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CARTOGRAPHIE DU MERVEILLEUX
Rencontre avec André-François Ruaud

Libraire de bandes dessinées, fondateur et rédac' chef de la plus ancienne revue française de Science-Fiction, Yellow Submarine, collaborateur des revues Bifrost et Solaris, directeur d'ouvrages aux éditions du Bélial', auteur d'un roman, Des ombres sous la pluies, et d'une dizaine de nouvelles, critique, préfacier, anthologiste, auteur d'ouvrages sur Arsène Lupin et la série Star Trek, on l'aura compris, André-François Ruaud est un hyperactif qui se dépense sans compter pour sa passion : l'imaginaire.
 
Il vient de signer une Cartographie du merveilleux dans la jeune collection Folio-SF, où il propose aux lecteurs curieux un tour d'horizon d'un genre devenu tel depuis le succès du Seigneur des Anneaux.


En disant que la fantasy est un genre protéiforme, j'ai le sentiment d'user d'un euphémisme. Pourquoi tenir à rassembler sous une étiquette unique pareille diversité ? N'y a-t-il pas assez de frontières comme ça dans la littérature ?TRONG>
Les étiquettes, ça ne sert pas qu'aux libraires - encore que ce soit aussi utile, d'ailleurs. Ca permet également d'étudier des affinités, des thèmes, une évolution historique... Des frontières, il y en a beaucoup c'est vrai, mais ce n'est pas vraiment mon souci. En fait, je bossais sur les littératures du merveilleux de manière générale, lorsque Gilles Dumay m'a proposé d'utiliser mes recherches afin de réaliser un guide de lecture sur la fantasy dans sa collection "Présence du futur" (plus tard, le projet est passé chez Folio-SF).
 
Il m'a donné un plan type, et j'ai commencé à réfléchir à la définition du genre "fantasy" : c'était nécessaire afin de cerner mon champ d'investigation - et pour ne pas marcher sur les plates-bandes de mon petit camarade chargé d'écrire le guide sur le fantastique. Finalement, je me suis également permis d'ajouter le "réalisme magique" à mon domaine, et j'ai travaillé avec, en guise de définition, un ensemble de critères. Critères qui peuvent s'appliquer plus ou moins strictement, et en conjonction plus ou moins grande, afin de repérer des degrés, des fusions et des frontières avec le fantastique au sens large. Ils forment un faisceau convergent d'indices permettant de définir l'appartenance ou non d'une oeuvre au domaine de la fantasy :
- L'irrationnel
- Le caractère non exclusivement horrifique
- L'enchantement
- Le mythe
- Un univers matériel secondaire
- La magie



L'absence d'un mot français pour désigner la fantasy ne trahit-elle pas une domination du domaine anglo-saxon sur ce territoire de l'imaginaire ? Il y a pourtant des racines françaises, notamment la matière de Bretagne et Rabelais...TRONG>
Il y a depuis toujours une prédominance anglo-saxonne dans le domaine de la fantasy, c'est évident. Les lettres françaises n'ont jamais été très friandes d'imaginaire et de merveilleux... Nous n'avons donc pas l'équivalent des grands auteurs anglais classiques (Carroll, Lewis, Nesbit, Milne, Grahame, Peake, etc.). De plus, c'est le colossal succès de Tolkien aux États-Unis à partir de 1966 qui a provoqué la reconnaissance (et l'exploitation commerciale) de la fantasy en tant que genre littéraire bien à part.


