Entretien avec Stéphane Nicot, rédacteur en chef de la revue Galaxies
Enseignant, critique, essayiste, anthologiste, Stéphane Nicot a collaboré à la plupart des revues et anthologies spécialisées dans les années 80, comme Fiction ou Univers, et publié sept anthologies, dont Futurs intérieurs (Editions Opta), qui contribua à faire mieux connaître en France la science-fiction québecoise, et plus récemment Hyperfuturs. Président du festival Galaxiales et instigateur du colloque nancéen "Université et Science-Fiction", il est un des plus ardents promoteurs de la reconnaissance du genre. En 1996, il a réalisé un rêve d'enfance en devenant rédacteur en chef de la revue Galaxies. Au mois d'octobre, il lancera une toute nouvelle maison d'édition, Imaginaires Sans Frontières, vouée à… la Science-Fiction.
Depuis 1996, la littérature de Science-Fiction connaît un regain d'activité en France. Expliquer ce phénomène par un effet An 2000 vous semble-t-il réducteur ?TRONG> Totalement ! Plus personne ne parle aujourd'hui de l'an 2000. L'effet "an 2000" - qu'il ne faut d'ailleurs pas exagérer - a simplement conforté le renouveau de la SF et, surtout, a donné un coup de projecteur sur un genre déjà en plein essor. L'an 2000 a permis à la SF de profiter d'un regain d'intérêt journalistique et d'attirer l'attention sur la crédibilité. Ce n'est pas si mal. Mais ce n'est qu'un épiphénomène.
Cette embellie va-t-elle durer ou doit-on craindre une nouvelle période de marasme pour la SF, sans revue et avec peu de collections dignes de ce nom ?TRONG> Au moment où tous les indicateurs sont au vert, on entend ici où là - chez quelques amateurs qui ont mal vécu la "traversée du désert" des années 85-95 - un discours digne de Cassandre : c'est trop beau pour être vrai, la SF ne PEUT PAS sortir du ghetto (certains se complaisent d'ailleurs, au nom d'une pureté mythique, à l'y enfermer), la crise est cyclique, etc. Certes, des revues ont disparu (Cyberdreams) ou sont en grave difficulté financière (SF Magazine, qui vient de lancer un dramatique appel à souscription). Mais il s'agit de problèmes indépendants du public existant et liés aux difficultés économiques de leurs structures éditrices. En revanche, les ventes de Galaxies (SF) augmentent, lentement mais régulièrement, celles de Bifrost (imaginaires), de Ténèbres (fantastique) et de Faëries (Fantasy) semblent bonnes elles aussi. De nouvelles collections se développent, des maisons d'édition se créent (Bragelonne en 2000 et Imaginaires Sans Frontières en 2001), de nouveaux prix de SF apparaissent (prix Alain Dorémieux en 2000), Gallimard - maison d'édition institutionnelle s'il en est - a créé le pendant de Folio noir avec Folio SF, etc. Plus révélateur encore : Babylon Babies, le thriller SF de Dantec publié par Gallimard, est initialement paru dans la collection "La Noire" avant d'être réédité en Folio SF. Amusant, non ? C'est que les temps changent… Nous sommes actuellement à un tournant décisif : la SF est en train de s'imposer. S'y opposer, c'est mener un combat d'arrière-garde. Et les arrière-gardes, comme à Roncevaux…
En France, la SF a toujours été regardée avec condescendance par les tenants d'une Littérature institutionnelle. Pourquoi ?TRONG> Parce que la littérature est aussi un champ clos d'affrontements économiques et idéologiques, où des intérêts matériels font que de nouvelles littératures apparaissent comme une menace, voire un danger mortel pour les tenants des formes artistiques académiques. Ce n'est pas nouveau, et cela ne cessera pas de sitôt. Je vous renvoie, et vos lecteurs aussi, au remarquable ouvrage de Pierre Bourdieu Les règles de l'art significativement sous-titré "Genèse et structure du champ littéraire" (Seuil). Il y affirme fort lucidement : "Nul ne peut plus désormais décider en maître absolu de ce qu'il faut écrire et des canons du bon goût : la reconnaissance et la consécration se jouent dans et par la lutte que se livrent écrivains, critiques et éditeurs." Comment voulez-vous que ceux qui passent leur vie à écrire des histoires pour raconter comme ils souffrent sur la moquette (épaisse et du XVIe arrondissement, de préférence), ou comme leur vie amoureuse et sexuelle est passionnante au point d'en faire les titres de la rentrée littéraire, puissent tolérer les littératures de l'imaginaire ? Toutes ces littératures aventureuses, comme dirait Michel Le Bris, le fondateur du festival "Étonnants Voyageurs" !
