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CES HOMMES QUI VOULAIENT ÊTRE ROIS
Principautés et nations sur Internet, rencontre avec Frédéric Lasserre
 
Frédéric Lasserre est géographe, chercheur associé à l'UQAM, l’Université du Québec à Montréal, et professeur adjoint à l’université Laval. Dans son article "Les Hommes qui voulaient être rois", il s’est intéressé à ces sites Internet qui «proposent la création de véritables États avec leur citoyenneté propre, leur Constitution et leur droit.» Mégalomanie ? Blague de potache ? Parfois, répond le géographe qui prend toutefois le phénomène très au sérieux.


Des États indépendants comme la principauté de Hutt River ou la République de Lomar fleurissent sur Internet. De quoi s’agit-il ?
Frédéric Lasserre - Hutt River est née d'un différend fiscal et réglementaire entre le gouvernement d'Australie Occidentale et un habitant qui a fini par refuser la légitimité du pouvoir sur le territoire de son village. Cette démarche n'a rien à voir avec internet, même si le prince Léonard s'appuie activement sur le réseau pour promouvoir sa thèse. A l'inverse, la république de Lomar fait activement la promotion, depuis 1998, d'une citoyenneté non-liée à un territoire. Elle promeut une citoyenneté réelle, en se comparant à l’exemple réel des Chevaliers de l’Ordre de Malte, effectivement reconnu en droit international comme une entité souveraine bien que non-territoriale.


Le phénomène n’est donc pas nouveau ?
Non. On en a vu des exemples avec Seborga, en Italie, dont l'indépendance théorique remonte à 1079 et a été redécouverte en 1960 ; avec l'île Navy, dans le Haut-Canada en 1837 ; avec l'île Barbe à Lyon en 1977. La nouveauté du phénomène des micro-États sur internet est que le net donne à leurs promoteurs un formidable vecteur pour diffuser la proclamation de leur indépendance, que celle-ci soit antérieure à l'avènement de l'internet, qu'elle serve la quête de l'indépendance d'un véritable territoire, aussi réduit soit-il, ou, surtout, qu'il s'agisse d'inventer de nouveaux États totalement virtuels, qui n'auraient d'existence que sur internet et à travers leurs citoyens à travers le monde. Ce sont là les trois catégories de micro-États que j'ai pu recenser.


L’histoire coloniale est peuplée d’aventuriers en mal de royaume qui ont rêvé un jour de se voir couronnés. Les chefs de ces micro-Etats proclamés sur le Net partagent-ils le même rêve ?
"Les hommes qui voulaient être rois", c'est vraiment cela. A l'image de cet aventurier, dépeint par Kipling, qui part quelque part dans l'Himalaya se bâtir un royaume personnel, ou de James Brooke, aventurier anglais du XIXe siècle devenu monarque du Sarawak en 1842, les fondateurs des micro-États sur internet saisissent l'occasion de se bâtir un royaume, un empire, une république, un pays idéal selon leurs normes, et dont, bien entendu, ils seront le chef. Sur quelques sites ludiques, il est possible que le fondateur du site ne se proclame pas roi ou empereur de son État. Autrement, très souvent, le micro-État est aussi le jeu, joué avec plus ou moins de sérieux, de l'apprenti chef d'État qui bâtit son royaume de toutes pièces.


Sauf que ce royaume n’est pas nécessairement territorial. Du coup, la citoyenneté non-territoriale devient-elle possible ?
De nombreux États reconnaissent la double citoyenneté. Or, dans la pratique, il n'y a pas réellement de différence, pour un double citoyen résidant dans un pays, entre sa deuxième citoyenneté et une citoyenneté virtuelle ; l'autre pays est loin, n'est pas présent ici et maintenant, et demeure un peu virtuel tant que l'on ne s'y transporte pas. Pour l'État dans lequel il vit, il en est de même, que l'autre État dont relève le double citoyen soit territorial ou non ne pose aucune différence, à partir du moment où la reconnaissance diplomatique est effective, et que l'autorité qui s'exerce sur cet État virtuel est connue et reconnue comme telle. De même, certains pays admettent le vote par correspondance pour leurs ressortissants à l'étranger. Un tel mécanisme n'est pas différent du fonctionnement d'un micro-État virtuel.


