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ENTRE SIGNE ET IMAGE
Jean-François Porchez, créateur de caractères

A 36 ans, Jean-François Porchez fait partie des typographes français les plus en vue. Sa création principale est la famille de caractères composée pour le journal Le Monde entre 1994 et 1997. Il conçoit en outre des caractères d'entreprises pour des clients tels que Peugeot, France Télécom et a repensé récemment la signalétique de la RATP. Autant dire qu'il participe activement à remodeler notre paysage urbain saturé de signes typographiques.

Entre signe et image, entre "lettre à lire" et "lettre à voir", le champ créatif ouvert aux typographes est vaste. Il intègre l'héritage multimillénaire de notre culture de l'écrit et les nouvelles technologies numériques. Ce jeune créateur évoque l'histoire de son métier : l'histoire à la fois intime et collective d'une autre forme de sensibilité à la lettre.



Entre respect d'une tradition et esprit d'innovation


Pourquoi appeler son agence de création de caractères "typofonderie", en référence à l'histoire de la typographie ? C'est un peu ironique avec toute la technologie que vous utilisez ?TRONG>
En fait, c'est la traduction du mot anglais "type foundry". Il y a cinquante ans, le typographe était l'imprimeur qui composait la page avec des caractères mobiles en plomb. Aujourd'hui, on l'assimile par extension au créateur de caractères. Et, même si vous voyez que je n'ai rien pour fondre des caractères en plomb, c'est très important d'avoir conscience de l'histoire du métier, peut-être encore plus qu'avant !

Un typographe fait un travail qui doit rester invisible, il doit donner à lire la pensée d'un auteur sans empiéter sur sa création, sans la parasiter : créer des caractères qui frappent l'oeil pour composer des livres ce serait un peu comme si on allait au cinéma et qu'on entendait en permanence un bruit de moteur gênant le spectacle.
Pour faire son travail, rendre le signe le plus invisible possible, le typographe doit tenir compte de l'histoire des caractères et de leurs influences sur notre lecture.

 
En anglais on utilise deux mots : legibility et readibility.
Legibility, c'est l'aspect technique qui fait qu'on lit la lettre.
Readibility, c'est l'aspect sensuel et culturel du rapport avec le signe typographique : des lettres dans certaines conditions et pour certains lecteurs sont plus agréables à voir que d'autres.Le problème de la typographie, c'est d'arriver à lier la lisibilité d'un point de vue technique et l'aspect esthétique de la lettre. Pour cela, il faut intégrer le lien intime qui existe entre la langue, et donc la culture véhiculée par la langue, et le caractère de la lettre.



Peut-on dire que le typographe est un artiste ?TRONG>
Complètement. Le travail du concepteur de caractères peut être comparé à celui d'un interprète de musique ancienne, d'un chef d'orchestre. Il y a déjà de nombreux enregistrements, mais on a toujours besoin ou envie d'écouter de nouvelles interprétations d'une même oeuvre. Un chef d'orchestre crée une nouvelle interprétation avec les mêmes partitions. En typographie, c'est la même chose. Le Garamond existe depuis le XVIe siècle, mais le Garamond de Robert Estienne, qui l'utilise pour la première fois en 1530, n'est pas le même que le Garamond créé par Adobe en 1989. Ces différentes interprétations correspondent à la culture historique, géographique, linguistique, technique de chacun.

C'est ce que j'ai tenté de faire avec la typographie du Monde. Il y a peu de différences entre le Times, les caractères utilisés auparavant pour le journal, et les caractères actuels du Monde. Mais ceux que j'ai conçus sont plus lisibles si on y regarde de plus près. J'ai techniquement travaillé les formes pour les rendre plus limpides, et sur le plan culturel, c'était un renouvellement nécessaire, les lecteurs d'aujourd'hui se sentent mieux avec. La différence entre le Times et le Monde, c'est que l'un était un réemploi, l'autre est une création artistique.



Alors, c'est à chaque langue et à chaque culture sa typographie ?TRONG>
Si vous prenez un créateur de caractères allemand, il rêve ses lettres en allemand et c'est une langue avec des mots très longs, des successions de lettres très complexes : "k", "w", "x", "c", etc… dans des rythmes très diversifiés. Naturellement, sans s'en rendre compte, il aura tendance à choisir un caractère qui nivellera les formes. En revanche, dans les langues latines, les mots sont plus uniformes, et il y a beaucoup plus de lettres simples, des voyelles comme "a", "e", "i" ou des consonnes du type "n", "m", "p", "s". Donc, à partir de là naissent des cultures typographiques différentes. C'est un peu comme quand on voyage en train et que l'on passe les frontières progressivement. Le paysage change, les couleurs ne sont pas les mêmes, l'accent change progressivement. De même, comme les accents suivent le paysage qui se modifie, les caractères typographiques suivent la langue.

