour de deux objets : le travail de gestion des modes de lecture et la proposition du "Si… Alors…", "étrangère aux structures du langage". Cette proposition est issue de la découverte de la programmation informatique (le basique) en 1977, faisant écho à la physique quantique qui contrairement aux approches déterministes, prend en compte, lors du calcul d'un état, l'ensemble des éléments compris dans un espace, interagissant entre eux par leur vitesse, leur position, leur couleur, leur forme, leur force, etc. Aujourd'hui encore, Il ne cesse d'interroger la position du lecteur, montrant que la lecture n'est pas qu'une action posée sur l'oeuvre, elle fait partie de l'oeuvre.
"Littéraire par nature, scientifique de formation", Philippe Bootz se présente sans dire son âge. Il aborde ce qui semble être l'axe d'une vie, la littérature électronique vue sous l'angle de la théorie quantique à travers le prisme de la proposition du "Si… Alors…". Les deux aspects d'une même personne se rejoignent, le littéraire et le physicien ont un même corps. "L'idée d'appliquer le "Si…Alors…" au texte littéraire est né de l'envie de montrer l'existence d'une double réalité dans les événements vécus, cette envie étant la connaissance d'une tentative de suicide (le suicide est extrêmement constructif lorsqu'il est raté. C'est une des seules choses au monde à n'être positif que lorsqu'il est raté). La construction d'une théorie de la lecture liée à la mécanique quantique n'est venue que deux ans plus tard. Il est vrai que la mécanique au quantique a alors permis de réinterpréter cette proposition logique du "Si… Alors…" dans le sens d'une action irréversible du lecteur, aussi destructive que constructive".
Philippe Bootz commence son parcours loin des ordinateurs et de la programmation. Le texte est installé dans un espace où la lecture est simultanée à plusieurs lecteurs, coïncidant avec ce qui l'entoure et l'érige : les mots, les couleurs, les sons. Son action d'exposer le texte place le lecteur au centre de la lecture. Celui-ci est inclus dans l'espace où l'oeuvre est lue ; par cette interaction, il participe à l'existence de l'oeuvre. La lecture est-elle de type installative ou littéraire ? Philippe Bootz découvre le lecteur en posant cette question. En ce sens, il interfère sur les éléments exposés à la lecture et sur l'acte lui-même. La question pose l'acte, l'interroge : "veux-tu un café ? Oui, volontiers". Je le suis à la cuisine à la recherche d'un goût doux amer. Ce qui interfère lie aussi.
Intéressé par la façon dont l'acte de lecture opère sur l'oeuvre, Philippe Bootz crée un dictionnaire où, petit à petit, le mot coïncidant avec une couleur - par exemple, le mot violence présenté sur un fond rouge - diverge de sa situation de départ - par exemple, le même mot sur fond bleu… -. Il met en relation une constance et une divergence entre le sens donné et son interprétation, ôtant la distance du lecteur d'avec ce qu'il lit, réduisant l'hypothétique maîtrise du lecteur sur ce qui est lu par lui, "faisant de la lecture un acte de vie". Nous vidons nos tasses d'un trait.
La rencontre avec l'écran lui permettra de marquer une distance, de différencier la "littérature animée plus proche de l'oralité" exposée dans un espace et en cela semblable à un phrase dite sur scène, de "la littérature visuelle proche de l'écrit" nécessitant un support écran, tout comme le papier est pour un livre le support des mots. Ce sont ces premières réalisations sur ordinateur. La souris est absente, il faut écrire la plupart des programmes pour que s'animent les objets. Le "Si… Alors…" exploitera dès lors d'autres chemins électroniques, tentant d'autres directions. De l'oeuvre elle-même, le matériau, la proposition logique se déplace vers la lecture. Nous sommes dans les années quatre vingt, le minitel permet au lecteur de consulter à domicile une oeuvre en réseau, lors d'une lecture individuelle.
En 1985 naît Art Accès, une des toutes premières revues sur minitel, à l'occasion de l'exposition "des Immatériaux" à Beaubourg où furent montrés au grand public les premiers générateurs automatiques : l'occasion de rencontres, dont la nouvelle revue se fait l'écho en offrant aux divers créateurs de l'époque comme Boulez, Pousseur, etc., un espace de créations, de critiques et de paroles à propos du média. De cette réflexion artistique, vient le désir de Philippe Bootz d'aborder le réseau minitel. Il crée des objets pièges, pages liées entre elles où s'il ne reste pas en éveil, le lecteur se voit obligé de choisir entre quitter à un moment la lecture ou subir une succession de pages sans pouvoir intervenir.
Alire naît de la continuité de ce travail électronique, un pas de programme plus tard, de la rencontre des cinq membres de LAIRE (Lecture, Art, Innovation, Recherche, Ecriture) en octobre 1988. L'association est composée dans un premier temps de Tibor Papp et de Philippe Bootz, en septembre 1988, puis Frédéric Develay, Jean-Marie Dutey et Claude Maillard les rejoignent. Tous sont issus des courants de poésie sonore et visuelle. LAIRE prend son nom en novembre de la même année, lors de la configuration de la maison de la poésie du Nord Pas-de-Calais, à Beuvry. "Cette manifestation fut ainsi parmi les premières, où la littérature informatique se montra sur écran et où apparut son caractère cinétique, en rupture avec l'écrit".
Ensemble, ils éditent Alire sur supports informatiques. Cette revue est considérée comme la plus ancienne revue électronique de littérature informatique. En opposition avec les convictions de L'oulipo et de l'Alamo, "Alire affirmait que des oeuvres sont conçues en tant que programmes, et destinées à être lues sur écran et non en sortie imprimante", permettant une lecture privée de l'oeuvre, bénéficiant de la disponibilité du lecteur, du temps accordé à la lecture. A partir de ce moment, Alire parvient sur les écrans par le biais de disquettes ou de CD-ROM. Les abonnés reçoivent des numéros personnels de licence permettant les mises à jour gratuites.
Dès lors, la revue publie "hypertextes, poèmes combinatoires, générateurs automatiques, littérature assistée par ordinateur, textes animés, multimédias ou interactifs sur CD-ROM, y compris des oeuvres HTML conçues pour le Web". Sur un mode de fonctionnement qui impose "la supériorité de la minorité agissante"; il suffisait que deux membres sur les cinq soient d'accord pour qu'une réalisation ait lieu. Et ce, malgré un avenir éditorial incertain, "On n'a jamais su en faisant un numéro si l'on ferait le numéro suivant. Depuis le début on se pose la question de savoir si c'est viable ou pas, cela fait douze ans que l'on se pose la question". "Et financièrement ?" Je tente la question. "Alors là, financièrement on sait que ce n'est pas viable. Puisque j'ai organisé ma vie pour pouvoir financer cela, ce n'est pas un problème, cela n'a jamais été un problème".
Suivent les rires, les poignées de mains, et dans le train gastéropode volant vers Marseille le souvenir joyeux d'une rencontre que de derrière les écrans nous feignons d'oublier, la mimant mal.