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BRUCE BENDERSON
Vampire ou décadent ?

Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,
N’ont pas encore brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.


Charles Baudelaire, Au lecteur, Les Fleurs du Mal.


Manhattan, 19 heures, 7ème rue à l’Est, immeuble cossu, appartement d’esthète. Ça y est, je suis chez Bruce Benderson, le fameux auteur de Toxico. Comme mon anglais de cuisine dérape, Bruce, qui traduit le Baise-moi de Virginie Despentes, décide de faire l’interview en français. Parfait.


Les jambes croisées sous lui comme un sage oriental, le dandy américain me confie que ses débuts en écriture ont été entravés par deux erreurs magistrales : à dix-huit ans, il suit un cours d’écriture à l’université et reçoit l’appellation de "décadent" par un professeur, j’ai été tellement traumatisé que je n’ai pas écrit jusqu’à l’âge de 24 ans. Son autre erreur fut de croire trop longtemps aux illusions de sa classe : J’étais un youppie, gâté et enfantin, qui pensait que le plaisir était nécessaire, et je passais ma vie à chercher des plaisirs dans le sens "classe moyenne américaine"  , "contre-culture". Après ces échecs, le hasard conduit Bruce à faire l’expérience des classes marginales peuplées de toxicos, de gigolos et de travelos.


C’est alors qu’enfin l’écrivain ouvre les yeux, considère l’ennui de sa vie et la réserve d’énergie créatrice il peut puiser chez les marginaux : le milieu marginal excitant a stimulé mon écriture. Après Toxico j’ai compris comment était venue l’inspiration ; il faut une libido pour écrire, au sens large. La classe moyenne américaine a épuisé l’énergie de la joie, du plaisir, de l’art, de la beauté etc. Elle a emprisonné cette énergie dans les classes dangereuses et ne peut plus faire d’art dans sa prison anti-libidineuse, sans goût pour la vie... Cette impuissance bourgeoise à créer, Bruce l’explique dans Pour un nouvel art dégénéré, en évoquant « le corsetage du Soi proliférant, par définition obscène et agressif, mais qui est la source d’énergie de l’artiste. » Ce que Thierry Marignac a traduit par "Soi" correspond davantage, selon Bruce, au "ça" freudien, instinctif et pulsionnel, condamné au ronronnement domestique par une classe moyenne puritaine. C’est la fondation de la créativité et sans "ça" on fait de la littérature youppie.


Dans ce même essai où Bruce déplore le nettoyage de New York, notamment de Times Square, ancien quartier chaud et théâtre de Toxico, il est question du déclassement de l’écrivain : "En tant qu’écrivain, je suis attiré par les consciences en rupture avec la société – les gens piégés dans les marges. Ils me fournissent l’originalité, la charge libidinale et la motivation qu’il me faut pour générer une prose ‘imaginative’." Cette idée romantique lui semble cependant illusoire elle aussi. Tu ne peux pas perdre ta classe comme tu ne peux pas perdre la couleur de ta peau. C’est toujours un jeu, ça ne marche jamais car on conserve les valeurs bourgeoises. Tout ce que tu peux faire, c’est arpenter les autres classes, et échanger. Mais tu ne peux pas devenir quelqu’un d’autre. En effet, dans l’expérience limite on n’écrit pas. Au fin fond du sordide comme au sommet de la sainteté, l’individu rompt avec toute forme de création. L’écrivain serait donc un vampire, idée américaine étrangère aux Français qui voient plutôt dans le déclassé, un "flâneur". Bruce ne tranche pas : oui il y a du vampire en lui… mais un vampire sociologue… et un flâneur baudelairien avide de la poésie du mal.


Quant aux héros de Toxico, ils sont plus avides d’argent que de poésie : Beaucoup de ces gens dont je parle n’ont pas compris la différence entre taper sur une machine et écrire. Ils ne connaissaient que la télévision. Et quand ils ont compris ils m’ont dit « tu racontes l’histoire de ma vie, il faut que tu me payes maintenant ». Beaucoup ont demandé des exemplaires sans les lire et les ont portés sur eux pendant un an en les montrant et en disant "hey man, I’m in that book !". Si l’univers tragique de Toxico rappelle Last Exit to Brooklyn de Hubert Selby Jr que Bruce aime pour sa façon de comprendre la souffrance des gens, il est également imprégné de raffinements que notre auteur francophile a puisé chez Huysmans, son auteur favori pour sa manière de faire de la vie quotidienne quelque chose de surnaturel. Il avoue même aimer le Nouveau Roman, en particulier Robbe-Grillet, ainsi que de jeunes auteurs français contemporains comme Vincent Eggericx, auteur de L’Hôtel de la Méduse (ed. Verticales).


L’ennui gagne à présent. Les aventures de Bruce lui paraissent moins excitantes. Je cherche une nouvelle espèce de risque me confie-t-il. Son voyage récent en Roumanie répond à cette quête toujours renouvelée de dangers et de libido. Ainsi écrit-il maintenant l’histoire de ce voyage de quatre mois : ce sera un "mémoire" noir et érotique. C’est l’histoire d’une affaire homosexuelle avec un Roumain hétérosexuel. Le livre est à paraître bientôt.


Bibliographie
TRONG>Tous ces livres sont disponibles en français et traduits par Thierry Marignac



New York Rage, L’Incertain et 10/18, 1991
Teenagers, L’Incertain, 1992
Le Pire endroit de New York, DTV, 1995
Toxico, Rivages / noir, 1995
Pour un nouvel art dégénéré, Rivages, 1997
Sexe et solitude, Payot, 1999



Bruce Benderson a également traduit Portrait des hommes qui se branlent de Vincent Ravalec, DTV, 1995.


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