Si l'on en croit l'ironie moqueuse de Tina ou de l'immortalité, Arno Schmidt (1914-1979) se faisait une étrange idée de la postérité. Son petit récit composé depuis les Champs Élysées par un écrivain interloqué, relate ce qu'il advient des êtres humains lorsqu'ils ont trépassé. Le pire, on l'imagine, sous la forme d'une épreuve de patience. Tant que leur nom apparaît imprimé dans un ouvrage sur la terre, ils sont condamnés à attendre une (quasi) éternité. La libération arrive assez vite pour le quidam (une dizaine de lustres), bien plus tard (secula seculorum) pour les gens de lettres, à fortiori si on leur reconnaît du talent et que la glose multiplie leur nom, leur marque, leurs ouvrages.
Ce texte est une merveille comme la plupart des écrits de l'Allemand Arno Schmidt, le Génie Méconnu, qui fut en butte à l'incompréhension, certains le considérant même comme un dadaïste sur le retour. Le parcours d'un génie est-il plus aisé que celui d'un médiocre ? Certainement pas. Gardons-nous de généraliser, constatons néanmoins : un génie est toujours en butte à l'indifférence de ses concitoyens moyens - éditeurs et critiques compris. Le génie est la victime désignée des équarrisseurs du talent.
Désabusé sans doute, réduit à vivre misérablement dans un ermitage propice au travail, Schmidt est à l'Allemagne ce qu'à l'Irlande fut Joyce. Écrivain de tout premier plan, inventif, créateur de formes et de mots, inspiré, drôle souvent, intelligent et malicieux, il ne rechignait pas à la moquerie et à l'antiphrase comme en témoigne ce conseil avisé : " Et par conséquent quelle est la meilleure recette pour une vie sur terre en général, en haut comme en bas ? : "S'installer à la campagne. Être bête. Baiser. Fermer sa gueule. Aller à l'église. Quand un grand homme pointe son nez, se planquer dans l'étable: il ne risque pas de t'y suivre ! Voter contre l'enseignement de la lecture et de l'écriture ; pour le réarmement : les bombes atomiques !" "
Claude Riehl, à qui l'on doit l'essentiel des traductions françaises de Schmidt depuis vingt ans, a servi il y a peu un essai conséquent en postface à Tina ou de l'immortalité. Son texte est intitulé "Arno à tombeau ouvert". Il y est dit : "Arno Schmidt aurait pu devenir un homme riche si ces éditeurs avaient répondu positivement !" Et il connut plus d'un refus. Le premier est inhabituel car Schmidt passionné de sciences souhaitait publier une table de logarithmes en Allemagne (refus) puis aux Etats-Unis (re-refus). "L'autodidacte-né" et lecteur omnivore délaisse alors les mathématiques et propose Enthymésis, Gadir et Léviathan à l'éditeur Rowohlt.
Miracle ! Un contrat est signé le 15 septembre 1948. Sa proposition suivante manque même d'être acceptée malgré son étrangeté - il s'agissait d'une curieuse pochette-surprise comprenant un recueil de lettres fictives à des écrivains morts ou vivants, des textes de jeunesse, sa traduction de La Chute de la maison Usher et… le début de sa table de logarithme ! Toutefois, la réception de Léviathan est très bonne. Hermann Hesse célèbre "la prose enragée de ce desperado", Jünger avoue le lire avec plaisir. N'empêche que les refus ultérieurs de ses manuscrits conduisent le créateur à la misère. Convié à un dîner par son éditeur, Schmidt s'emportera et aura ce trait : "les éditeurs lapent leur bisque de homard dans le crâne décharné de leurs auteurs !"
Depuis les années 1960, chacun peut lire Schmidt en français. Sans plus tarder, une recette :
- Commencer par La République des savants où l'écrivain se moque de ses pairs, des élites scientifiques, artistiques et littéraires / ou encore : choisir au hasard l'un de ses livres ; - dévorer ensuite les Scènes de la vie d'un faune, Brand's Haide, Roses et poireau, Léviathan, Miroirs noirs et les recueils récemment traduits par Cl. Riehl ; - reprendre sa lecture par le début ou dans le désordre ; - rendre grâce à Claude Riehl le traducteur qui a pénétré avec méticulosité et goût, l'univers, la vie et le caractère trempé d'un Allemand unique dont l'oeuvre est essentielle, vivante, envoûtante.
Conclusion : Arno Schmidt n'est pas prêt de quitter les Champs-Élysées.
Après Maurice Nadeau et Christian Bourgeois, les éditions Tristram publient Arno Schmidt. Les plus récents ouvrages sont Tina ou de l'immortalité (127 pages, 75 FF), Vaches en demi-deuil (351 pages, 150 FF) et Histoires (175 pages, 16.77 FF).