« Nègres » en écriture, qui est esclave de qui ?TRONG>
Très secret. Tout le monde se doute plus ou moins que ça doit exister. Un footballeur, aussi champion du monde soit-il, n'est pas un écrivain. Le navigateur, vainqueur, publiant un moins après son retour du monde en solitaire quatre cent pages de voyage, c'est suspect. Mais personne ne sait. Très secret. Tout le monde doute. Quel homme politique écrit encore ses livres, seul ? Quels universitaires, seuls ? Parce qu'en France, il y a, plus qu'ailleurs certainement, un attachement particulier à écrire son propre livre, ses livres. Sans une certaine masse de pages, pas de reconnaissance. Dirait-on. Ce ne semble pas être uniquement une question d'argent. C'est à voir.
Partout, les "porte-plume". Sous ce terme, l'édition regroupe tous ceux qui participent directement, physiquement, à l'écriture d'un livre. Le rewriter qui retouche simplement la syntaxe, le style. Le ghostwriter, qui rédige les témoignages de personnalités célèbres, en suivant leurs indications. Les nègres, qui écrivent tout. A la place d'un écrivain, plus reconnu. Des distinctions ambiguës qui se recoupent souvent.
Mais pourquoi mentir au lecteur ? Pourquoi le ghostwriter ne co-signe-t-il pas ses livres ? Pourquoi ne pas publier une biographie plutôt qu'une autobiographie ? Les ventes sont sans doute meilleures. C'est culturel. C'est la qualité de l'officiel. La biographie officielle, perdue au milieu d'une tonne d'autres.
Le "plumé", celui pour qui on écrit, parfois, sans doute, recherche une "gloire éditoriale", une célébration. L'écriture du livre comme finalité de la pensée de l'homme moderne. Laisser un autre signer sa pensée serait d'un ridicule bon à tuer. Enfin, le porte-plume refuserait-il lui-même de signer, voir de co-signer le livre. Trop de livres. Trop de production. Perte de crédibilité.
Zidane a co-signé son livre avec Dan Franck. Dan Franck est un des ghosts français les plus célèbres. Avec Vautrin. Avec Rambaud. Les soupçons sont larges. Partout tant la zone d'ombre est sans fin. Les prix Goncourt ? Une rumeur : certains prix Goncourt seraient calculés pour gagner. Écrits par des professionnels. Comme Rambaud…
Patrick Rambaud n'est pas nègre en littérature. Mais ghost en témoignages. Être fantôme pour l'argent, en toute simplicité. Un mécanisme. Un métier. Un artisanat. Plaisir, rare, un peu, parfois. Mais ce n'est pas le but.
Pas de frustration, contrairement à ce que constate Jacqueline Raoul Duval. Pas de book-blues.
Bruno Tessarech consacre quant à lui, un livre entier à la question, La Machine à Écrire. Comment la "négritude éditoriale"<
Journaliste, Actuel. écrivain, La Bataille, Goncourt 97. Pasticheur, les très bons "Margueritte Duraille", Mururoa mon amour. Rambaud est aussi un des ghostwriter français les plus célèbres. Il calcule avoir écrit plus de cent mille pages. Il raconte ce qui se cache et ce qui ne se cache pas. Pour lui.
Dans La Machine à écrire, son premier roman publié au Dilettante en 1996, Bruno Tessarech joue au nègre. Le bal masqué littéraire sert le travestissement du vrai qui se révèle, là, entre le creux et le vide, dans une parole sans auteur.
Recueilleur d'histoires, greffier des existences ordinaires, écrivain psychologue, Guillaume Moingeon écrit des vies, au grand jour. Peut-être un jour même narrera-t-il celle d'un "porte-plume" abandonné...