Longue marche. D'Istanbul à Xi'ang, Bernard Ollivier en route vers soi.
Lorsqu'il a cessé de travailler comme journaliste, c'est une retraite inattendue que Bernard Ollivier a choisie. Pas de celles que l'on passe tranquillement sur son petit bout de terre, mais au milieu des grands espaces et des chemins infinis. Sa retraite, ce fut celle de l'aventure qui mène au bout de la route et au bout de soi. En 1999, il choisit la marche et le chemin mythique de la Route de la Soie. En quatre ans, il s'est promis de parcourir 12000 kilomètres et, à chaque étape, d'écrire un livre pour raconter son expérience, sa "Longue marche" comme il l'a appelée. C'est à l'occasion de la publication de Vers Samarcande (Phébus), le récit de son deuxième voyage de la frontière turque à l'Ouzbékistan, que nous l'avons rencontré.
Pourquoi la route de la soie ?TRONG> Je voulais marcher sur un chemin habité, où avaient transité des milliers d'hommes. Il y a dans la marche une dimension spirituelle très importante ; il faut entrer en communication avec les gens qui sont passés là, avant. Je cherchais une route qui soit un pèlerinage, mais comme je ne suis pas croyant, je voulais un trajet laïque. J'ai choisi entre la route des pionniers américains et la route de la soie, celle dont l'aspect culturel m'attirait le plus.
La fin de votre premier parcours a été pénible. Vous avez été rapatrié en France, très affaibli et malade. Où trouve-t-on la force et le désir de repartir à nouveau ?TRONG>TRONG> Je suis un obstiné par nature ! Le voyage offre des occasions de s'émerveiller. C'est une source intarissable de joies. C'est ce qui fait que j'y retourne, chaque année. Et puis vous savez, la difficulté et l'effort génèrent une sorte d'énergie qui nous entraîne.
L'"ivresse des profondeurs" dont vous parlez ?TRONG> Oui, il y a de ça. Il arrive un moment où je ne peux plus m'arrêter de marcher. Je ne dors plus ni ne mange. Je l'ai payé cher, puisque je suis allé jusqu'à l'épuisement total, la première année. Alors, je m'oblige à m'arrêter régulièrement. Ces jours-là, je tourne en rond, je regarde mes cartes, je me projette sur le chemin. Toutefois, je ne peux cacher qu'après mon premier trajet, la peur était là : je reprenais la route en connaissance de cause, avec une conscience plus aiguë du danger. De plus, les pays que j'allais traverser étaient fermés depuis longtemps, avaient été agités par des révolutions et traînaient derrière eux une réputation de xénophobie. Mais, l'expérience apprend que le plus grand danger réside moins dans les faits que dans la parole. En Turquie, par exemple, les gens m'ont souvent mis en garde : "Tu vas là-bas !", en passant un doigt sous leur gorge. On me disait : "Tu vas mourir", et quand j'arrivais dans le village où l'on m'avait prédit l'égorgement, j'apprenais que la mort m'attendait dans le village suivant ou que je l'avais échappée belle... Un peu plus loin, j'ai appris que, dans les régimes soviétiques, passer un doigt sous la gorge voulait dire "j'ai trop mangé" ! Il faut aller voir soi-même, simplement. Le danger est là, mais un immense bonheur aussi. Je ne regretterais pas de mourir sur la route la soie, si mon voyage devait s'arrêter là.
Dans Vers Samarcande, vous dites "Ces trois pays qui s'ouvrent au monde après un si long isolement m'attirent et m'effraient à la fois. Je veux savoir". Savoir quoi ?TRONG> Quand Ceausescu est mort, j'avais envie d'être avec les Roumains, dans un moment où leur pays s'ouvrait au monde. J'ai emprunté un camping-car à mes amis et je suis parti un mois. Ma formation de journaliste a formé mon regard, aiguisé ma curiosité et mon envie de savoir. C'est la même chose qui me portait vers les pays de l'ex-Union Soviétique. J'avais envie de voir quelle marque avait laissé les régimes dont ils venaient de se débarrasser, ce qui restait des traditions de la route de la soie, et quels étaient les gouvernements qui leur succédaient, constatant parfois à quel point il peut être pire. C'est d'ailleurs toujours l'une de mes interrogations : comment des populations si chaleureuses et xénophiles peuvent-elles se donner des régimes aussi monstrueux ?
Vous parlez beaucoup de la solitude du voyageur. Qu'est-ce qui la comble au fil des pas ?TRONG> La solitude est à la fois souhaitée et redoutée. On marche vers les autres, mais aussi au devant de soi-même, vers soi-même, et l'on ne pense profondément que dans la solitude. Je ne suis pas quelqu'un qui s'assoit pour méditer ; mes pensées se structurent dans l'action. Quand vous marchez dans le désert, que la route est totalement droite, que rien n'arrête le regard, vous entrez dans une solitude active et la pensée vous porte. Sur la route, vous allez lentement avec vos pieds et très vite avec votre tête. C'est aussi dans cet isolement que naissent l'ennui et le manque. Mais les rencontres sur le bord de la route redonnent envie. De simples gestes ou quelques mots peuvent parfois engendrer de véritables coups de foudre. J'ai rencontré des gens avec qui j'ai éprouvé une complicité très forte. Cette solitude seule permet des contacts privilégiés.