Pourtant ces Etats virtuels sont encore loin d’obtenir une légitimité !
En réalité, l'obstacle à la création d'autres États virtuels, à côté de l'Ordre des Chevaliers de Malte, est d'ordre psychologique parce qu'il heurte un mode de pensée selon lequel un État est nécessairement territorial. Il faudrait que les gouvernements actuels acceptent de reconnaître une entité qui n'a pas de base territoriale, et se poserait alors la question du domaine d'application de son système juridique (mais non pas de sa fiscalité, car ces États peuvent parfaitement imaginer d'exiger des redevances à leurs citoyens virtuels en échange du maintien de certains droits). La citoyenneté virtuelle est donc possible ; il reste à savoir si elle peut être reconnue.


Elle ne peut l’être tant que le modèle de l’Etat-Nation perdure. Mais si celui-ci décline comme le prédisent certains ?
Il est vrai que ce modèle d'État territorial, fortement ancré chez les Occidentaux depuis la paix de Westphalie en 1648, se trouve remis en cause parce que l'État aujourd'hui ne peut pas prétendre contrôler l'ensemble des flux économiques et des flux d'information. Ceci dit, je ne pense pas que le modèle d'État territorialisé soit révolu ; simplement, il a changé et continue de se transformer. Il n'est pas révolu car c'est quand même l'État qui établit des normes juridiques, politiques, monétaires à travers un territoire, même s'il le fait parfois en renonçant à une partie de sa souveraineté.


Les micronations sur internet proposent-elles des modèles étatiques novateurs ? Ont-elles une réelle réflexion politique ?
La création d'États virtuels sur internet aurait pu être une chance extraordinaire pour monter de véritables laboratoires politiques de réflexions sur d'autres formes de gouvernance. Aujourd’hui, je n'ai pas trouvé de formule réellement originale, mais plutôt, dans le meilleur des cas, un assemblage de formes de démocratie directe et, dans la plupart des cas, une monarchie d'un classicisme désolant, qui rejoint en fait le goût de l'apparat et d'un pouvoir non partagé sur les destinées d'un État.
 
De plus, on s'aperçoit rapidement que, loin de vouloir fonder de véritables États territoriaux, de nombreux sites, et surtout les plus sérieux, les plus engagés dans la constitution de corps politiques virtuels, s'efforcent de faire reposer leur identité sur un territoire, qu'il s'agisse d'une revendication fictive (une chambre à Montréal, une région de Mars, un satellite de Jupiter…), de revendications plausibles mais qu'il ne s'agit pas de pérenniser (de nombreuses îles danoises dans le cas de Corvinia, un quartier de Milwaukee pour Talossa, un comté de Pennsylvanie pour les Provinces Unies d'Utopie), ou de véritables revendications, de véritables efforts déployés afin de faire aboutir un titre sur un territoire, quitte à le créer : Nouvelle Utopie (une ville flottante dans la mer des Caraïbes), Hutt River, Freedonia (un petit coin de Somaliland), Sealand et d'autres encore. Certains sites détaillent abondamment le territoire qui les constitue, publient de belles cartes détaillées, tracent des frontières, définissent des unités administratives, changent la toponymie, bref, gèrent un espace réel, de façon virtuelle, mais selon des pratiques et des normes finalement très classiques de gestion du territoire par un État territorialisé.



N’y a-t-il pas un paradoxe entre cette déterritorialisation des États et cette volonté de gérer le territoire, entre l’éthique du net et les  modèles rétrogrades proposés par ces micronations ?
Rétrograde ne serait pas mon terme ! Disons, remarquablement conservateurs, à tout le moins, faisant preuve de très peu d'imagination. Il y a, en effet, un certain paradoxe à se prévaloir d'une idée résolument moderne, la déterritorialisation des États, quoiqu'il importe d'en mesurer les limites, à vouloir profiter de moyens de communication résolument modernes, comme le réseau internet, tout en adoptant des idées politiques peu originales, et en ne parvenant souvent même pas à se départir de ce besoin de territorialisation de l'État, puisque même la très pure Lomar souhaite acquérir un petit territoire au coeur du Sahara… En réalité, j'ai le sentiment que les créateurs de micro-États n'ont pas vraiment su développer un modèle politique (même ludique) crédible et pérenne. Il faudrait voir si ceci est imputable aux promoteurs de ces micro-États, finalement souvent heureux de se retrouver prince en leur domaine, ou aux internautes qui auraient délaissés des micro-États plus innovateurs mais ne correspondant pas aux besoins des apprentis citoyens virtuels.