Nous sommes, pour les "gens-de-lettres", un ennemi mortel, à abattre. Par tous les moyens. Je leur donne d'ailleurs raison : nous avons longtemps cherché à comprendre, nous les professionnels de la SF, pourquoi le genre suscitait un tel tir de barrage… De bonne foi. Mais à tort. Nous avons tenté, des années durant, d'expliquer, de répondre, de convaincre. En vain. L'institution littéraire s'est opposée, s'oppose et s'opposera à la SF jusqu'au bout. Il ne s'agit donc pas pour nous de la convaincre mais de comprendre que nos alliés pour imposer les littératures vivantes sont le récit de voyage, le roman noir, le fantastique, le thriller, la SF, la fantasy, et - ne nous aveuglons pas par sectarisme ! - la littérature générale qui a encore quelque chose à dire (un peu partout sauf en France, à d'assez rares exceptions près).
Le grand combat de la SF en France, dans un éditorial de Galaxies vous parlez de "guerre littéraire", est celui de la reconnaissance, de la légitimation. Or, devant les échecs successifs de cette démarche, de nombreux auteurs se sont tournés vers la littérature mainstream. Cette légitimation, souhaitable et souhaitée, est-elle enfin envisageable ?TRONG> Je ne crois pas que le grand combat de la SF ait été la légitimation. Et donc que cette démarche ait échoué. De nombreux auteurs se sont tournés vers le mainstream ? Certes. L'économie de la SF ne permettait pas autrefois (c'est heureusement en train de changer très rapidement) à beaucoup d'auteurs de vivre de leur plume en France et il a bien fallu survivre ! Jeury s'est tourné avec un beau succès vers le roman paysan, Pelot vers la diversification (récemment sa belle saga préhistorique et la novélisation avec Le Pacte des loups), Barbéri vers le scénario TV, d'autres la traduction. Werber a fait de la SF sans dire qu'il en écrivait. Volodine, qui a débuté avec des romans de SF remarquablement intéressants, a fait l'impasse sur son passé SF (au point que son éditeur présentait son cinquième livre comme un premier roman exceptionnel de maîtrise… Tu parles, Charles !) avant de commencer à laisser dire… Plutôt avoir été trotskyste qu'écrivain de SF ! Cela aussi commence à changer. Francis Berthelot, qui publie aujourd'hui en littérature générale, ne fait pas, lui, de coupure nette entre ses divers romans : son article sur "SF et Nouvelle Fiction" (Cf. le dossier SF de la revue Europe, à paraître dans quelques mois) - l'un des courants les plus intéressants actuellement en mainstream - en rend bien compte.
Des initiatives comme le prix Tour Eiffel de Science-Fiction, fondé par Jacqueline Nebout, aident à crédibiliser le genre : 100.000 francs, ce n'est pas rien pour dynamiser la carrière d'un auteur français ! C'est même significatif pour un auteur américain… Le festival "Étonnants Voyageurs" a fait de la SF son thème principal en 2000. En 2001, les écrivains de SF étaient là, parmi les autres. La SF va faire, en France, son entrée en littérature comme le polar l'a fait avant lui. Cette légitimation - à ne pas confondre avec la dissolution qui consiste à nier le caractère SF des oeuvres de qualité et que Klein a jadis dénoncé dans la revue Europe - est en marche. Et rien ne pourra désormais l'arrêter.
