Par essence, un manuscrit est destiné à essuyer les refus, tout le monde le sait. Or, l’histoire littéraire est ainsi faite que nous n’avons à étudier que des ouvrages édités. Grave lacune qu’il convient de réparer pour approcher par la bande l’histoire telle qu’on ne l’écrit pas : découvrez ici la véritable histoire des manuscrits refusés.
Le plus célèbre d’entre eux est aussi l’un des plus glorieux du XXe siècle. L’affaire date de 1912 lorsque monsieur Marcel Proust, rentier, décide de publier un manuscrit intitulé Du côté de chez Swann. À l’époque, Proust a déjà essuyé des refus pour des volumes de pastiches et d’articles auprès de ses deux premiers éditeurs, Le Mercure de France et Calmann-Lévy. S’il expédie son ours à la Librairie de la NRF le 10 novembre 1912 –il en avait transmis auparavant un exemplaire à Eugène Fasquelle –, c’est sur les conseils de son ami Antoine Bibesco. Mais Proust commet une erreur tactique en indiquant qu’il est prêt à réaliser l’édition à ses frais au cas où le livre ne serait pas retenu.
Qu’on est donc innocent qu’on a un manuscrit entre les mains… Les jeunes esthètes de la Nouvelle Revue française y voient une sorte d’injure croyant qu’il les prend pour des éditeurs marrons. Leurs principes esthétiques vont à rebours de ces pratiques. Et puis la malchance s’en mêle puisqu’André Gide, commis à la lecture de l’opus, n’y jette qu’un oeil désinvolte. Encore n’en est-on pas bien sûr. Était-il seulement ouvert cet oeil ? Ce pauvre Marcel reçoit le même jour la double réponse négative de Fasquelle et de la NRF. Au final, c’est Bernard Grasset qui publiera le premier volume de l’un des plus grands chefs-d’oeuvre du siècle.
En découvrant le livre, Gide tombe des nues. Il n’est pas fier lorsqu’en janvier 1914 il écrit à Proust : « Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la N.R.F. – et (car j’ai honte d’en être beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie. » C’est faire amende honorable. De son côté, Gaston Gallimard cherche à reconquérir Proust afin de publier la suite de La Recherche. Malin comme un singe, il écrit à Proust et fait d’une pierre deux coups : « Nous avons été sottement légers. J’en ai honte en y pensant. Le succès étant venu, je n’ai plus osé vous écrire, craignant que vous vous mépreniez sur une sympathie un peu tardive (…) Enfin, permettez-moi d’insister d’une façon toute spéciale. Je voudrais tant rattraper notre erreur, que vous soyez avec nous et que ce soit un peu à moi que mes amis le doivent. »PAN>
Ces derniers mots expliquent comment le refus de Proust qui restera une tache dans l’histoire de la NRF va permettre au capitaine d’industrie Gaston Gallimard d’asseoir son pouvoir au sein de cette maison que l’on ne connaîtra bientôt plus que sous son nom. À toute chose malheur est bon.
Eric Dussert, entre autres activités, tient la rubrique Les égarés, les oubliés au Matricule des Anges. http://www.lmda.net/