Les manuscrits sont refusés par les éditeurs, c'est entendu. Néanmoins, il arrive qu'ils soient acceptés ; mais que tout à coup l'auteur change d'avis, et que, confronté à son texte qui a pris des aises sur la page blanche, il en conçoive de la peine. Le malheureux sombre alors dans les affres du doute car ses écrits n'ont plus, mais plus du tout, les qualités qu'il leur attribuait...
Si cette réaction n'est pas rare, elle n'est pas non plus commune. Et de loin. L'orgueil - parfois légitime - du créateur face à son oeuvre déborde souvent un sens critique étouffé. Ainsi de Pascal Pia, l'un des plus grands personnages de la littérature française du XXe siècle - et il en faut de la grandeur pour conserver l'esprit clair lorsqu'une publication se profile ? Pascal Pia (1903-1979) a renoncé de lui-même à l'édition de ses premiers poèmes. Resté dans les annales pour avoir été le mentor de Camus, ce brillant polygraphe a refusé de corriger les épreuves de son recueil Le Bouquet d'orties que lui adressait la déjà "prestigieuse" maison Gallimard dans les années 1920.
Érudit, éditeur de textes rares qu'il diffusait parfois sous le manteau, excellent connaisseur de la littérature - au point de commettre quelques mystifications mémorables -, Pia avait fait en même temps que Malraux ses débuts dans la revue Action dirigée par Florent Fels et Marcel Sauvage. Il fut ensuite correcteur, nègre de Frédéric Lachèvre, un autre érudit, de Fernand Fleuret. En 1922, il est secrétaire d'un banquier. En 1925, chef de fabrication des éditions Albin Michel puis à partir de 1937, année de son entrée à Ce Soir comme secrétaire de rédaction puis au poste de chef des informations générales, il entre en journalisme et n'en sortira que couvert de lauriers.
Comme l'écrivait André Pieyre de Mandiargues à propos de Saint-Pol Roux, Pascal Pia (né Pierre Durand) eut le "magnifique plaisir de se faire oublier" allant jusqu'à détruire la trace de poèmes, certes un peu verts, qu'il avait laissé courir auparavant sur plusieurs pages de la NRf. D'autres avant lui s'étaient réfugiés dans l'ombre de l'anonymat et de la non-publication. Le publiciste Paul Armand Challemel-Lacour (1827-1896) a refusé de livrer son oeuvre à l'imprimeur : ses Études et Réflexions ne paraîtront que cinq ans après sa mort. Eric Ambler, sujet britannique d'humeur ombrageuse (1909-1998), déniait à ses concitoyens le plaisir de lire ses ouvrages. Pour d'autres raisons, assez drôles du reste, l'académicienne Marguerite Yourcenar, dame de Crayencour, empêcha la réédition posthume de ses poèmes de jeunesse. Il est vrai qu'ils étaient diffusés par… L'Humanité avec pour matière première beaucoup de marteaux et faucilles, des récoltes glorieuses et de vaillants ouvriers au travail. Dans un pur style productiviste, la jeune dame de Crayencour militait dur. Les amateurs de kitsch révolutionnaire apprécieront.
Plus proche de la position de Pascal Pia, il faut signaler Albert Thierry (1881-1915) qu'évoquait Henry Poulaille, le fondateur et exégète du courant prolétarien, dans son Nouvel Âge littéraire (rééd. Plein Chant, 1986), A. Thierry était un instituteur qui partageait son temps entre sa classe, la littérature et le syndicalisme. Il tint à l'abri des regards ses manuscrits car il refusait de parvenir. Lucidité ? humilité ? paradoxal orgueil ? Il est délicat de se prononcer sur les raisons de cette attitude. Le poète Louis de Gonzague Frick (1883-1958), figure du Tout-Paris littéraire et premier soutien des surréalistes, en a peut-être proposé par anticipation une explication. Nous y reviendrons...
Les éditions Fayard ont entrepris la réédition des oeuvres de Pascal Pia. Sont disponibles : Les Livres de l'Enfer (1998) et deux formidables volumes de chroniques qui classent Pia parmi les plus importants critiques littéraires du siècle, Feuilletons littéraires I : 1955-1965 (1999) et Feuilletons littéraires II : 1965-1977 (2000). Voir aussi sa Correspondance avec Albert Camus (Fayard, 2000) et son Apollinaire (Le Seuil, rééd. 1995). Un fragment des poèmes communistes de M. Yourcenar a paru dans la revue Histoires littéraires (n° 3, 2000)