Rédigée sur le modèle de La Société du spectacle de Guy Debord, Théorie de la déroute nous invite à méditer sur les rapports entre "production littéraire et littérature", communication et langage ; en un mot "la question est celle de la création littéraire (l'écriture et la lecture) au sein de cet univers [communicationnaire] qui l'évacue sans cesse, la renvoyant à un pur divertissement". Tel est le vaste programme de Bertrand Leclair, critique à la Quinzaine littéraire et qui, après L'industrie de la consommation, investit de nouveau le territoire d'une littérature menacée par "l'idéologie de la communication". Or, si la démonstration est brillante, le propos est parfois excessif.
Attentif à la place de la littérature dans la société, Bertrand Leclair se veut le porte-voix d'une littérature de résistance. Résistance à "un monde figé en stéréotypes, un monde insensible" où la parole s'efface à mesure que s'impose "l'obligation de communiquer". Résistance du geste littéraire contre "les nouveaux évangélistes de la technologie et du marché". La couleur est annoncée : "comment atteindre à la résistance dans la langue à une idéologie partagée par tous qui vise à la rendre transparente ?"
Le diagnostic n'est pas nouveau. Ainsi pouvait-on lire dans Devant la parole de Valère Novarina : "Voici que les hommes s'échangent maintenant des mots comme des idoles invisibles, ne s'en forgeant plus qu'une monnaie : nous finirons un jour muets à force de communiquer". Et Bertrand Leclair de surenchérir : "renoncer à parler, c'est communiquer". C'est-à-dire être soumis aux "incessants bombardements d'informations", "renoncer aux détours et aux chemins de traverse, s'épargner le contact avec l'autre". Empruntant à Gilles Deleuze une formule qui fait presque office de slogan, Bertrand Leclair réaffirme donc : "Créer n'est pas communiquer, mais résister". Résister, refuser, réagir, tels sont les multiples mots fourmillant sous sa plume. Ils signalent l'irrépressible nécessité de revenir à des émotions non" dirigées et programmées". Refuser "de ployer sous la charge communautaire", refuser cet "univers communicationnaire" qui fait sinistrement écho à l'univers concentrationnaire des totalitarismes.
Refuser que le livre se réduise à un objet de loisir participant "d'un divertissement collectif". Retrouver l'envie d'aimer lire en l'autre car "la littérature, comme l'amour, est l'expérience sans doute la plus radicale qu'on puisse faire de l'altérité".
Des écrits de Georges Bataille qui, déjà, dénonçait "la servilité de la pensée, sa soumission à des fins utiles", à Explications de cet artificier de la langue qu'est Pierre Guyotat, en passant par La Transparence du mal de Jean Baudrillard qui a décortiqué les mécanismes d'une société qui se complaît de "son propre spectacle", Bertrand Leclair tire des leçons : "La littérature passe nécessairement par une réaction, intellectualisée ou non, à l'idéologie". Ailleurs, il s'appuie sur une poignée d'écrivains "qui se sont élevés sur les épaules de leurs prédécesseurs pour s'arracher à l'époque" et enfanter des "oeuvres indociles".
Qui sont "ces épigones de personne" ? On retrouve pêle-mêle" la puissance d'imprécation" de Linda Lê, la finesse d'écriture de Marie Ndiaye, Lorette Nobecourt, "la voix la plus incarnée, la plus présente, dans la littérature française", ou cette "torche vive" qu'est Mehdi Belhaj Kacem, sans oublier Hélène Cixous placée "au rang des plus grands écrivains". Et puisque, selon la formule brandie par l'essayiste, "la littérature, comme l'amour, c'est la guerre", tous se mobilisent pour une parole incessamment revisitée, revivifiée, réanimée, loin "des phrases préconçues", à l'écart d'une "langue usuelle, d'usage, d'usure" ; tous se sont épris de cette parole désirée, désirable. Acteurs d'une révolte "corporelle et linguistique", ces écrivains, d'après Bertrand Leclair, font infailliblement "scandale". Ils répondent en effet au sens étymologique du mot : "un obstacle, une pierre d'achoppement", "précisément ce qui déroute".
Plus incisif que jamais, l'auteur tire alors à boulets rouges sur les provocations stériles, faussement scandaleuses d'un Marc-Edouard Nabe, d'un Renaud Camus ou d'un Stéphane Zagdanski : odeur de scandale n'est pas parfum de scandale. Plus ambiguë est en revanche sa position à l'égard de Michel Houellebecq, dont le roman Les Particules élémentaires est significatif d'une société qui aboutit "à la mort du désir". Plus de désir, fini l'érotisme. Ni amour, ni littérature donc. Voilà l'époque : échanges de corps frustrés, relations mécaniques, rapports au sexe quasi compulsifs comme dans la pornographie. L'essayiste voit d'ailleurs dans le mauvais accueil critique de Love me de Laetitia Masson et la célébration de Romance de Catherine Breillat, le triomphe "de la prétendue dimension subversive" sur "l'expression de sentiments" véritables.
Mais ne se contredit-il pas lorsqu'il encense ceux-ci ou celles-là combien de fois mis en avant dans ces journaux à grands tirages, du Monde à Libération, journaux qu'il arraisonne car ils s'inscrivent dans une politique de consommation du livre au lieu de faire découvrir la littérature ? Paradoxe ? Théorie de la déroute défend certes la parole singulière en ce qu'elle réintroduit "du désordre dans l'ordre aseptisé du collectif" en soutenant néanmoins des écrivains reconnus plutôt qu'électrons libres. De même est-il toujours question de porter au pinacle ces piliers, que sont Joyce, Artaud ou Guyotat, apparemment mis à l'index alors que tout le petit monde littéraire semble s'en revendiquer d'une manière ou d'une autre. N'y a-t-il pas, pour le coup, un consensus tacite autour de ces faux hérétiques ?
On s'étonne également que Bertrand Leclair, dont le propos se veut énergique, ne sorte pas, hormis de rares envolées lyriques, de l'ornière d'une langue quelque peu ampoulée . N'y a-t-il pas, de plus, quelques exagérations à dénoncer "le culte du virtuel", dont l'essayiste surestime la finalité : internet, "cerveau global que d'aucuns veulent substituer au cadavre de dieu". Refrain dans bien des bouches aujourd'hui, par trop rebattu. Et ne se fait-il pas l'oracle d'une apocalypse qui n'a guère de fondement sinon celui de croire que la littérature est à l'agonie ? Des excès de Bertrand Leclair, ne retenons que le fond du discours : il faut maintenir la pensée dans un état de vigilance.
"Habiter l'amour, habiter le temps, habiter la liberté", voilà résumé en définitive tout le pari de la littérature, "du geste littéraire" : rechercher les lieux, partir en quête de ces domaines où s'expriment les formes de la sensibilité. Et peut-être Bertrand Leclair ne parle-t-il pas tant de l'écriture qu'il ne défend, au final, un certain art de vivre l'écriture.
BibliographieTRONG> Bertrand Leclair, Théorie de la déroute, ed. Verticales. 183 p. 98 F