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RENCONTRE DU TROISIÈME LIÈVRE
Une belle prise de bec en perspective (à deux points de fuite)

Laurent le Lièvre de Mars (L.L.De Mars), fondateur du site internet Le Terrier, consacré à la musique contemporaine, l'art et la littérature, est lui-même plasticien, écrivain et musicien. Ce qui n'est pas si mal pour un lièvre martien.

L'animal est intrigant. Le Bonobo du Net, ici déguisé en candide grimaçant, s'interroge sur le comportement de son artistique contemporain. Ce pourrait-il que l'instinct du lièvre pour échapper au piège d'une insaisissable modernité soit exemplaire? Que fabrique donc le lièvre dans son Terrier ? Ce lièvre se transforme t-il les nuits de pleines lune (ou plein mars) ? Et enfin, le lièvre revêche répondra-t-il aux questions du naïf primate ?


Bonjour, monsieur Laurent le lièvre de mars, comme je passais par là, et que tu étais précédemment passé par chez moi, je me suis dit que ce serait simple politesse de te rendre visite après cette année de correspondances fluctuantes, pour que je sache un peu plus quel animal j'ai pour voisin. J'habite les berges du même océan. Ça créé des liens. Mais ça ne m'en dit pas tant... et je suis curieux... As-tu une montre à gousset ?TRONG>
ça commence bien, les questions à la con. J'aurais dû prendre un pseudonyme du genre "Georges Didi-Huberman" ou "Gilles Deleuze", j'imagine, pour des questions fines, mais c'est déjà pris. J'ai pas de montre parce que je fais en sorte que rien, dans ma vie ni mon travail, ne soit soumis au registre de l'économie de marché. Pour habiter le temps, comme l'espace, il faut inventer ses propre instruments de mesure, question de territorialisation. Rien de ce qui est fonctionnel, efficace, ne ressortit du domaine de l'art, et comme on n'est pas artiste par interim, toutes mes journées sont assujetties à ce gouvernement de l'ambiguïté, du dysfonctionnement ; comme dit Baudrillard "aucune machine n'est ivre de fonctionner", et moi je suis bourré toute la journée rien qu'à l'idée de commencer à penser. À question con, réponse à la con.


Et donc où cours tu ?TRONG>
Va savoir; s'il y a bien un point commun entre la pratique de l'art et la foi, c'est que dans les deux cas on a affaire à un trajet sans objet... Donner une forme précise à son ambition, à ses objectifs, c'est surévaluer son imagination et courir le risque d'édifier des contours étriqués autour d'une vie que seuls l'errance et l'accident enrichissent vraiment; savoir où on va, c'est donc, surtout, oublier combien la pratique est imaginante. Je n'ai jamais pensé ma vie comme moyen - et moins encore mon travail - mais bien comme fin en soi. Je peux seulement dire, en fait, vers où je ne cours pas, voilà tout ; mais là, on quitte la sphère stricte de l'art pour des questions plus politiques.


Ha, le décor de ta tanière se dessine : un cheminement-art et des bornes-politiques. Mais il t'arrive de t'arrêter et alors avec qui acceptes-tu de prendre le thé (ou substitut) ?TRONG>
Je crois t'avoir déjà un jour répondu à cette question ; m'enfin, il est parfois bon d'exprimer et ré-exprimer les choses, non ? Blanchot évoque dans La communauté inavouable ce qu'il nomme des communautés négatives; les hommes répètent, à l'intérieur de super-groupes comme la nation ou la région, un jeu concentrique de regroupements par affinités de tout poil : club de pétanquistes de plus de cent kilos, cercles belges de poésie hexamétriques en contrepets allitératifs ou mouroirs gériatriques d'éveil au tricot. Et il réside de toutes ces associations plus ou moins heureuses un vague tissu de déviants inaptes à toute forme de communauté. Hé bien ceux-là sont appelés tôt ou tard à se rencontrer. Et à former une étrange communauté négative.


Ça explique donc que la tasse dans laquelle tu me sers le thé... enfin le breuvage, soit percé! C'est donc un club de bizarres réunis autour d'une table virtuelle. Mais il me semble que de ce décor mouvant que tu désignes, de ce CSNI (corps social non identifié), émerge des actes nets, précis et qu'on peut saisir dans une rassurante rationalité : un site internet comme Le Terrier, un roman, une expo ou encore une revue comme celle que tu viens de créer sont des actes fermes dans des formes conventionnelles. Du moins suffisamment conventionnelles pour être reconnues par des "non-déviant inapte à toute forme de communauté". Non ?TRONG>
Bataille disait que, passée la première stupéfaction devant Celui qui est censé briser toutes les catégories de l'entendement, hé bien Dieu était, au fond, Lui aussi une catégorie de l'entendement. Avoir identifié une peinture comme telle renseigne très peu sur les universaux qui unissent Fra Angelico et Jaspers Johns, et moins encore sur ce qui permet réellement de les distinguer. Je rajouterai - encore une citation - que "si l'on utilise réellement un langage neuf, avec des moyens neufs, personne ne verra rien de ce que l'on dit. Et partout où l'on ne verra rien, on aura l'illusion de croire qu'il n'y a rien" (Nietzsche). Ce qu'il y a de terrible avec la modernité, c'est qui lui faut être passée au crible du temps - c'est-à-dire s'être finalement perdue dans l'usage - pour être remarquée comme telle : le temps d'inventer les instruments de mesure qui lui soient ajustés pour l'appréhender, et c'est évidemment, toujours, trop tard.