Finit-on par se sentir nomade ?TRONG> Dès le début, oui. Il faut être un peu nomade pour partir ainsi. Un nomade est quelqu'un qui, poussé vers un but, ne s'arrête jamais. Même si je rencontre des gens merveilleux, je finis par refaire mon sac et m'en aller à nouveau. Il y a toujours cet appel de l'ailleurs, du "plus loin", qui me tiraille. C'est une fuite en avant merveilleuse. Le nomade est aussi celui qui se sent chez lui partout où il passe. Quand j'arrive dans un lieu, j'en prends possession immédiatement : je suis chez moi. L'Iran de ce point de vue-là a été un pays fabuleux. Nous en avons une image très négative : je m'imaginais aller vers un pays violent qui n'accepterait pas la différence. Or, j'y ai trouvé des gens doués d'un extraordinaire sens de l'hospitalité. Je garde en mémoire de très belles rencontres, avec des familles, un couple, des individus, une femme. Par pudeur, j'ai hésité à raconter cet élan d'une jeune femme pour un homme de passage. C'est un beau souvenir. Mais il n'y a pas un qui déborde les autres. La découverte de l'autre est pour moi la plus grande richesse du voyage. Elle est un moteur qui me permet d'avancer. Et puis les lecteurs m'accompagnaient. Si certains me disaient qu'ils avaient l'impression de marcher à mes côtés, à l'inverse, ils marchaient aussi avec moi. J'ai continué grâce à eux, aussi.
L'idée du livre est-elle venue en même temps que celle du voyage ?TRONG> Elle est venue après. Je me suis rendu compte que ce que j'allais faire avait un côté un peu exceptionnel et j'ai eu envie de le partager. L'écriture m'a paru être le meilleur moyen. Ce fut une deuxième aventure, vécue avec les Editions Phébus et les lecteurs. La troisième aventure fut "Seuil", l'association de réinsertion de jeunes délinquants par la marche à pied que j'ai créée. Quand j'ai traversé le Bosphore, d'Europe en Asie, je ne me doutais pas que ce voyage aurait tant de retombées exaltantes. Je fais une marche qui me comble, j'écris des livres avec bonheur et, grâce à lui, je fais de multiples rencontres et finance "Seuil".
Vous pratiquez une écriture de la contemplation ou du souvenir ?TRONG> Les deux. J'ai un carnet sur lequel je note des choses quand elles arrivent ou telles que je les vois ou les ressens et j'écris le soir, quand je suis installé, en me rappelant. J'écris tout en double, car pèse toujours la menace de la perte ou du vol. Mes enfants sont inquiets, aussi. Avant de partir, ils m'ont dit : "Si tu disparais, où est-ce qu'on te cherche ?". Alors nous avons eu l'idée des lettres. Quand je trouve une poste, je leur envoie mes dernières pages. Elles n'arrivent pas toutes, mais on finit par s'y retrouver...
Vous dites écrire pour "garder l'oeil ouvert". Votre voyage aurait-il été différent si vous n'aviez pas écrit ?TRONG> Certainement. Il se passe une chose particulière dans l'écriture : l'émotion est un sentiment très fugace. Il faut la décrire, aller plus loin dans l'introspection, aller voir dans ses tripes, d'où elle est partie, où elle est arrivée, qu'est-ce qu'elle a bouleversé au passage... Là encore, l'écriture change l'aspect des choses. Je n'aurais sans doute pas vécu cette expérience de la même manière, peut-être un peu moins intensément. Ce voyage dans son ensemble m'a transformé.
Il vous a "déformé" comme vous l'écrivez... Oui. Partir, c'est à la fois tout laisser, se retrouver et se trouver changé.
Qu'aimez-vous dans l'écriture de voyages ?TRONG> Je ne fais oeuvre ni d'historien ni de géographe, j'essaie seulement de transmettre mes émotions. L'écriture est un très bon vecteur de sensations et de rêves. On m'a souvent demandé pourquoi je ne souhaitais pas publier mes photos. Parce qu'il ne s'y passe rien. Je crois qu'il leur manque une troisième dimension qui est celle de l'imagination. Ces paysages font rêver parce qu'il n'y a justement pas de cliché. Au gré des voyages, je crois avoir progressé dans l'écriture et régressé dans l'observation, en ce sens que je ne veux pas devenir un voyageur professionnel. L'intérêt principal de mon livre tient à une certaine naïveté. J'ai découvert des régions, des gens, des régimes totalement neufs, sur lesquels j'ai posé un regard neuf, lui aussi. Je voudrais rester un amateur. Si j'en faisais mon métier, mon regard perdrait à la fois de son côté inquisiteur et spontané. Quand j'aurai fini la route de la soie, je n'écrirai plus sur la marche. J'aurai fait le tour.