Rechercher
Lettre d'info
 
Voir mon panier  


 
 
 
PETITE HISTOIRE DES RENDEZ-VOUS MANQUÉS
Non c'est non ! (3)
Nous sommes en 1951, Samuel Beckett vient de faire une entrée fracassante en littérature. Et pourtant, nul grand écrivain n'eut plus que lui de difficulté à se faire publier. Il entre chez Minuit et ne quittera plus cette maison. La disparition, le 9 avril dernier, de l'éditeur Jérôme Lindon suggère une chronique toute commémorative, en hommage à celui qui eut le talent de donner à la littérature française l'un de ses plus récents prix Nobel.


Sans perdre de vue mon sujet - "les manuscrits refusés", vous vous souvenez ? -, ni songer à retracer l'histoire des éditions de Minuit, il n'est pas inutile de rappeler que c'est Jérôme Lindon qui insuffla à sa maison une seconde vie après que Vercors eut quitté sa direction. En publiant Le Voyeur d'Alain Robe-Grillet et les auteurs du Nouveau Roman, Lindon a pris dans les années 1950 la tête du peloton des éditeurs littéraires. Une photo du 16 octobre 1959 où sont réunis les auteurs-maison ne manque pas de cachet. Rue Bernard-Pallissy (Paris VIe), Robe-Grillet, Claude Simon, Claude Mauriac, Lindon, Robert Pinget, Nathalie Sarraute, Claude Ollier et Beckett immortalisent un moment de la littérature dans une rue désormais légendaire.


Sur cette photo, il faut voir Beckett. Adossé avec désinvolture, l'oeil pointu, l'Irlandais a les mains dans les poches. Cet attitude à la fois réservée et pleine d'assurance souligne la personnalité de celui qui fut à l'origine du sursaut des éditions de Minuit. Né le 13 avril 1906 dans la banlieue sud de Dublin, Samuel Barclay Beckett connut quelques errances éditoriales avant de décrocher le prix Nobel. Voyez l'euphémisme. Nul grand écrivain n'eut plus que lui de difficulté à se faire publier. En cela, son cas est exemplaire et rappelle celui de l'Allemand Arno Schmidt qui pourrait nous offrir le sujet d'une chronique tout aussi édifiante.


Après de brillantes études secondaires et l'obtention d'un diplôme de Bachelor of arts en langues romanes (français et italien) décroché en 1927 au prestigieux Trinity College, Samuel Beckett débarque à Paris en 1928. Embauché comme lecteur à l'Ecole normale supérieure, il fait dans la capitale une rencontre majeure, celle de James Joyce dont il devient l'ami.
Après avoir publié en Irlande et en Angleterre quelques textes en revue, il traduit en 1930 son Anna Livia Plurabelle avec Alfred Péron pour la NRf et lui consacre un essai : Dante… Bruno. Vico… Joyce. En 1929, une première nouvelle, "Assumption", avait paru dans la revue anglophone de Paris dirigée par Georges Duthuit, Transition. Beckett remporte aussi un concours avec son poème " Whoroscope " et, à la fin de son séjour parisien, reçoit une commande d'un éditeur parisien pour un essai sur Proust (1931). Retour à Dublin où il conçoit que l'activité universitaire ne lui convient pas. Il souhaite écrire… et publier. En janvier 1932, il lâche l'université et entame plusieurs années d'errance et de détresse morale et matérielle.