Ne pas être perçu ou être perçu comme un poison. Universel. Tu préfères l'invisibilité ou l'agressivité ?TRONG>
La violente déflagration de la messe communicante sur la valeur du sujet a réduit celui-ci à n'être que l'élément interchangeable d'un jeu de construction du bonheur (je ne vais pas m'étaler sur la nature de ce bonheur, on s'en doute, moins encore sur sa qualité). Celui qui n'y souscrit pas est supposé agressif, surtout s'il ne l'est pas. La douceur d'une conversation de trois heures sur une page de Stendhal est considérée comme du terrorisme intellectuel, le goût pour les raisonnements complexes comme du mépris élitaire, l'amour de la solitude et de la mélancolie comme une déviance psychotique; de même, invisible, et l'ayant choisi, je suis donc agressif. Impossible de convaincre qui que ce soit que, non, sincèrement, l'argent ne m'intéresse pas (il y a longtemps que j'en aurais) et que non, merci, sans façon, le pouvoir non plus.

Les institutionnels de l'art prennent comme une insulte arrogante le refus de leurs générosités, les autres prennent pour un dingue celui qui refuse toute opportunité de tirer des bénéfices, par exemple, du Terrier (je suis trop vieux, désormais, pour qu'on continue à mettre ça sur le dos de mon idéalisme juvénile). L'art n'est pas plus un objet culturel qu'un outil de communication; ma vie me permet de choisir à mon gré ceux avec lesquels je suis prêt à discuter cette assertion, et aucune position sociale ne permet à qui que ce soit de se croire d'emblée mon interlocuteur.



Tu as écrit ce texte "faut-il travailler avec les institutions?" pour Leportillon.com. Et donc il y a cette impossibilité à s'inscrire dans une structure pré-existante.TRONG>
Le titre exact (et le texte est loin d'être achevé) sera : un artiste peut-il travailler avec les institutions ? Non. Ce que tu as déjà dû lire n'est que l'esquisse du texte liminaire à un colloque qui doit poursuivre celui de l'année dernière (de l'humour libéral ou l'invention de l'idiot moderne). S'accommoder de structures existantes en supposant gagner en justesse en leur répondant, c'est tout bonnement subsumer toute activité humaine à la sociologie, cette merde. Il ne faut jamais perdre de vue qu'avant d'être un accompagnement financier ou structurel, une institution est une machine à "formants", qui dispose déjà d'une modélisation du monde auquel elle plie tout ce qui travaille avec elle.


... Je voulais te soumettre cette autre citation de Nietzsche : "En fin de compte, il faut tout faire soi-même, si l'on veut apprendre quelque chose..."TRONG>
Ce qui est certain, c'est que toute découverte s'accompagne de nouveaux instruments de mesure, que l'invention de concept n'est pas qu'une invention d'objet mais aussi d'outillage, de cadres, de méthodologies. Un artiste qui n'a pas la férocité d'être parfaitement inactuel se sert naïvement dans la banque des processus disponibles en croyant les dominer, alors qu'il tient le crachoir à leur suprématie, qu'il les décore et, pire, les solidifie.


L'artiste n'est plus la figure du lièvre positif (ça m'évoque une sculpture de Barry Flanagan), pressé, à l'avant-garde de l'histoire comme au siècle passé, mais l'ultime Ulysse errant en rébellion contre les dieux ? La Méditerranée était un micro-monde clôt. Est-ce parce qu'on est de nouveau rentré dans un monde sphérique fermé ?TRONG>
En parlant d'Ulysse, justement, ceci : "L'histoire est un cauchemar dont j'aimerais me réveiller" (Joyce). Je ne sais pas si on peut imaginer une "positivité" de l'histoire, on peut à peine supposer une positivité de son enseignement (à cause de sa relativité systémique au super sujet qu'est la nation et à l'usage auquel la nation l'aliène pour bâtir sa propre légitimité); d'une certaine manière, pour ce qui est de l'histoire, c'est peut-être la pratique de l'art qui concourt le mieux à dessiner ses contours en dehors de la sphère applicative, celle qui brode du patrimoine "en temps réel". Je pense, là, au recours récurrent des historiens modernes à l'image, la peinture, l'architecture, pour étayer leurs hypothèses que les archives seules ne suffisent jamais à combler.

