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PETIT DICTIONNAIRE MAL-PENSANT DU MONDE INTELLECTUEL
Rencontre avec Simon Epstein

Simon Epstein est économiste et historien. Il est directeur du centre international de recherche sur l'antisémitisme à l'université hébraïque de Jérusalem.

Dans son essai, Les dreyfusards sous l'occupation, l'auteur retrace l'itinéraire et les mécanismes intellectuels qui ont conduit des personnalités politiques et intellectuelles, ardents défenseurs du capitaine Dreyfus, à verser dans la collaboration. Simon Epstein bouscule l'idée convenue suivant laquelle les anciens dreyfusards devenaient naturellement des résistants.


Vous abordez un sujet douloureux pour l'histoire de France. Comment avez-vous été conduit à vous intéresser à cette part d'ombre de l'histoire politique et culturelle de ceux qu'on appelle les intellectuels engagés depuis "l'Affaire" ?TRONG>
Je travaillais depuis assez longtemps sur une question plus large et plus étroite à la fois : celle des philosémites, ou des antiracistes, ou des antifascistes qui versent, à un moment ou à un autre, dans l'antisémitisme. Les dreyfusards ne formaient qu'un chapitre dans cette recherche, et j'ai décidé, voyant que le chapitre grossissait sans cesse, d'en faire un livre à part entière.


Comment peut-on être dreyfusard en 1898 et devenir collaborateur à partir de 1940 ? Contrairement aux idées reçues, il semble qu'il y ait plusieurs filières idéologiques entre ces deux pôles apparemment opposés.TRONG>
Plusieurs passerelles conduisent les dreyfusards vers la collaboration. Certains sont restés à gauche, et c'est le pacifisme qui les conduit à être munichois en 1938 et pro-allemands en 1940. D'autres sont passés à droite, et même à l'extrême droite depuis le début du siècle, ou après 1914, ou dans les années 1930 : c'est l'anticommunisme et l'attrait du fascisme qui les poussent vers la collaboration.


Ceux que vous appelez les "dreyfusards de combat", les plus actifs, ont été massivement collaborateurs. Comment le sont-ils devenus ? Qui sont ceux que vous appelez les deuxièmes et troisièmes lignes ?TRONG>
Les "dreyfusards de combat" sont ceux qui ont écrit des articles, publié des livres, présidé des meetings pendant l'Affaire. Ils se sont aussi battus en duel. Tous ceux d'entre eux qui ont vécu jusqu'en 1940 sont devenus collaborateurs, les uns modérés, les autres extrémistes : Ajalbert, Armand Charpentier, Zévaès, Victor Margueritte, Camille Mauclair, et bien d'autres encore.


Vous revisitez le travail d'historiens contemporains et montrez que certains ont occulté cette passation. Pourquoi selon vous ? En quoi consiste la "déhistorisation" des dreyfusards, leur "béatification" ?TRONG>
Déhistoriser les dreyfusards, c'est se pencher sur leur passé (qu'étaient-ils avant d'être dreyfusards ?) mais se désintéresser de leur devenir (que seront-ils après l'Affaire ?).  Les béatifier, c'est les ériger en légion salvatrice qui joue un rôle  didactique important dans l'image que la France républicaine aime à se donner d'elle-même. L'occultation dont je parle est bien sûr une occultation naturelle, pas une occultation conspirative, mais les occultations naturelles sont les plus dures à percer.


Quelles ont été vos sources de travail ?TRONG>
La méthode est simple et fatigante. Lire beaucoup de textes et de journaux d'époque, faire des dossiers sur des centaines de personnages, pousser la recherche jusqu'à trouver la pièce qui confirme que le personnage fut dreyfusard, ou celle qui indique définitivement ce que fut son comportement pendant la guerre. J'ai utilisé, bien sûr, les articles publiés dans les années 1930 par la presse de la LICA (Ligue internationale contre l'antisémitisme, l'actuelle LICRA) et qui dénoncent, déjà, le phénomène des dreyfusards qui basculent.


Vous rappelez la théorie dite "des deux France".TRONG>
La théorie des deux France est un classique que Michel Winock et d'autres ont réactivé à partir du milieu des années 1980 pour fournir leur grille d'explication des grands bouleversements de l'histoire de France. Elle présuppose un lien, une continuité, entre les dreyfusards et les résistants, d'une part, entre les antidreyfusards et les collaborateurs d'autre part. Cette théorie fait vibrer les coeurs mais ne résiste pas à l'examen.


