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COMMUNAUTÉ MARGES
Les admirables secrets D'Albert Le Grand
 
"Tenez, voici ma boutique… Laissez-moi passer le premier car c'est un encombrement magnifique." Comme Yann S. déverrouille la porte, les cloches de Saint Sulpice se mettent à sonner. Il rit : "Quelle meilleure cachette pour le Diable que l'ombre du Bon Dieu ?". Et de fait la librairie semble se tapir au fond de cette cour, loin du regard indiscret des passants.


Alberti Magni de Secretis Mulierum libellumTRONG>


Clope au bec, Yann S. manipule un radiateur à gaz d'aspect meurtrier : "Pas de panique ! J'ai sur mes étagères toutes les formules pour barrer le feu."

Les livres semblent escalader les murs et se grimper les uns sur les autres. Entassés jusqu'au plafond, ils dégagent une odeur de moisi et de poussière. La lumière grise d'un après-midi d'hiver dépouille rayonnages instables et tables bancales de tout pittoresque nécromant.
"Là, ce sont les grimoires, les livres de sorcellerie… Les Véritables Clavicules de SalomonLe Fameux Secret du Papillon VertLe Livre Secret des Grands Exorcismes de l'abbé Julio… Et Le Recueil d'Agrippa, si réputé qu'il a donné son nom à ce genre de littérature.
Ah ! voilà celui qui nous intéresse, le plus célèbre de tous, Le Grand Albert des secrets. Ou plutôt, tel qu'il fut publié à Lyon en 1580, Alberti Magni de Secretis Mulierum libellum… Traduit du latin de cuisine ça donne Le petit livre d'Albert le Grand sur les secrets des femmes et, du même, celui sur les vertus des herbes, des pierres et de certains animaux. A l'origine ce n'est qu'un almanach, une compilation de textes disparates, calendrier astrologique, anecdotes curieuses, recettes abracadabrantes, bref tout ce qu'il faut "pour le plaisir et l'utilité du Public".



Le lecteur y trouve aussi tout ce qu'il a toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander : la conception, la procréation, l'influence des astres sur le foetus, la nature des hermaphrodites, la "manière de connaître quand une fille a perdu sa virginité" et cette mise en garde : "L'homme qui éjacule plus qu'il ne faut devient sec (…) c'est pour cela que ceux qui se servent trop souvent du coït ne vivent pas longtemps."
Ces "secrets des femmes" sont d'autant plus admirables que l'éditeur les affirme "tirés et traduits sur des anciens manuscrits de l'Auteur, qui n'avaient pas encore paru". Et quel Auteur! Albert le Grand passe alors pour un magicien, inventeur d'automates.



A l'indexTRONG>
 
En fait, ce moine dominicain, né en 1193 en Souabe, et mort à Cologne en 1280, enseigne la philosophie et la théologie. A Paris ses cours attirent tant de monde qu'il doit les donner en plein air, pas loin d'ici, sur la place de Maître Albert, devenue depuis la place Maubert. Ce lecteur d'Aristote met les textes scientifiques anciens à l'épreuve d'expériences pratiques et veut concilier les données de la révélation et celles de la raison, la foi et l'intelligence. Saint Thomas d'Aquin est un de ses disciples. Béatifié en 1637, canonisé en 1931, Albert le Grand est le saint patron des scientifiques. Pas grand chose à voir avec la magie donc…
En 1580 Albert n'est plus là pour se plaindre qu'on lui vole  son nom. Mais l'Eglise veille au grain. Soucieuse que les secrets des femmes le restent, elle met Le petit livre d'Albert à l'index. Formidable coup de pub !  On publie aussitôt en Italie une édition clandestine, sous le titre Le Grand Albert des secrets, un des premiers livres imprimés en langue française.
Le placement sur la liste des ouvrages réprouvés pour toujours n'empêche pas les rééditions clandestines et contrefaçons de se multiplier au XVIII°. Et les éditeurs n'ont pas de scrupule à ajouter des textes glanés ici et là, un bizarre traité des "vertus et propriétés de plusieurs sortes de fientes" qui, contre la dysenterie, recommande la fiente de chien en poudre bouillie dans de l'urine, ou une curieuse étude de physiognomonie qui révèle que "l'haleine forte et violente est la marque d'un grand esprit" et "les cuisses velues, dont les poils sont rudes, marquent un homme paillard et fort propre au combat amoureux et dont le sperme est excellent pour la conception".