Il faut dire, aussi (je reviens à ta question qui, comme d'habitude, n'en est pas une), qu'un artiste se doit de vivre à rebours du silence des dieux (c'est toi qui les appellent comme ça, hein, moi j'aurais dit : "les nases communicants") sur Auschwitz, à rebours d'une certaine positivité qui voudrait ne jamais rompre le fil de l'histoire et qui tient à considérer l'événement qui - avec Hiroshima - suffirait à lui seul à justifier l'usage d'un nouveau calendrier comme un vague accident de parcours. Il y a à mon sens un devoir d'investissement anthropologique pour un artiste contemporain qui le condamne une fois encore à inventer tous ses outils. Je crois que, pour peu qu'il ne cède pas aux catégories de la domination sucrée, l'artiste n'a jamais été aussi seul qu'aujourd'hui, qu'il va lui falloir apprendre à aimer sacrément sa solitude...



Quant au monde fermé, tu vois juste, à un détail près : si la civilisation est unifiée, alors il n'y a plus de moyen d'en sortir. En gros, la tendance à rêver un monde lisse qui unifierait toutes les cultures selon, bien entendu, le modèle du ratissage américain, condamne la chute de cette civilisation à n'avoir pas de descendance possible (les barbares ont toujours été la chance des grandes civilisations en chute, leur boulimie, l'assurance d'inventions basées à la fois sur la conservation d'une substance en perdition et sa régénérante batardisation). La terre n'a jamais été aussi ronde... Nous avons perdu notre Autre.


Je verse une larme, mon lièvre ! Tu me parles de "solitude de l'artiste". Mais tu fabriques avec tes petits doigts un site internet "Le Terrier", et maintenant tu crées ta 2e revue ("MMI" après l'aventure de "la parole vaine") plutôt que de t'intégrer à des structures plus officielles. Cette solitude de l'artiste est bien relative puisque dans ces deux formes que tu as fondées il t'a semblé naturel d'accueillir d'autres artistes ?TRONG>
Il n'y a pas de paradoxe à être seuls à plusieurs. C'est tout de même l'isolement qui réunit ces cinq écrivains au sein de la revue ; en fait, c'est surtout le fait qu'aucun éditeur ne peut vraiment faire ça à notre place. Les micro-éditeurs travaillent comme des porcs, ne savent pas défendre leurs auteurs, ne rêvent que de rejoindre la cour des grands. Ils visent le luxueux, la respectabilité, la visibilité, et misent généralement sur deux ou trois vieilles badernes moins obscures qu'eux-mêmes pour se mettre en avant en publiant des rogatons. La fiction, ils s'en foutent, publient à pleines brassées des revues de poésardie subventionnées que personne ne lit mais qui encombrent toutes les bibliothèques des rongeurs de lectures publiques et de crackers Belin.

De toute façon, dans moins de cinquante ans, plus personne ne lira, et certainement pas du roman. Les grands éditeurs, eux, ont généralement depuis longtemps leur propre revue qui sert de déchetterie à leur vitrine habituelle, et ils ont fini par mépriser la modernité qui les a pourtant placés là où ils sont.
Pour le site, je crois qu'un coup d'oeil suffit à bien voir ce qui réunit les artistes présents : le goût que j'ai pour leurs oeuvres est leur seul dénominateur commun ; c'est donc, au bout du compte, bien l'oeuvre d'un travail assez solitaire, et pas une réunion Tuppeware de ténébreux rebelles à l'acné tardive.



Holà ! Je te sens brusquement plus en colère ! Mais est-ce que cette rupture, avec les réseaux vieillissants, n'est pas simplement une rupture de génération. Les initiatives nombreuses, sur le net, me semblent régénérer les milieux sclérosés, non ?TRONG>
Je ne sais pas trop de quel milieu tu parles, là. Celui de l'art contemporain? Celui, qui a déjà vieilli, de l'art en ligne ? D'une façon générale, je crois qu'il est illusoire de penser en termes de milieux, de cercles fermés, dont on croit tenir le sens et les mobiles de l'organisation, les courants de pensée : c'est laisser trop de place au fantasme paranoïaque. S'il est bon de savoir comment fonctionnent les institutions, il est malsain d'imaginer un visage précis à son ennemi, de lui supposer plus de pouvoir qu'il n'en a vraiment, de supposer des coalitions organisées, des trucs de ce genre. Je ne sais pas (je ne veux ne pas savoir) si le milieu de l'art contemporain existe, je sais juste que la plupart des artistes contemporains me cassent les couilles (fainéants, lourds, sociologisants, jetables).
 
De plus, tu parles en des termes d'une historicité qui n'est pas la mienne ; la mienne, je le répète, étant celle du sujet, pas du collectif...
La régénération ne concerne en rien l'idée inactuelle à laquelle je me cheville, qui est le meilleur poste d'observation de l'histoire. Ça explique la présence de Réquichot et de Vachey sur le site, et le choix des écrivains de MMI, aucun d'entre eux n'étant soupçonnable de téter aux mamelles du temps qui passe. On pourrait finir sur cette citation de Blanchot, "l'avenir est rare et chaque jour qui vient n'est pas un jour qui commence", non?

(là, le singe hésitant à braver une telle conclusion, laisse passer l'ange et part boire un coup à la santé du lièvre).



Le site
TRONG>http://www.atol.fr/lldemars/
contact : TRONG>lldm@wanadoo.fr

 
 
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Propos recueillis par Alain François, bonobo.net, juillet 2001.TRONG>

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