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LES COMBATS D’UNE HISTORIENNE ENGAGEE
Rencontre avec Annette Wieviorka

Annette Wieviorka est historienne, directrice de recherche au CNRS. Aujourd’hui, par son action, elle conduit le débat animé par la création TRONG>d'"une cité pour les archivesTRONG>". Elle a oeuvré trois ans durant au sein de la commission Mattéoli comme membre de la mission d’étude sur la spoliation des biens juifs. Annette Wieviorka vient d’être nommée par le ministère des Armées présidente du comité scientifique, pour organiser le programme de collecte de la mémoire individuelle des combattants de la guerre d’Algérie.

Ses recherches et son travail sont inséparables du souci de l’autre, d’une démarche citoyenne. L’histoire des êtres est centrale dans ses interrogations et ses analyses. C’est par cette approche, qu’Annette Wieviorka interprète magistralement à la lumière des sources les conséquences des événements et leurs effets sur l’histoire. L’écriture de ses livres, toujours rigoureuse, appelle une méthode devenue un modèle du genre pour l’analyse des témoignages qu’elle a recueillis. La force de son travail, c’est aussi un ton et une musique qui traversent les mots.

Les engagements et les choix d’Annette Wieviorka s’articulent encore autour de la réflexion qu’elle mène pour les femmes. Elle est membre du comité de pilotage sur la parité dans la haute fonction publique. Annette Wieviorka est l’auteur de nombreux ouvrages. Son livre La déportation et le génocide, publié chez Plon en 1992, a été couronné par le prix Henri Herz. L’historienne a reçu le prix de la mémoire de la Shoah en 2000 pour l’ensemble de son oeuvre.


Martine Lemalet- A travers l’association "une cité pour les Archives" dont les archivistes sont à l'origine, vous présidez un mouvement qui rassemble à ce jour des centaines d’archivistes et d’universitaires. Vous mettez en garde l'institution sur l'imminente nécessité de bâtir un territoire pour la conservation des archives. Que proposez-vous pour réussir cette "cité des archives" ?
Annette Wieviorka
- Nous proposons, pour reprendre les paroles de Philippe Bélaval de : "remettre les archives au coeur de la cité". Le bâtiment n’est pas simplement un bâtiment. Nous avons utilisé le terme de cité à dessein. Il doit être adapté au caractère particulier de l’archive et au rapport qu’établit avec elle celui qui la consulte, qui est de l’ordre de l’intime. Mais il doit aussi marquer par sa délocalisation, notamment, que ces archives sont nationales, c’est à dire qu’elles rassemblent les traces de l’histoire de notre nation.



Vous opérez de la sorte comme un catalyseur et induisez une réflexion sur le traitement des archives. Ce mouvement pose le rapport à l'institution et à la citoyenneté. Vous citez d ‘ailleurs le rapport de 1997 du juriste Guy Braibant, Les Archives en France , dans lequel il écrit : "il n’y a pas de république sans Archives".
Cette question des archives est en fait le microcosme de toutes les questions débattues aujourd’hui. Qu’est- ce-que l’Etat ? Et en ce sens la réflexion sur les archives devrait être partie prenante de la réflexion sur l’Etat. Qu’est-ce-que la démocratie ? Les archives doivent-elles être accessibles seulement aux spécialistes ? Ne sont-elles pas plutôt, pour reprendre l’expression d’Isabelle Neuschwander, "un objet politico-citoyen" ? Quelle est la signification de cette extraordinaire demande d’histoire familiale liée parfois à celle de la réparation ?



Comment envisager aujourd’hui la gestion des documents dont la nature plurielle s'impose ? Comment désormais associer à cette entreprise la gestion d'archives privées - personnalités, associations, fondations – versées, de plus en plus nombreuses, au domaine public ?
Dans un état démocratique, il est normal qu’existe à côté des archives publiques des archives privées, celles de l’Alliance Israélite Universelle pour ne prendre qu’un exemple. Néanmoins les Archives de France recueillent aussi des fonds privés. L’homme politique, l’intellectuel, l’organisation qui choisit de verser ses archives aux Archives Nationales en attend une rétribution symbolique : prendre place dans la mémoire de la nation.


Archives et Histoire induit le binôme mémoire et Histoire. L'interaction de ces domaines d'investigation exige-t-elle des limites spécifiques? A partir de quels critères s’articulent-elles ?
Les archives sont des traces parmi d’autres que le passé nous a léguées. Elles sont des sources essentielles mais pas uniques qui permettent la construction du récit historique. Aujourd’hui, par le biais de l’impératif de mémoire, la demande sociale s’est déplacée. Or la mémoire n’est pas l’Histoire. La mémoire peut s’exprimer de multiples façons : commémorations, films, littérature, polar, B.D. L’Histoire n’a revendiqué aucun monopole mais, et c’est particulièrement important dans certains domaines, comme celui de la Shoah, l’Histoire seule peut produire un discours vérifié de l’événement. Elle seule dit : "Ce que le passé autorise et ce qu’il ne permet pas" selon l’expression de Pierre Nora. L’historien est "le flic du référent" selon l’expression de Régine Robin.