Vers 1700, un éditeur entreprenant imagine un improbable Albertus Parvus Lucius, "un de ces grands hommes, qui par le peuple ignorant ont été accusés de magie" et met sur le marché Les Secrets merveilleux de la magie naturelle et cabalistique du Petit Albert, traduits exactement de l'original latin. Ce plagiat du Grand Albert  mêle remèdes de bonne femme, formules de talismans, et procédés "pour faire promptement d'excellent vinaigre" ou "pour se rendre invisible par le moyen d'un anneau". Sans oublier le "secret admirable pour se conserver toujours en santé, souvent mis en usage par sa Majesté Charles V", du moins jusqu'à sa mort à l'âge vénérable de 42 ans.
Le Petit Albert est un livre de filou qui donne la recette pour rendre impuissant un rival, "contrefaire du musc qui sera jugé aussi exquis que le naturel oriental" ou "faire danser une fille nue en chemise". Le Grand Albert passe pour plus ésotérique, plus orienté vers la magie blanche. Bien interprété par un initié il permet de guérir la stérilité ou de choisir le sexe de l'enfant à naître.
On dit qu'à l'origine seuls les prêtres possédaient des agrippas mais qu'à l'occasion de la Révolution bon nombre serait tombé aux mains des profanes. Au Québec, au début du XX°, on croit encore que tous les curés ont le Petit Albert pour faire venir le diable quand ils en ont besoin. En tout cas, le seul moyen pour un laïc de se défaire d'un de ces livres dangereux est de le remettre à un prêtre qui  saura comment le détruire.



La France exporte aussi ses ténèbresTRONG>
 
A partir de 1850, les deux ouvrages sont le plus souvent réunis en un volume sous le titre Admirables secrets du Grand et du Petit Albert. Les colporteurs, qui emportent dans leurs boîtes mercerie et contrebande, images d'Epinal et illustrations pornographiques, bibliothèque bleue et livres de magie, leur assurent une large diffusion dans les campagnes.
Devenu le livre de chevet des sorciers solognots et des rebouteux vendéens, Les Admirables secrets du Grand et du Petit Albert accompagne les colons Français au Canada et ailleurs. Le tout premier roman de la littérature québécoise, Le chercheur de trésors, de Philippe Aubert de Gaspé fils, porte en sous-titre "ou l'influence d'un livre". Le livre maléfique n'est autre que "le recueil des textes d'Albert le Petit".



Yann S. allume une cigarette au mégot de la précédente, tend la main pour prendre un autre volume : La France exporte aussi ses ténèbres. Voici ce qu'écrit Alfred Métraux en 1958 à propos des origines du vaudou haïtien : "Un très grand nombre de croyances et de pratiques soi-disant africaines, ont une origine picarde, normande ou limousine ! Le monde de la magie européenne n'est guère différent de celui de l'Afrique. (…) Ce prestige de la magie française subsiste intact en Haïti. A ceux qui en doutent, rappelons la vogue dont jouissent dans les milieux populaires, sinon la petite bourgeoisie, le Grand et le Petit Albert ainsi que la Poule Noire. C'est de ces livres, importés de France, que les houngan tirent une partie de leur savoir magique."


Tourne si tu es assez hardi TRONG>
 
Aujourd'hui le pays où on vend le mieux Les Admirables secrets du Grand et du Petit Albert sont les Etats-Unis, grâce au renouveau de la sorcellerie dans la patrie de Buffy.
Oh ! on peut rire des formules farfelues du Grand Albert. Surtout si on le compare au Dragon Noir qui permet d'invoquer les forces du mal, ou au Grand Grimoire qui détaille mille méthodes d'empoisonnement. Mais peut-être le Diable ruse-t-il avec nous en se donnant des allures inoffensives… Peut-être ce livre attend-il le lecteur à lui destiné ?
Depuis Eve et l'arbre de la connaissance,  Pandore et la boîte fameuse, la curiosité mène l'homme à sa perte. Qu'un profane ouvre un agrippa et chaque page l'invite à aller plus loin : "Tourne si tu es assez hardi." L'imprudent, c'est fatal, cède à la tentation de jeter un sort ou d'invoquer Lucifer, pour voir si ça marche. Mauvaise idée ! Satan se montre un visiteur fort incommode, qui déteste qu'on le dérange pour rien.



Lorsqu'en Jamaïque on arrête Edmond pour le meurtre du petit Rupert Mapp, douze ans, on trouve dans sa poche la formule de la "Main de Gloire" copiée dans le Petit Albert. Pour fabriquer ce talisman qui lui aurait permis de se rendre invisible, Edmond a étranglé le garçonnet et lui a coupé les mains.

Yann S. dit au revoir sur le seuil de sa librairie :
"Les agrippa renferment trop de secrets et de pièges. La prudence voudrait que je les ferme avec un gros cadenas et les garde dans une pièce séparée, suspendus par une chaîne à une poutre tordue. Mais les affaires ne sont pas si bonnes que je puisse réaménager la boutique. Alors je prends le risque… A moins qu'un jour je n'essaie la formule pour changer le plomb en or fin…"
De nouveau le rire résonne dans la cour obscure.
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