Ses déroutes éditoriales débutent avec Murphy dont la légende veut que le manuscrit soit refusé par 42 éditeurs anglo-saxons en l'espace de deux ans. Un record. Ce n'est qu'un début : en 1938, Raymond Queneau alors en poste chez Gallimard, refuse le même Murphy sous prétexte que son anglais ésotérique reviendrait trop cher à traduire - c'est probablement pour cette raison que Beckett établira lui-même ses traductions par la suite. En juillet 1946, rebelote : Simone de Beauvoir refuse la publication de " Suite " prévue dans Les Temps modernes sous prétexte que le texte en est trop cru. Beckett avait commis la maladresse de n'envoyer que la première moitié de son texte en lecture. Simple erreur de jeunesse. Les choses s'améliorent en 1947 avec la publication de Murphy chez Bordas mais, de nouveau, elles se compliquent lorsqu'il s'agit de trouver l'éditeur de la trilogie écrite en 1948, Molloy, Malone meurt et L'Innommable. Là encore la légende est tenace. Selon les exégètes, ce sont cinq, six et même parfois " plusieurs dizaines " (sic !) d'éditeurs qui rejettent les trois manuscrits. En réalité, nous ne savons avec certitude qu'un nom, celui de la première maison consultée : il s'agit de " K Éditeur " fondé en 1945 et dirigé par Alain Gheerbrant dans les houles de l'avant-garde littéraire. Premier refus. L'histoire nous apprendra peut-être les autres.


Grâce à l'inspiré Robert Carlier, ami commun de Beckett et de Jérôme Lindon qui imaginait non sans humour qu'un roman insolite et invendable ferait peut-être grand bien aux éditions de Minuit moribondes, l'Irlandais fera déposer ses manuscrits chez Minuit. Ils sédimenteraient encore sur le bureau de Georges Lambrichs si Lindon les apercevant ne s'était emparé de Molloy. Il le dévore.
Nous sommes en 1951, Samuel Beckett vient de faire une entrée fracassante en littérature. Il entre chez Minuit et ne quittera plus cette maison. Publié en mars, le livre ne sera vendu qu'à 694 exemplaires la première année mais la critique reconnaît d'emblée son auteur.



Bien sûr, on peut ne pas suivre l'exemple de Beckett, si illustre soit-il. En fait, de la même manière qu'il demandera à Jérôme Lindon d'aller à Stockholm recevoir le prix Nobel à sa place en 1969, il confira à sa compagne la tournée des éditeurs, puis, l'accord acquis, de développer des trésors d'inertie et de prévention pour échapper à la publication. Personnalité plus que problématique, il restait transi malgré son désir de rendre ses écrits publics. "Je dois tout à Suzanne, confessera-t-il à son ami James Knowlson. Elle a colporté [mes manuscrits] en essayant de convaincre quelqu'un de prendre les trois livres d'un coup. C'était extrêmement prétentieux, de la part d'un inconnu ! C'est elle qui allait voir les éditeurs pendant que je restais dans un café à me tourner les pouces ou tout ce qu'on peut bien se tourner."
Nous n'engagerons aucun jeune auteur à faire de même. À moins qu'il ne dispose d'une grosse, grosse, très grosse dose de talent qui finit toujours par se laisser remarquer.



Parmi la pléthore d'essais consacrés à Samuel Beckett, on peut entamer sa découverte du personnage par la lecture du Cahier de l'Herne Beckett (1976) et les biographiques de Deirdre Bair (Fayard, 1979) ou de James Knowlson (Actes Sud-Solin, 1999).


Eric Dussert, entre autres activités, tient la rubrique Les égarés, les oubliés au Matricule des Anges.
http://www.lmda.net/


Retrouvez les autres "Rendez-vous manqués"TRONG>
 
La véritable histoire des manuscrits refusésTRONG>
 
Auteur Versus EditeurTRONG>
 
Arno Schmidt, le "Génie Méconnu"TRONG>
 
Pascal Pia, le "plaisir de se faire oublier"TRONG>TRONG>






Eric Dussert, juin 2001.
Copyright manuscrit.com 2001
TRONG>
 
Veuillez vous connecter pour laisser un commentaire sur cette actualité.
Si vous ne possédez pas de compte, créez en un ici


Copyright © 2001 - 2008  Editions Le Manuscrit
Tous droits réservés

 

Identifiant
 

Mot de Passe
Oubli du mot de passe cliquez ici

Manuscrit Université
Essais & Documents
Récits & Témoignages

Roman
Romance
Roman noir
Régions
Erotisme
SF / Fantastique
Marges

Nouvelle
Jeunesse
Poésie
Arts & Scénario
Pratique



Mentions légales

Conditions
générales de vente


Contactez-nous
 
Nos principaux partenaires