"L' ère du témoin" que vous avez publié chez Plon en 1998 propose d’aborder cette problématique. Pouvez-vous exposer les principaux aspects de votre travail ?
A partir des témoignages de survivants de la Shoah que vous avez collectés et analysés, comment juger à travers le filtre du temps et de la mémoire la validité des propos recueillis. Surtout comme vous le remarquez lorsqu'il y a un avant et un après Spielberg.
Les témoignages de ceux qui ont vécu des événements extrêmes sont à la fois fondamentaux pour l’écriture de ces événements et difficiles à analyser. Le témoin exprime d’abord sa vérité. La mettre en cause pose des problèmes éthiques, mais il est en même temps le produit de la mémoire de l’événement.


Vous avez oeuvré et rapporté pour la commission Mattéoli à partir de l ’analyse des archives sur la spoliation des biens juifs. Quels aspects vous ont le plus intéressée ?
Ce moment a été une expérience bouleversante pour les historiens et pour l’archiviste de la mission. C’est la minutie du travail administratif de spoliation dont nous savons qu’il a été le prélude et la condition de la déportation, minutie palpable par le véritable archipel d’archives que cet épisode a déposé qui est probablement le plus frappant. C’est aussi certains personnages par exemple, Maurice Kiffer, commis-caissier à Drancy qui m’ont fascinée. J’aurais aimé pouvoir reconstituer la façon dont ils ont vécu leur fonction.



Aujourd'hui, le ministère des Armées a pris la décision de mettre en place une commission de travail que vous présidez afin de constituer les archives orales des Anciens Combattants de la Guerre d'Algérie. La mémoire est aussi devenue une affaire d’Etat.
A travers cette initiative qui va permettre "d'archiver" puis de traduire différents aspects d’une société donnée dans un moment particulier de notre histoire, l’historien, ne doit-il pas se poser la question de l'appropriation par l'institution de cette légitimation de la mémoire des hommes ?

Collecter les archives a toujours été une des fonctions de l’Etat. Ici, on assiste pourtant à un mouvement tout à la fois semblable et différent. Semblable parce que l’initiateur est l’Etat, différent parce que l’objectif est de rassembler les récits des acteurs les plus humbles de l’histoire de la guerre d’Algérie. C’est à la fois une tentative de réparation d’une histoire qui pour certains a pu être traumatique et la reconnaissance du rôle des "sans-voix" de l’histoire.


 
Bibliographie abrégée de l’auteur
 
Wieviorka Annette, Dir. Tous les Allemands n’ont pas un coeur de pierre, Marie Kahle, Liana Levi, 2001.
 
Les biens des internés des camps de Drancy, Pithiviers et Beaune-La-Rolande, Documentation Française, 2000
Avec Claire Andrieu, La persécution des Juifs de France, 1940-1944 et Le rétablissement de la Légalité Républicaine, Documentation Française, 2000.
Avec F.Azoulay, Le pillage des appartements et son indemnisation, Documentation Française, 2000.
 
Auschwitz expliqué à ma fille, Seuil, 1999.
Dir. Sur la Conférence de Wannsee, Liana Levi, 1999.
Avec S. Barcellini, Passant, souviens-toi : Les lieux du souvenir de la Seconde Guerre mondiale en France, Graphein, 1999.
La seconde guerre mondiale, Castermann, 1999.
 
L’ère du témoin, Plon, 1998.
Dir. avec J.J.Becker, Les Juifs de France, Liana Levi, 1998.
Ed. avec Anne Croli, La Shoah, silence…et voix, Presses de Sciences Po., 1998.
 
Ed. Le procès de Nuremberg et de Tokyo, Complexe, 1996.
Déportation et Génocide : entre la mémoire et l’oubli, Hachette/Littératures, pluriel, 1995.
Dir avec R.Ertel, I.Niborski, J.Baumgarten, Mille ans de culture aschkenaze, Liana Levi, 1994.
 
1961, Le procès Eichmann, Complexe, 1989.
Ils étaient juifs, résistants, communistes, Denoël, 1986.
Avec Itzrhok Niborski, Les Livres du souvenir : mémoriaux juifs en Pologne, Gallimard, Archives, 1983.




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Propos recueillis par Martine Lemalet, Avril 2001.TRONG>

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