Jusqu'au milieu de la dernière décennie, la fantasy qu'on pouvait lire en France se réduisait - grossièrement - à l'heroïc fantasy, sorte de récit épique mêlant sorcellerie et combats d'épées, alors qu'aux Etats-Unis ou en Angleterre fleurissait une diversité incroyable et qu'on commence à peine à découvrir en traduction. Comment expliquez-vous cela ?TRONG>
L'aveuglement des directeurs littéraires français, et leur incroyable mépris pour la fantasy. Il suffit de lire certains articles de Gérard Klein pour comprendre quelle étrange haine la littérature de fantasy inspirait à une bonne partie du "milieu" SF français, jusqu'à très récemment. Ces gens-là pratiquaient envers la fantasy le même racisme littéraire que celui que, du haut de leur supériorité intellectuelle, ils reprochaient à la littérature générale par rapport à leur science-fiction chérie. En tant qu'amateur de fantasy au sein de ce "milieu", j'ai souvent eu l'impression d'être comme un Palestinien en Israël...


Peut-on expliquer l'apparition, l'explosion même, au milieu des années 90, dans le domaine qui nous intéresse, d'un pôle de jeunes auteurs français, âgés de moins de trente ans ?TRONG>
Pas seulement d'auteurs : de responsables éditoriaux, aussi. L'un ne va pas sans l'autre : c'est parce que Doug Headline (1), Stéphane Marsan (2) ou Gilles Dumay (3), par exemple, sont devenus directeurs littéraires, que la fantasy a brusquement éclot en France. Visiblement, c'est un phénomène générationnel : la SF ne représente plus la voie unique du bonheur spéculatif. Et je n'ai pas réellement d'explication : l'avènement des jeux de rôle n'explique pas tout.


Le terme d'école française de fantasy est-il pertinent ?TRONG>
Si par "école" on veut dire un seul mouvement unifié et dirigé, non bien sûr. Le terme de "génération française de fantasy" serait plus juste.


Parmi ces jeunes auteurs, dont deux apparaissent dans votre Cartographie du merveilleux, certains semblent imprégnés de culture rôliste, d'autres de littérature anglo-saxonne. Peut-on d'ores et déjà discerner des courants dans la jeune fantasy française ?TRONG>
Elle me semble encore un peu trop "verte", justement, pour qu'on puisse l'analyser. La plupart de ces nouveaux auteurs manquent encore de maturité - mais ça va venir, bien entendu, et c'est passionnant et excitant à découvrir. Des jeunes gens comme Silhol, Kloetzer, Colin, Calvo ou Day m'épatent, vraiment.


Cette fantasy est-elle spécifiquement française - Henri Loevenbruck et Alain Névant évoquaient les enfants de Dumas - ou bien les oeuvres en questions sont-elles encore fortement marquées de l'influence anglo-saxonne ?TRONG>
Je ne suis pas du tout certain que les jeunes auteurs français de fantasy aient beaucoup lu de fantasy anglo-saxonne. Disons que ça dépend des auteurs - Léa Silhol ou Thomas Day, par exemple, sont pétris de culture anglo-saxonne. Fabrice Colin aussi. D'autres comme Laurent Kloetzer ou Nicolas Jarry ne lisent tout simplement pas en anglais, leurs influences sont donc sans doute assez minces.


La fantasy a-t-elle de beaux jours devant elle en France ?TRONG>
Oh que oui ! Presque tout demeure à faire, à écrire, à découvrir, à traduire...


Vous avez-vous même écrit un roman qui s'apparente à la fantasy, mettant en scène un étrange couple d'enquêteurs. Quand aurons-nous le plaisir de lire la suite ?TRONG>
Dés que mon éditeur se portera mieux (4), je suppose. Les déboires de cette année avec un certain distributeur (faillite, perte de chiffre d'affaire, solde illégale) ont mis un sévère coup de frein à plusieurs jeunes éditeurs, hélas. Les choses devraient tranquillement redémarrer l'an prochain.


Notes :TRONG>
(1) Directeur de la collection fantasy, aux éditions Rivages
(2) Ancien directeur littéraire des éditions Mnémos, actuel directeur des éditions Bragelonne.
(3) Directeur de la collection Lunes d'encre, aux éditions Denoël.
(4) Editions du Bélial

 
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Propos recueillis par Jonas Lenn, juillet 2001.TRONG>

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