Les adolescents aussi lisent de la science-fiction. Ils sont même de plus en plus nombreux. On peut y voir un bon présage pour l'avenir du genre en France, à condition que les éditeurs respectent ce jeune lectorat en lui offrant à la fois rêve, distraction et matière à former sa curiosité et son esprit critique. C'est en tout cas dans cet état d'esprit que se place Denis Guiot, directeur littéraire de la collection Autres Mondes aux éditions Mango Jeunesse. Ingénieur, enseignant en Lycée technique, auteur d'un Dictionnaire de la science-fiction à l'usage des jeunes et de leurs prescripteurs, il tient aussi la rubrique SF de la revue Phosphore depuis 1981.
Comment avez-vous rencontré la SF ?TRONG> A l'inverse de bon nombre d'amateurs, je ne suis pas tombé dedans tout petit. Je l'ai découverte à l'âge de 22 ans environ, alors que je terminais mes études d'ingénieur. C'est un ami qui m'a prêté deux ou trois livres, dont Les plus qu'humains de Sturgeon. En fait, c'était les premiers titres SF publiés chez J'ai LU (on était en 1970/71). Bref, outre Sturgeon, j'ai commencé par Simak (Demain les chiens), Clarke (2001), van Vogt (A la poursuite des Slans, Le Monde des A), Asimov (Les Cavernes d'acier), etc. : il y a pire comme initiation ! A vrai dire, la SF ne m'était pas totalement inconnue auparavant. Mes parents l'appréciaient, même s'ils en lisaient peu. Je me souviens encore d'un très vieux numéro de Fiction qui traînait dans les rayonnages, avec au sommaire Le Père truqué de Dick et XP-15 en feu de Pierre Delvaux, qui est le premier titre de SF Jeunesse paru dans la première collection spécialisée (en 1945, dans la collection "Science et Aventures" chez Magnard). Je m'intéressais aussi un peu à l'astronautique (ah, Spoutnik, Gagarine !), à l'astronomie (ah ! le Tout ce que vous voulez savoir sur l'astronomie de Pierre Rousseau au Livre de Poche que mes parents m'ont offert pour Noël 1961), à l'espace, donc. Bref, la SF m'a enchanté par son ouverture intellectuelle, sa débauche d'idées. Et comme je suis de nature un peu monomaniaque, je me suis dit "je veux tout lire de cette littérature".
Quel cheminement vous a amené à la direction de collection jeunesse, chez Hachette puis aux éditions Mango ?TRONG> Tout d'abord mon métier d'enseignant montre que j'aime expliquer, partager, faire connaître. Pédagogie et prosélytisme sont deux mots du vocabulaire qui ne me déplaisent pas ! Et je pense que l'adolescence est un âge formidable pour se lancer à la découverte de nouveaux horizons. Donc, j'ai eu très tôt le désir d'attirer l'attention des jeunes sur cette extraordinaire littérature qu'est la science-fiction. Ensuite, la naissance de ma fille en 1972 a dû sans doute accentuer mon désir de me "spécialiser" en jeunesse. Enfin, j'avais envie d'être "pointu" dans mon domaine. Celui de la SF Jeunesse était fort peu étudié, voire méprisé. A part Christian Grenier, quasiment personne ne s'y intéressait. J'ai donc écrit des articles et des critiques pour Fiction dès 1978, créé la catégorie jeunesse en 1982 dans le Grand Prix de la SF Française (devenu le Grand Prix de l'Imaginaire), été lecteur pour Magnard, etc. En 1993, Jacques Goimard me met en contact avec l'éditrice Hélène Wadowski qui lançait chez Nathan la collection Pleine Lune et désirait avoir de la science-fiction dès les premiers titres. Je choisis et dirige L'expédition perdue de Pierre Pelot, Les Mange-Forêts de Kim Aldany (pseudonyme d'Alain Grousset et Danielle Martinigol) et L'Ecole qui n'existait pas de Gudule. Ces deux derniers titres deviendront des best-sellers et seront repris en Pocket. En 1995, Hachette Jeunesse me recrute comme directeur de collection (je n'étais que directeur d'ouvrages chez Nathan) pour créer et diriger la "segmentisation" science-fiction de la Verte Aventure qui allait être relookée. Au fil du projet, la segmentisation devient une collection à part entière : "Vertige SF" que je dirige d'octobre 1996 (date du lancement) à octobre 1999 (date du dernier titre), soit 22 titres, de L'Enfant-Mémoire de Grousset et Martinigol à la trilogie des Zapmen de Jean-Marc Ligny, en passant par le cycle du Multimonde de Christian Grenier, les Gandahar jeunesse de Jean-Pierre Andrevon, la découverte de Christophe Lambert, etc. Parallèlement, je suis directeur d'ouvrages SF pour Le Livre de Poche Jeunesse (Papa, j'ai remonté le temps ! de Raymond Milesi, La Maison brisée de Francis Berthelot, la découverte de Freddy Woets). Fin 1999, Hachette Jeunesse décide de mettre "en sommeil" (comme on dit pudiquement) la collection pour l'année 2000 - année symbolique pour la SF, pourtant ! A la date d'aujourd'hui, Vertige SF est toujours en sommeil et ne se réveillera pas. Début 2000, je suis contacté par Mango Jeunesse qui désirait créer une collection de SF pour la jeunesse, grand format. Comme cela correspondait parfaitement à mes voeux et que l'éditeur acceptait de me laisser l'entière responsabilité de mes choix littéraires (alors que j'étais considérablement bridé chez Hachette Jeunesse), j'accepte avec enthousiasme. Deux ans plus tard, je suis toujours aussi ravi de travailler avec Mango qui croit vraiment à la collection, s'y investit très fortement et me laisse toujours l'entière responsabilité de la politique de la collection (choix des textes, des illustrateurs, etc.) tout en m'aidant efficacement dans mon travail. En février nous sortirons les dixième et onzième titres de la collection : Clone connexion de Christophe Lambert et Les Rebelles de Gandahar de Jean-Pierre Andrevon, en attendant un provocateur Sa Majesté des clones de Jean-Pierre Hubert en avril et un nouveau Fabrice Colin en mai.