Au-delà de toute utopie ou de tout rêve de puissance, ces micronations ne présentent-elles pas un danger de type sectaire ou mafieux ?TRONG>TRONG>
Tout à fait. Les projets de Sealand et de la Nouvelle Utopie ont une odeur manifestement trop monétaire pour ne pas avoir comme objectif, au moins partiel, l'évasion fiscale. En particulier, dans le cas de la Nouvelle-Utopie, le site précise que les travaux de construction de la ville flottante ont débuté. Si cette information est exacte, comment le prince Lazarus a-t-il amassé les capitaux nécessaires pour ces travaux ? Pour des trafiquants, un micro-État, surtout s'il parvient à se doter d'un territoire, est un moyen de rêve : maîtres chez eux, quelle loi interdirait leurs activités ? Et s'il n'a pas de territoire mais dispose d'une assise financière importante, comme la Nouvelle-Utopie ou Sealand, il pourrait se permettre des moyens de pression et de nombreux procès pour faire progresser l'idée d'une souveraineté virtuelle. Enfin, certains micro-États dont les auteurs sont localisés aux États-Unis pourraient être liés à des groupes ultra-conservateurs qui récusent l'autorité du gouvernement fédéral. L'attentat d'Oklahoma, en 1994, a été perpétré par des membres d'une organisation semblable.


A plus long terme, n’est-ce pas la citoyenneté même qui est en cause ?
Tout à fait. Si les micro-États se développent et que le nombre de citoyens virtuels augmente, quels seront les critères de la citoyenneté ? Leur attribution sera-t-elle automatique ? Ou, si non, sera-t-elle vendue ou attribuée en fonction de critères très personnels ? Quel serait l'impact de cette situation sur la conception que ces internautes ont d’une citoyenneté "véritable" ?


Quel avenir peut-on envisager pour les plus importants de ces sites ?
Il est fort possible que certains perdurent dans un certain flou juridique. Ainsi, des tribunaux anglais ont, à plusieurs reprises, signifié au gouvernement britannique que la prétendue principauté de Sealand se trouvant hors des eaux territoriales ne relevait pas du droit britannique. Il est possible également que la Nouvelle-Utopie soit construite. Sera-t-elle reconnue comme État souverain ? On peut en douter, surtout au vu des activités financières qui risquent de s'y dérouler. Mais sa position en zone internationale lui conférerait une indépendance de facto.
 
Ceci n'implique pas pour autant une reconnaissance diplomatique, que je pense très peu probable tant que les micro-États virtuels n'auront pas une population relativement conséquente.
L'interrogation, à mon sens, porte plus à court terme sur l'évolution de ces micro-États, sur la qualité et l'originalité des modèles politiques qu'ils peuvent proposer aux citoyens virtuels, que sur leur possible reconnaissance par des États territoriaux. En effet, si certains internautes, déçus de la vie politique classique, y cherchent parfois une nouvelle forme d'expression politique, ils pourraient subir une certaine déconvenue. Faute de citoyens, la cause des micro-États serait vite oubliée…



Etes-vous vous-même citoyen d’un de ces micro-Etats ?
Oui, je me suis amusé à déposer ma demande de "naturalisation" auprès de trois micro-États. Freedonia m’a rapidement accordé le droit de cité ; Sealand m’a envoyé à deux reprises une confirmation que mon dossier était en cours, mais j’attends depuis plus de 15 mois que l’on me confirme que je suis persona grata ; et Talossa ne m’a jamais répondu. J’envisage de tester d’autres administrations, tant par jeu – et ceci rejoint la réserve sur le magazinage, tentant, des citoyennetés dont je parlais précédemment – que pour étudier le fonctionnement de ces administrations.

 
Si vous voulez en savoir plus sur ces Etats virtuels sur Internet, voici un article de Frédéric Lasserre : www.cybergeo.presse.fr/essoct/lasserre/lasserre.htm



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