Viens de se tenir à Nancy un colloque universitaire international qui se proposait de réfléchir sur la SF et la politique. Je crois qu'il est prévu que de tels colloques se tiennent tous les deux ans. Le milieu universitaire est-il le visa qui permettra à la SF de pénétrer à l'intérieur des murailles de la cité interdite ou ne s'agit-il que d'un élément de reconnaissance parmi d'autres ?TRONG> Il n'y a pas de visa unique, pas de passeport obligé pour la reconnaissance. Mais un ensemble de démarches qui, chacune à sa façon (on devrait aussi parler d'Utopia, le festival de Nantes : Bruno della Chiesa a réussi le pari fou d'offrir aux SF européennes une occasion de se confronter et d'exister ensemble à côté de la SF américaine), ont le même objectif commun. Le colloque de Nancy (site : Université-sf.com) - le prochain thème portera sur la SF et les images de la science - apporte donc sa pierre à l'édifice. Mais oui, la présence au sein de l'institution scolaire (j'ai récemment effectué trois interventions devant des enseignants du secondaire, ce qui est un signe) - puis de l'université - est souhaitable et même nécessaire. Le colloque de Nancy a d'ailleurs obtenu l'appui très significatif du Rectorat de l'Académie de Nancy-Metz.
La Science-Fiction n'est-elle pas une forme littéraire éminemment politique au sens où son propos serait de donner à réfléchir sur des futurs potentiels, extrapolés à partir du présent, afin de susciter une réflexion nécessaire à l'établissement de projets de sociétés ?TRONG> Bien sûr. C'était d'ailleurs le thème du premier colloque SF de Nancy, en présence d'universitaires canadiens et français et d'auteurs comme Mike Resnick, Terry Bisson (auteur d'une superbe nouvelle contre la peine de mort, parue dans le n°16 de Galaxies, Grand Prix de l'imaginaire 2001), Jean-Claude Dunyach, Jean-Pierre Hubert, Joëlle Wintrebert, Johan Heliot, Philippe Curval… Bien sûr que la SF, même quand elle ne le dit pas, est une littérature éminemment politique. Mais au meilleur sens du terme, puisqu'elle se projette dans un futur plus ou moins lointain, sans objectif de pouvoir. Je ne suis pas sûr qu'une littérature ait besoin d'un autre objectif qu'elle-même mais il est vrai qu'une littérature sans signification perd toute raison d'être. C'est d'ailleurs ce qui nous oppose aux tenants de la "belle écriture" , c'est-à-dire du style pour le style. Valerio Evangelisti s'en est fort bien expliqué dans un récent article du Monde Diplomatique, en défense de la SF et des genres de l'imaginaire.
La SF n'est-elle pas une métafiction, une fiction cognitive, une forme moderne du conte philosophique ?TRONG> Oh lala. On se croirait dans un cours de littérature… J'ai presque l'impression de repasser le PLP2 (*) ! La SF est un continent tellement vaste que certains ouvrages de SF peuvent en effet se rattacher au conte philosophique ; mais ce n'est tout de même pas la majorité des textes. Je préfère nettement reprendre votre terme de fiction cognitive. La SF opère en effet la fusion de deux domaines séparés et farouchement opposés depuis les débuts du XVIIIe siècle : la littérature d'une part et les sciences de l'autre. C'est ce qui a d'ailleurs justifié les stratégies de dénigrement institutionnelles… Alors que cette nécessaire réconciliation des sciences et de l'homme est au coeur des enjeux actuels. Au risque de devoir périr. Car les civilisations sont mortelles. Avec l'histoire, seule la SF nous l'enseigne. Qu'est-ce qui peut en effet s'opposer à la dérive libérale absolue et au règne de la marchandise sinon le facteur humain ? Qu'est-ce qui peut limiter et orienter positivement l'usage des manipulations génétiques, sinon le facteur humain ? La Science-Fiction a de beaux jours devant elle.
(*) Équivalant du CAPES pour les lycées professionnels, concours obtenu par Johan Heliot et Stéphane Nicot…