Vous insistez tout particulièrement sur l'influence du pacifisme. Qu'est-ce que le "pacifisme intégral", et pourquoi joue-t-il dans cette translation un rôle décisif ?TRONG>
Le pacifisme intégral part d'un bon sentiment. Au vu des charniers de 1914-1918, et au nom de l'humanité, il bannit la guerre, toute guerre, y compris la guerre de défense contre un agresseur. Les pacifistes intégraux comme Sébastien Faure sont donc désemparés par le phénomène hitlérien, et ils verseront, presque tous, dans la collaboration.


Comment expliquez-vous que des hommes politiques antiracistes avant-guerre, amis de la LICA, deviennent des antisémites véritables ?TRONG>
Des gens comme Victor Margueritte préfèrent la paix, dans leur échelle de valeur, à leur compassion pour les Juifs. Ils pensent que ceux qui protestent contre les persécutions en Allemagne veulent déclencher une nouvelle guerre. Ils assimilent l'antiracisme à un acte d'hostilité à l'égard d'une Allemagne qu'ils jugent, somme toute, pacifique et champêtre. Il y a beaucoup d'autres chemins, et la LICA, en 1944, publiera de longues listes de "traîtres", c'est-à-dire de non-Juifs qui furent d'abord amis des Juifs et qui se transformeront, pour certains tout au moins, en antijuifs féroces. Le philosémitisme n'est pas statique : il peut déboucher, en période de crise, sur l'antisémitisme.


Charles Péguy a été au centre d'une polémique récente. Quel regard portez-vous sur le personnage ?TRONG>
C'est notre bon maître Jules Isaac qui a écrit, au sujet de sa "dérive", les choses les plus pertinentes : Péguy est retourné au catholiscisme et au nationalisme mais il n'a jamais été antisémite.


Comme historien, vous analysez ici les inversions idéologiques. Avez-vous observé ce phénomène ailleurs ? Quels sont les principaux facteurs déclenchants ? Pourrait-on, à partir de votre ouvrage, systématiser une théorie de l'évolution de "l'homo politicus" voire de l'intellectuel ? En d'autres termes existe-t-il une grille de lecture qui permettrait de déceler les changements prévisibles d'opinion ?TRONG>
Les phénomènes des girouettes (on disait aussi les "toupies" dans les années 1930) accompagnent toute vie politique et intellectuelle, dans tout pays et à toute époque. Plus les crises sont graves, pourrait-on dire, et plus les girouettes abondent. Partout se pose le problème de la mémoire des mutations. Certains mutants brandissent leur mutation bien haut, d'autres la camouflent. C'est passionnant à observer, mais reconnaissons-le, la France de 1940-1944 bat beaucoup de records en matière de mutations.


Vous êtes également économiste, avez-vous remarqué des liens entre cette inversion de l'engagement et une situation économique spécifique ?TRONG>
Non. Les mutations sont idéologiques, profondes, elles ne sont pas - dans la plupart des cas - conjoncturelles ou intéressées. En d'autres termes, ce n'est pas parce qu'on les a "achetés" que les dreyfusards sont passés à la collaboration, c'est parce qu'ils y croient,  en toute conscience et en toute sincérité.


Vous annoncez un prochain livre sur les philosémites qui versent dans la collaboration et les antisémites devenus résistants. Pouvez-vous nous en dire plus ?TRONG>
En deux mots. De très nombreux collaborateurs, et non des moindres, sont d'anciens philosémites : Doriot , Déat et Luchaire, pour n'en donner que trois, sont ainsi passés par la LICA. Réciproquement, de très nombreux résistants ont un passé antisémite, lointain ou proche, accidentel ou structurel. Un seul exemple :  Marie-Madeleine Fourcade, héroine de la lutte contre les Allemands, était secrétaire de rédaction d'un journal antijuif avant-guerre. Il s'agit de flux croisés révélateurs des courants de fond qui vont conduire les Français vers la collaboration ou vers la résistance. Là aussi, comme pour les dreyfusards, le paradoxe n'est qu'apparent.


Simon Epstein a notamment publié :TRONG>
Les chemises jaunes. Chronique d'une extrême droite raciste en France, Calmann Lévy, Paris, 1990.
Histoire du peuple juif au XXe siècle, Hachette Littératures, Paris, 1998.

 

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TRONG>

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