Les relations de l’écrivain et du bibliopole (respectivement dénommés « L’Auteur » et « L’Éditeur » dans tout contrat qui se respecte) ont toujours été d’une ambivalence criante. Alors que l’auteur réclame un éditeur ayant pignon sur rue pour espérer diffuser correctement ses mots, il n’aura de cesse de décrier ses manies d’homme d’affaires béotien dès lors qu’est acquis le « oui » au manuscrit soumis.
La littérature des deux siècles passés ne manque pas de belles pages sur le sujet. Depuis Georges Darien qui croquait Savine, l’éditeur de l’antisémite Drumont, dans Les Pharisiens jusqu’à l’incontournable Alphonse Allais.
Bien oublié, Édouard Guerber (1882-1922) était sans illusion quant aux « professionnels de la profession ». Ami du romancier Albert t’Serstevens, Guerber a laissé de rares plaquettes dont l’une, théorique, contient une réflexion désenchantée sur le statut accordé à la poésie. On lit donc sans surprise dans son recueil satirique Sous le doux ciel de France (Librairie de France, 1922) un poème ironique et mordant intitulé «L’Éditeur» :
Que m’apportez-vous là ? demande au pauvre auteur Maigre, l’éditeur gras et riche dont la firme Est célèbre en tout lieu, du pôle à l’équateur. - De la prose, répond l’écrivain, je l’affirme.
Le marchand, des deux mains, saisit le manuscrit, Le palpe, le soupèse, y met le nez, le flaire Et dit : par Apollon, ça paraît bien écrit, Ça ne sent pas mauvais,… ça ne pourra pas plaire.
-Pourquoi donc voulez-vous, jeune et rusé coquin, Que notre grand public, au goût éclairé, perde Son temps et son argent à lire un beau bouquin, Alors qu’au même prix, je lui vends de la Merde ?
Dans un registre similaire, l’humoriste Alphonse Allais (1854-1905) a consacré une saynète du Cocorico (le journal) à cette belle figure de l’éditeur ignare. Rendons-nous avec lui « Chez l’éditeur (histoire arrivée) » : Personnages :
Loys Lazur, jeune poète légèrement infatué. Duconnel, éditeur illettré mais cupide.
DUCONNEL. – Ah ! vous voilà, mon ami ; asseyez-vous, je vous prie. LAZUR, s’asseyant. - … DUCONNEL. – Eh bien, j’ai fait lire votre petit machin. Beaucoup de talent, il paraît. Nous allons faire paraître ça. LAZUR. - ...
DUCONNEL. – Où diable ai-je fourré votre manuscrit ? Ah ! le voilà. La Bru de l’Agent Voyer, c’est bien ça ? LAZUR, un peu vexé. – Je ne crois pas. DUCONNEL. – Non, je me trompais. LE voici, le vôtre : Aigles et Palombes, sonnets. LAZUR. – Parfaitement.
DUCONNEL – Vous me permettez de vous faire une petite observation ? LAZUR. – Mais, comment donc ! DUCONNEL – IL y a une chose qui me chiffonne dans votre manuscrit, c’est que toutes vos pièces de vers ne sont pas de la même largeur. LAZUR, un peu effaré. - ? ? ? ?
DUCONNEL – Mais oui. Toutes sont de la même longueur, mais pas de la même largeur. Ainsi, en voilà une qui tient toute la page, et l’autre à peine la moitié. LAZUR. – Parbleu ! celle-là, ce sont des vers de douze pieds, et celle-ci, de six pieds.
DUCONNEL – Je ne vous dis pas le contraire, mais je vous assure que ça ne sera pas joli à l’oeil…Vous ne pourriez pas arranger ça pour lundi ? LAZUR, jetant les bras au ciel. – Vous n’y songez pas !
DUCONNEL – Mettons que je n’ai rien dit… Maintenant, pour les conditions… Vous connaissez les conditions de la maison ? LAZUR. – Non.
DUCONNEL – Et bien, voici. Vous ferez les frais de l’édition. Et puis, si ça se vend un peu, je vous donnerai deux sous par exemplaire. LAZUR, éperdument estomaqué. – Ah ?
DUCONNEL – Oui. Ce sont les conditions que je fais aux débutants, et ils en sont généralement satisfaits. LAZUR, bien découragé. – Ah !
DUCONNEL – Oui… j’oubliais. Il y a dans vos vers quelques expressions que j’aimerais bien vous voir remplacer… Ainsi, voici une pièce qui commence par Les maquereaux…Ne pourriez-vous pas trouver un autre mot qui signifierait la même chose et qui… LAZUR. - … aurait le même nombre de pieds.
DUCONNEL – Parfaitement ! LAZUR, se levant froidement. – Mais, cher monsieur, rien de plus facile… On peut mettre Les Éditeurs…
Vraiment, le métier d’éditeur n’est pas de tout repos.
On retrouvera cette chronique de bonne humeur dans les Œuvres posthumes d’Alphonse Allais éditées par François Caradec (Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1998).
Eric Dussert, entre autres activités, tient la rubrique Les égarés, les oubliés au Matricule des Anges. http://www.lmda.net/