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DEATH OF A LADIES’ MAN
Ma vie en pâture

Don Quichotte n'est pas le seul à confondre réalité et fiction. J'ai moi-même été victime d'une illusion littéraire. Pas de moulins ou de Dulcinée, simplement une mise en scène mortuaire à laquelle j'ai réellement cru. L'histoire commence avec une habitude mécanique et quotidienne, celle de lire le journal de J. écrit au jour le jour sur le site Ma vie en pâture. Impressions, interrogations, récits de rencontres... Le 05 mai 2001, je me connecte au journal mais la page datée du jour est vide. Les pages blanches se succèdent sans signe de vie de l'auteur. Enfin, le 08 mai, une nouvelle page apparaît lors de la connexion qui informe le lecteur de la mort de J. : "1 journée après avoir vu A. et s'être senti vivant pour la dernière fois, 15 jours après son dernier rapport sexuel, 3 mois après son déménagement, 1 an après la sortie de son dernier album, 24 ans après sa naissance et 56 ans après un armistice…"
 
Le récit virtuel - et sincère au dire de l'auteur - de sa propre vie n'exclut pas la possibilité d'un réel décès. Le seul moyen de savoir si J. est mort, c'est de le lui demander. La réponse ne se fait pas attendre. J. est bien mort (où plutôt il se considère comme tel) mais il peut continuer à communiquer avec les vivants. Insoupçonnables possibilités d'Internet… Pour preuve, l'interview outre-tombe qu'il nous a accordée.


J. comment êtes-vous mort ?TRONG>
Je ne sais pas. Tout d'un coup, j'ai réalisé que je ne vivais plus. Je me rendais bien compte que quelque chose clochait, depuis quelques mois, mais de là à imaginer qu'il s'agissait d'une agonie… Il y eut d'abord la fin de l'inspiration musicale (j'étais compositeur, de mon vivant), puis le désintérêt sexuel, qui m'a quand même pas mal inquiété. Ensuite, les gens ont commencé à m'écoeurer. J'avais beaucoup de mal à les regarder, avec leurs sacs pleins de chaussures et de téléphones, et surtout leurs mains, leurs bouches, leur peau. Je crois que le coup de grâce, c'est le printemps qui me l'a donné. Les jupes, les chevilles qui manquent de finesse, et, plus terrible encore, les nu-pieds, avec des sparadraps pour ne pas que le cuir fasse trop mal. Insupportable.


Pourquoi avez-vous décidé de mourir ?TRONG>
Je ne l'ai pas décidé.


A vous lire, la différence entre un mort et un vivant n'est pas très grande, comment arriver à les reconnaître ? Est-ce que vous-même vous n'étiez pas déjà mort avant votre réapparition ?TRONG>
Je crois qu'il n'y a pas de "rupture", plutôt un "fade-out". Comme quand on écoute une chanson en decrescendo, quelle est vraiment la dernière note que l'on entend et la première que l'on n'entend pas ? Comment reconnaître un mort ? S'il résiste au charme exotique de la serveuse prénommée Nawel (bar "la Mercerie" 98, rue Oberkampf), c'est que votre homme est déjà en bonne voie d'extinction.


Comment est l'au-delà ?TRONG>
Il va bien, merci.


Est-ce que la mort a changé vos rapports avec l'Autre ou les autres ?TRONG>
Oui. Vivant, je faisais l'amour à des femmes, et ce assez régulièrement. Voilà un grand changement. La règle est incontournable : pas de vie = pas de sexe. Le pire, c'est que ce n'est pas l'acte qui m'est impossible. C'est l'envie.


Si vous deviez ramener quelqu'un à la vie, qui choisiriez-vous ?TRONG>
Moi.


L'écriture est-elle un moyen de continuer à vivre ?TRONG>
Non. Mais ce n'est pas plus con que de hanter un château en faisant "Houououou" et en traînant des chaînes. De toutes façons, je n'écris pas vraiment. Juste une sorte de testament pour que tout se passe bien quand je serai vivant.


Pourquoi continuer à raconter sa vie lorsque l'on est mort ?TRONG>
Cette question piège est bien trop subtile pour que je tente d'y répondre intelligemment.

Beaucoup de fantômes communiquent avec les vivants, à tel point que ce rite semble établi, comme les oeufs à Pâques. De plus, je ne sais rien faire d'autre avec Internet, et il faut que j'optimise ma connexion Noos. C'est tout de même plus sympa que le guéridon rotatif, dont la pratique a beaucoup chuté chez les moins de 30 ans.



Combien de temps vous reste-t-il à mourir ?TRONG>
Le temps que la vie me tombe dessus et m'emporte.


Apparemment, on est plus occupé mort que vivant puisque votre journal est passé du quotidien à l'hebdomadaire ?TRONG>
Au contraire : j'ai moins à raconter.


Croyez-vous aux miracles ?TRONG>
Un monde qui est capable de créer un cactus, un homard, Jean-Pierre Foucault, la serveuse beurette de la Mercerie, et cette Alice (qui m'écrit encore de Strasbourg) doit être capable de tout.


A choisir, vous préférez être un ange ou un démon ?TRONG>
Difficile de vous répondre. J'aime de la même manière voleter légèrement dans le ciel que violer les chèvres (et les boucs).


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Epitaphe en forme de sortie en matièreTRONG>

 
"Moi qui suis mort, je peux maintenant l'affirmer : il n'y a pas de paradis. En tous cas, pas pour moi.

Il faut dire que mon décès est peu conventionnel : 24 ans, pas de maladie, pas d'accident. Pas de suicide non plus. Rien de brutal. Je me suis éteint lentement, comme une bougie.

Vous qui claquerez plutôt comme des ampoules, vous aurez peut-être droit à un paradis, immédiatement. En ce qui me concerne, je dois bénéficier d'une sorte de transition : j'erre dans Paris. Personne ne me voit, bien-sûr, mis à part quelques boulangères de temps en temps. Peu de gens remarquent les fantômes, en vérité. Je ne me trouve pourtant pas mal, pour un mort. Il n'empêche. Socialement, être mort, c'est très handicapant. Et sentimentalement, je n'en parle même pas. A moins d'un miracle..."
J.



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Propos recueillis par William Pierre, juin 2001.TRONG>

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