Père indifférent, employé mythomane, citoyen nuisible et paranoïaque, Thomas croit poursuivre l'existence d'un autre, celle de Paul, son ami mort... Traversé par des crises d'angoisse qui rendent la fréquentation de ses semblables chaque jour plus hasardeuse, il passe le plus sombre de son temps à faire des blagues téléphoniques et à noyer dans l'alcool son dangereux sous-moi. Jusqu'au jour où il trouve Charlotte sur le web et un peu de courage pour affronter sa beauté rétro-américaine...
Un récit survolté, un personnage dont l’humour et la psychologie paradoxale retiennent le lecteur effaré, une narration enfin, qui emprunte à la schizophrénie ses absences et ses troubles comportements. A suivre, si vous le pouvez… Un extrait Commander ce livre TRONG>TRONG>
Du même auteur : Eléments de rupture, poèmes, éditions Loris Talmart, 1988. Histoires de Suresnes, Mairie de Suresnes, 1989. Un sommier sous la mer, poèmes, éditions du Nouvel Athanor, 1996. L'Exode immobile, poèmes, éditions du Nouvel Athanor, 1999.
Comment vous présenteriez-vous ?TRONG> Comme un chat, silencieux dans son coin, observateur, qui aurait besoin d'une petite caresse de temps en temps. Comme un rêveur... Un musicien raté qui a trouvé dans les mots - la poésie d'abord, la prose ensuite - les univers qu'il cherchait dans les partitions de son enfance.
"Soyez abjects, vous serez vrais", êtes-vous d'accord avec Houellebecq, lorsqu'il fait de l'abjection la matière première de son art du roman ?TRONG> Cela me rappelle la dernière phrase du "Caligula" d'Albert Camus : "Je suis encore vivant !" Toute littérature est un art de dire non à la violence de l'anonymat. L'abjection, c'est l'indifférence. Il faut écrire ce qui vous ressemble pour créer un effet de miroir, même déformant, forcément déformant, avec le lecteur. L'homme est un possible déstructuré qui, quelquefois, s'ignore et c'est, entre autres choses, ce que j'ai voulu dire dans ce livre.
Dans les délires de Thomas, les rues se peuplent de "flics de l'au-delà", le moindre voisin de bus paraît hostile. La fréquentation de ses concitoyens est devenue TRONG>une véritable épreuve de self control, qu'il ne surmonte pas à chaque fois. Que se passe-t-il dans "la chaude pièce fantasmagorique de son cerveau" ? TRONG>Dans la chaude pièce fantasmagorique de son cerveau, Thomas s'invente un double qui vit des aventures sentimentales extraordinaires. Ses tendances schizoïdes, marquées par l'isolement entre ses quatre murs et une forte alcoolisation, le poussent à fuir la réalité pour se réfugier dans un imaginaire compulsif. Il est également victime de plusieurs TOC, car il a peur de ne pas retrouver le huis-clos de cette solitude qu'il cultive avec frénésie. Thomas a horreur de la parole des autres. Elle lui fait mal, il préfère la penser plutôt que de la dire ou l'entendre. Il est vrai qu'un seul mot peut tuer.
Votre personnage est traversé par des pulsions de meurtres, aussitôt accompagnées de pertes de consciences, puis de reconstitutions narratives plus ou moins vagues. Le meurtre, c'est la défaite de l'imagination ? TRONG>Il est plutôt traversé par des pulsions de haine contre lui-même. Thomas est le champion des actes manqués. Il s'imagine faisant des choses qu'il ne fait pas en réalité. Il préfère s'imaginer que vivre.
Thomas accorde pourtant son admiration à quelques personnes élues… Comme Paul, son ami mort, dont le souvenir réjouit encore ses journées d'alcoolisme réussies... Thomas est-il hanté ? Qui est ce Paul auquel il voue un culte schizophrénique ?TRONG> Paul est l'homme à qui Thomas aurait voulu ressembler. Il a envié son aisance, son détachement, sa virtuosité verbale. A-t-il souhaité sa mort ? Oui, dans la mesure où il rêvait de prendre sa place.
Dans "Lointain Intérieur", Michaux décrit cet état de faiblesse que peut entraîner l'ascendant d'une personnalité sur une autre. "Je suis tellement faible que si je pouvais coïncider d'esprit avec qui que ce soit, je serais immédiatement subjugué et avalé par lui et entièrement sous sa dépendance". Pour Thomas un bon ami, c'est un ami mort ?TRONG> Thomas n'a pas d'ami, car il ne sait pas donner. Ce qu'il cherche, c'est le regard des autres. Ceux qui ne le voient pas sont des morts vivants. Paul lui a enfin donné l'illusion d'être "visible", d'exister. Quand il meurt, Thomas veut récupérer son énergie et son apparence de dandy, mais celles-ci lui échapperont toujours.
Thomas semble orphelin de lui-même ? Que pense sa mère de tout ça ?TRONG> Thomas est forcément orphelin de lui-même, car il noie son identité dans l'alcool. Il imagine que sa mère pense qu'il a un défaut de fabrication, qu'il n'a jamais rien réussi, qu'il est le portrait craché de l'échec… Thomas ne peut pas, ne sait pas se passer d'elle. Il la craint et il la désire. Sa dépendance à l'alcool illustre cette dépendance contrariée.