Le rapport au signe typographique a tendance à s'uniformiser avec l'utilisation des mêmes logiciels et avec Internet : tous ceux qui utilisent Windows ont le même Arial. Actuellement, on a potentiellement la même culture globalisante et, sans tomber dans un discours fascisant et stupide, on doit en prendre conscience pour affirmer notre différence culturelle qui se constitue aussi dans notre tradition typographique. Et ceci, sans interdire les influences, parce que tout se croise et s'enrichit.



Le caractère typographique : la trace et l'image d'une société


Le célèbre typographe Ladislas Mandel explique dans son livre, Ecritures, Miroirs des hommes et des sociétés, que contrairement à l'écriture manuelle qui relève de l'intime, du particulier, l'écriture typographique s'inscrit dans une société et que "le créateur d'une écriture typographique se dépersonnalise autant que possible pour entrer dans la peau d'un personnage mythique représentant la société des lecteurs, dont il essaie d'assimiler le gestuel". La typographie est-elle politique ?TRONG>
L'influence de la typographie sur les sociétés se fait sur le très long terme. Excepté dans le marketing, où elle a une influence directe sur les ventes !
L'histoire a montré des influences politiques marquantes qui se sont faites en partie par le biais de la typographie. Ce fut le cas de l'écriture Caroline qui a servi à Charlemagne pour fédérer l'Europe. Ou bien encore de l'écriture typographique de l'alphabet cyrillique : Alexandre Ier de Russie au XVIIIe siècle a imposé des formes typographiques géométriques. C'est l'aspect totalitaire d'une monarchie absolue qui s'est imposé jusque dans les formes des lettres et ceci, sans aucune référence à l'écriture antérieure des Russes. Si bien que leur écriture manuelle est très différente de leur typographie. Il y a eu une coupure dans l'histoire.



Un cas comparable s'est produit quand Hitler est arrivé au pouvoir dans les années 30. L'Allemagne était caractérisée par un repli sur soi et c'est à cette époque que de grands éditeurs sont revenus aux caractères gothiques alors que parallèlement le Bauhaus proposait plutôt des caractères épurés et géométriques. Hitler a alors considéré l'écriture gothique comme germanique par excellence et l'a imposée à toute l'administration et un peu partout y compris pour la production livresque. A partir de 1941 pourtant, un décret de Gobbles interdit l'écriture gothique parce qu'elle serait vue comme d'essence juive. Comment expliquer ce revirement ?
En fait, parmi les plus grands typographes allemands, ceux qui étaient les plus doués et qui faisaient les plus belles lettres gothiques étaient d'origine juive. Et c'est vu alors par les dirigeants comme une écriture dégénérée. Il y aussi une raison plus pragmatique : Hitler envahit ''Europe à ce moment là. Or les caractères gothiques ne sont pas lus par les peuples envahis. Donc, il ne pouvait pas continuer à utiliser le gothique comme écriture administrative.

L'ironie de l'histoire, c'est qu'aujourd'hui encore l'écriture gothique a une référence extrémiste. Par exemple : si une pochette de disque d'un groupe de hard rock est écrite en gothique, ça nous fait immédiatement penser à l'extrême droite. Ce qui montre bien que les référents culturels associés à un caractère se mesurent sur le long terme, et qu'il est difficile de modifier ce qui fait partie d'un imaginaire collectif.



Un caractère typographique particulier fait partie d'une mémoire collective, il est donc la marque d'une culture, d'une histoire partagée ?TRONG>
Oui, l'idée de marque est importante. De la même façon, une entreprise choisit un caractère typographique qui est sa marque, une maison d'édition choisit tel type de caractères pour composer ses romans, et c'est toujours les mêmes.
Si l'on remonte un peu plus dans l'histoire, François 1er a commandé un caractère à Claude Garamond, il voulait une image de marque pour la France. C'est d'ailleurs ce caractère qui est devenu une référence absolue dans le monde pour composer des livres. Pourquoi ? Parce qu'on arrive à un canon de la beauté, un équilibre absolu… Il y a aussi des raisons historiques : dès le début de l'imprimerie, la France était très influente, ce qui fait que tous les caractères français à cette époque-là ont envahi l'Europe.



