Un compte-rendu de la table ronde animée par Pascal Jourdana au Salon du Livre le samedi 17 mars 2001.
Avec Claire Paulhan, éditrice spécialisée (correspondances littéraires et journaux), Constantin Leu (membre du JIC, Journal Intime Collectif), Jean-Rémy Gratadour, chargé de mission à l'IRREP, Institut de recherche et de prospectives postales, et Nathalie Jungermann, rédactrice en chef de la revue électronique "Correspondances" (Fondation La Poste).
Ecrit-on encore son journal intime comme il y a 20 ans ? Peut-on dire que la correspondance électronique (l’e-mail) change notre façon d’écrire ? Quel est le rôle d’un éditeur électronique ? Ces questions, et quelques autres, ont été abordées lors d’une rencontre analysant les évolutions de l’écriture épistolaire, et celle des journaux intimes, face à l’apparition de l’édition électronique. Où l’on s’est aperçu que la modernité consiste parfois à retrouver des vérités anciennes : l’écriture instantanée s’accommode de la rapidité tandis que l’écriture littéraire demande du temps. Et le problème de la conservation se pose toujours.
Claire Paulhan TRONG>a expliqué au public son attachement à l’écriture autobiographique, sa volonté de faire oeuvre de mémoire. "C’est toute une époque qui se reconstitue au lecteur quand il parcourt ces écrits. On peut trouver que mon travail est le résultat d’une attitude passéiste, mais il y a un véritable intérêt aujourd’hui pour ce genre. Voyez des collections comme La Mémoire retrouvée, au Mercure de France, ou la multiplication des journaux intimes d’écrivains contemporains. Publier ces textes, quand il s’agit d’écrivains, c’est tenir compte évidemment aussi de la valeur du texte, souvent écrit consciemment pour la postérité, surtout dans le cas des journaux."
Constantin Leu TRONG>intervint en montrant que certaines règles ont changé, et d’abord peut-être par le glissement de compréhension de ce qu'est intime. "Nous avons commencé, entre amis, une expérience de journal collectif il y a quelques années. À partir de règles très précises (description de conversations dans un lieu public, interdiction d’utiliser le "je" comme narrateur, etc.) nous avons rassemblé des textes de dizaines de personnes qui, peu à peu, ont constitué un véritable "journal intime collectif", et dont nous avons publié deux volumes. Le lien intime du je, du moi, à l’écrit est bouleversé, il devient collectif. Cela s’est accentué depuis que nous pratiquons cette expérience par internet : le nombre d’auteurs a augmenté, et il y a des JIC dans plusieurs régions de France. Et surtout, depuis que les auteurs travaillent en ligne, nous n’avons plus publié d’autre livre. L’accès par internet nous en dispense : les textes sont consultables presqu’immédiatement.
Jean-Rémy Gratadour TRONG>a alors développé le fait que, dans le domaine de la correspondance, le mail a introduit de nouvelles façons de communiquer, mais pas forcément de nouvelles façons d’écrire. "C’est vrai que les mails sont moins "écrits" qu’une lettre, et s’adressent parfois à plusieurs correspondants en même temps. Mais les écrits de style télégraphique existaient déjà au début du siècle, et on peut trouver des mails très "travaillés", quand il s’agit de transmettre une émotion particulière, un événement vraiment d’important, ou quelque chose de beaucoup plus personnel. Un média nouveau apporte certes toujours des bouleversements dans la façon d’écrire, mais par ailleurs certains principes fondamentaux perdurent".
Claire Paulhan TRONG>: "Moi j’imprime tous mes mails. J’ai besoin d’une trace écrite, d’un support papier. N’oublions pas que n’importe quel support magnétique ou numérique se conservera bien moins longtemps que n’importe quel papier, à cause de leur dégradation physique, ou par suite de l’évolution du matériel."
Constantin Leu TRONG>: "Nous regrettons aussi de notre côté l’abandon du support livre. Les textes du J.I.C. sont certes lisibles, mais jusqu’à quand seront-ils disponibles ?"
Jean-Rémy Gratadour TRONG>a conclu en expliquant que le vrai problème de l’écriture, et de l’édition électronique, c’est la conservation de tous ces documents. Comment faire pour garder une "correspondance" d’un écrivain d’aujourd’hui ? Quels documents sur les années 2000 auront les historiens ou les chercheurs dans un ou deux siècles ? Dans cette perspective, un éditeur comme Claire Paulhan fait donc finalement plutôt figure de moderniste, parce qu’elle pense dès maintenant à l’archivage des écrits intimes d’aujourd’hui.
La rencontre était ponctuée de lectures TRONG>: des extraits de la Correspondance entre Jean Paulhan et Michel Leiris, publiée aux Editions Claire Paulhan, ainsi que des billets, petits bleus ou cartes postales d’André Gide, Paul Fort ou Alfred Jarry lus par Nathalie Jungermann, qu’elle trouvait très proches de certains mails. Constantin Leu a lu de son côté des extraits du premier Journal Intime Collectif.