Thomas craint l'altérité jusque dans son propre reflet… Ainsi se produit-elle la dissociation ? Ne plus reconnaître dans un miroir, non plus ses actes, ni ses souvenirs. Et dans cette distance éprouvée, ce vis à vis, se déplaire ?TRONG> Thomas n'aime pas son image, qu'il trouve laide et hostile. Il pousse des cris de chat enragé quand il se regarde dans la glace, car il ne se reconnaît pas. Mais cette haine décuple son imaginaire : elle lui offre l'occasion de se recréer indéfiniment dans son for(t) intérieur, de devenir un héros, jusqu'à épuisement. Thomas préférerait ne pas avoir d'image, celle qu'il s'invente lui suffit.
Thomas passe le plus sombre de son temps "hors de lui", dans des crises d'alcoolisme, de colère, de dégoût. Votre écriture emprunte à la schizophrénie ses absences (ellipses), ses troubles comportementaux (repentirs narratifs), sa confusion (psychologie paradoxale) … Ces procédés relèvent-ils de vos propres pathologies ?TRONG> Schizophrénie, psychose maniaco-dépressive… Que n'ai-je entendu à mon sujet ! Ce qui est certain, c'est que l'absorption massive d'alcool dont j'ai été victime répondait à une anxiété non moins massive, flottant quelque part dans mon inconscient. Par exemple, j'ai terriblement peur de m'endormir et de me réveiller. Ma pathologie, c'est la mélancolie. J'ai croisé nombre de médecins qui ne m'ont pas beaucoup aidé - sauf le dernier, qui semble avoir trouvé le traitement approprié.
"Bien mieux que l'alcool, les femmes ou les miroirs, elle anesthésie la peur du vide"* : l'écriture ? *J. RigautTRONG> J'ai écrit "La Dissociation" dans une période de sobriété totale et je n'avais pas la peur du vide à ce moment-là. J'avais plutôt la peur de ne pas savoir écrire ce qui m'était arrivé. La peur du vide apparaît à la fin du roman, lorsqu'on referme la dernière page en se disant : "c'est fini, de quoi suis-je capable maintenant ?".
Le téléphone est un élément de dramaturgie récurrent. A quand remonte votre dernière blague téléphonique ?TRONG> Thomas ne répond pas au téléphone car il a peur de la parole de l'autre. En revanche, il aime bien le faire tomber dans un piège, ce qui le fait beaucoup rire. Ma dernière blague téléphonique ne date pas d'hier, il s'agit d'ailleurs moins d'une blague que d'un procédé consistant à transformer sa souffrance en jouissance éphémère.
Depuis qu'il sait que les congés maladie s'achètent aussi sûrement que les bouteilles d'alcool chez son épicier, le whisky hydrate son "âme de bébé assoiffé". Pourquoi votre personnage décide-t-il d'arrêter de boire ? TRONG> Pour répondre à la question d'un médecin : "Connaissez-vous la vie sans alcool ?". Il redoute également la promiscuité avec des malades qui ne pensent pas et ne souffrent pas comme lui. Mais il est vite déçu. La tristesse le gagne immanquablement, il ne s'estime pas assez lui-même pour rester sobre.
Un soir, Thomas trouve Charlotte sur Internet, et un peu de courage pour affronter sa beauté retro-américaine… Elle est psychologue, mais la psychologie peut-elle l'aider ? TRONG> La psychologie est l'art de faire tomber les masques. Charlotte a des projets dans lesquels Thomas, vu son état, ne peut pas s'inscrire. En outre, Thomas ne parle jamais de ce qu'il ressent, ce qui intéresse précisément les psychologues. Il se raconte des histoires qui lui servent de refuge.
Elle lui fait rejoindre le "cercle officiel des malades de la tête", on va enfin s'occuper de lui… n'est-ce pas au fond ce dont votre personnage a le plus besoin ? Fils indigne, père indifférent, ami nuisible, amant paranoïaque… Pourquoi est-il si difficile pour Thomas de se laisser aimer ? TRONG> Dans la mesure où il ne s'aime pas, il ne peut pas se laisser aimer… Il a tellement besoin qu'on dise de lui qu'il est un homme bien, avec des qualités superbes. Mais qui est ce "on" ? Et n'a-t-il pas vraiment besoin d'autre chose ? Une révélation ?
Jean-Saul Partre explique que les livres "contiennent en eux-mêmes l'image du lecteur auxquels ils sont destinés." Vous arrive-t-il de penser à lui, comment l'imaginez-vous ?TRONG> Impatient d'être pris par une aventure, une expérience, une confession. Jaloux de ne pas être l'auteur du livre qu'il lit. Critiques, forcément, parce qu'être lecteur est une souffrance : on est forcé de faire connaissance avec un auteur qu'on ne connaîtra sans doute jamais.
Pouvez-vous nous parler de "La mémoire des autres", votre prochain roman à paraître ?TRONG> "La Mémoire des autres", je ne sais pas, j'ai eu des avis contradictoires. Peut-être y a-t-il trop de personnages.
Quels sont vos projets ?TRONG> Aucun projet pour le moment.
Propos recueillis par Audrey Cluzel, septembre 2004. Copyright Le Manuscrit 2004.TRONG>