Même chose pour la capitale romaine : il n'y a pratiquement pas de différence entre les lettres gravées sur la colonne Trajane à Rome au Colisée ou encore les graphitis retrouvés à Pompéi et nos capitales actuelles. Et, par exemple, on retrouve dans la moitié des superproductions hollywoodiennes ce choix typographique pour ce caractère, le Trajan. Le titre du film Le Titanic est d'ailleurs composé en Trajan… Ce n'est pas un hasard, la capitale est depuis le début de l'écriture majestueuse, grandiose, c'est une typographie qui est dans tous les sens du terme gravée dans la pierre. Parce que c'est monumental, et qu'une superproduction hollywoodienne, ça ne peut être que monumental, on utilise d'évidence le Trajan. De même, un livre est composé d'évidence en Garamond.


Ainsi, tout lecteur possède en lui sans s'en rendre compte, une mémoire, une sensibilité à la lettre qui est fonction de sa culture.TRONG>
Oui. Et le typographe va se servir de cela : il va jouer sur les habitudes que nous avons en tant que lecteur. Par exemple, on ne dessine pas les lettres d'un pot de Nescafé pour un Français, un Allemand ou un Italien de la même façon. C'est arrivé et on s'est rendu compte que les ventes de Nescafé descendaient, alors on a changé les typographies en fonction de la culture locale. Ce qui prouve bien que chaque pays à sa culture typographique, sa vision des couleurs et de la mise en page qui lui est propre.


De nouveaux modes de lecture ?


Faut-il s'inquiéter de l'avenir d'une écriture véhiculée par nos écrans d'ordinateur ?TRONG>
Ce qui est sûr c'est que plus la technologie évolue, plus elle se rapproche d'une culture ancestrale de l'écrit que nous connaissons depuis 2000 ans. L'histoire de l'informatique depuis 20/30 ans le prouve. Entre les premiers ordinateurs IBM avec lesquels on travaillait en blouse blanche comme dans une clinique et d'où sortaient des informations que l'on imprimait sur des feuilles spécifiques avec un seul et unique caractère de type Courrier, et un simple ordinateur portable d'aujourd'hui on s'aperçoit qu'on se rapproche de plus en plus du livre : l'affichage écran qui devient de plus en plus parfait, des ordinateurs portables qui sont proches d'un format papier A4, qui deviennent de plus en plus fins, les souris en forme de stylo qui assimilent notre ordinateur à une tablette graphique, etc.

On voit d'ailleurs ce changement dans les pubs à la télé. Il y a deux ans, on montrait à l'écran quelqu'un qui travaillait sur un gros ordinateur dans un bureau. Maintenant, on voit un homme qui consulte les résultats de la Bourse dans sa cuisine sur un portable. On en a peut-être pas conscience, mais ce monsieur qui consulte son ordinateur dans sa cuisine pendant que madame prépare le repas, c'est le même monsieur qui avant lisait son journal dans cette même cuisine !
En plus, sur le plan typographique, grâce aux moyens technologiques, un texte composé sur écran et imprimé sur imprimante laser est d'un niveau supérieur à un texte composé en caractères mobiles en plomb. Il y a plus de précision quant aux formes, quant aux espacements, etc. On n'est pas encore arrivé au livre pour ce qui est de sa forme, mais on la dépassé sur le plan de la typographie.



Comment lisez-vous, y a-t-il chez vous une déformation professionnelle quand vous êtes devant un texte ? ressortent, je fais abstraction de tout le reste pour m'attacher à la qualité plastique de la lettre. La typographie c'est comme un musée et il est omniprésent !TRONG>
Oui, complètement. Par exemple, je peux très difficilement lire le journal Le Monde, je n'arrive pas : je regarde la mise en page, la manière dont sont composées les lignes, les coupes, la forme des caractères, s'il y a eu des déformations…Et pour des livres ou d'autres journaux, c'est pareil. Il m'arrive d'être empêché, voire heurté si la typographie est mal faite. Parce que parfois, des éditeurs privilégient une image de marque qu'ils revendiquent à travers un format ou un choix de caractères originaux, mais au dépens du confort de lecture.
En dehors des supports traditionnels, on peut dire aujourd'hui que les formes typographiques nous environnent en permanence plus qu'à n'importe quelle autre époque. Et quand je vois une publicité dans la rue, les formes du caractère.



Le siteTRONG>
http://www.typofonderie.com
 
 
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Propos recueillis par Sophie Quéran, juin 2001.TRONG>

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